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Full text of "Lettres, 1825-1842"

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DUC D'ORLÉANS 



LETTRES 

1825-1842; 

PUBLIÉES PAR SES FILS 

LE COMTE DE PARIS ET LE DUC DE CHARTRES 

Avec un portrait d'après Alfred de Dreux. 



QUATRIÈME ÉDITION 




PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

3, RUE AUBER, 3 

1889 
Droits de reproduction et de traduction réservés. 



220 



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PREFACE 



L'amour passionné de la France a inspiré 
toutes les pensées, toutes les paroles, tous les 
actes de la trop courte vie du duc d'Orléans. 
La France l'a compris d'instinct. Elle a pleuré 
sa mort. Elle est restée fidèle à sa mémoire. 
Le devoir de ses fils est de prouver à la 
France qu'elle ne s'est pas trompée : de mettre 
en lumière les sentiments patriotiques, le ca- 
ractère chevaleresque, la pénétration politique 
de celui qui leur a légué cet amour comme 
le plus précieux des héritages. Tel est le but 
de cette publication. Ces pages écrites sans 



a 



II PRÉFACE. 

apprêt, sous les impressions les plus diverses, 
reflètent tout entière l'âme du duc d'Orléans. 
Nous avons la conviction qu'elles toucheront 
tous ceux qui ont le cœur français. 

Elles se terminent par son testament, déjà 
publié en 1848 parmi les papiers pris aux 
Tuileries. Au moment de s'embarquer pour 
l'Algérie en 1840, le duc d'Orléans cherchait 
à pénétrer l'avenir pour y lire la destinée de 
son fils, unique alors. L'enfant est devenu 
homme : il a connu les révolutions et l'exil ; 
la cinquantaine grisonne sur sa tète; après 
avoir loyalement reconnu le principe de l'hé- 
rédité dans la personne de son aîné, il est 
aujourd'hui à son tour le chef de la Maison de 
France, et l'avenir n'a pas encore répondu à 
la question du duc d'Orléans se demandant si 
cet enfant serait ou non un instrument brisé 
avant d'avoir servi. Mais, quelle que soit sa 
destinée, il ne perd pas de vue les recomman- 
dations de son père. Le duc d'Orléans voulait 
que son fils fût le serviteur exclusif et pas- 
sionné de la Révolution, et qu'il fût un prince 
catholique. Le sens de cette phrase, si souvent 
défiguré par la polémique des partis, se dé- 



PRÉFACE. III 

gage clairement de toutes les pages que nous 
publions ici. Notre devoir est de le rétablir : 
car la signification des mots a changé depuis 
un demi-siècle, et donne ainsi lieu à bien des 
équivoques. Il y a cinquante ans les espérances 
qui animaient tant d'âmes honnêtes et con- 
vaincues identifiaient ce qu'on appelait alors 
la Révolution française avec tout ce que le 
siècle, jeune encore, offrait de meilleur et de 
plus généreux. Le duc d'Orléans partageait 
cette confiance. Mais il n'a jamais témoigné 
d'indulgence pour ce qu'on appelle aujour- 
d'hui l'esprit révolutionnaire. Le soin qu'il 
prend d'assurer à son fils les bienfaits d'une 
éducation catholique, de lui rappeler combien 
le christianisme s'adapte heureusement à l'état 
social moderne, ses fréquentes affirmations en 
faveur du principe d'autorité, en sont des 
preuves suffisantes. En effet, par le mot la 
Révolution, le duc d'Orléans désigne pure- 
ment et simplement la France sous les armes 
en face de l'Europe coalisée, repoussant l'in- 
tervention de l'étranger dans ses affaires in- 
térieures; la France opposant à l'hostilité 
trois fois séculaire des puissances européennes 



IV PRÉFACE. 

la diffusion pacifique de doctrines qui sont 
devenues la base de tous les gouvernements 
modernes, mais qui étaient encore alors, ne 
l'oublions pas, hautement répudiées par les 
principales monarchies du continent. 

Aussi, dans son zèle pour la grandeur 
nationale, unissait-il étroitement la France, 
apôtre de toutes les saines libertés civiles, 
sociales, politiques et religieuses, à la France 
catholique, fidèle à sa foi traditionnelle et 
puisant dans son titre de fille aînée de 
rÉglise une force morale qui rayonne sur le 
monde entier. Le soin de défendre cette gran- 
deur nationale était, à ses yeux, la plus haute de 
toutes les missions, et il considérait l'état mili- 
taire comme un véritable sacerdoce. On verra 
avec quel soin il s'occupe d'améliorer la situa- 
tion du soldat et de le relever à ses propres yeux 
en lui montrant la grandeur de cette mission. 
Personne, on peut le dire, n'a porté plus 
haut que lui le sentiment de l'honneur de 
l'armée. Aussi, quelle joie pour lui chaque 
fois qu'il se retrouve dans ses rangs; quel 
déchirement lorsqu'il doit renoncer à la con- 
duire sous les murs de Constantine I 



PRÉFACE. V 

L'Algérie est la création de l'armée et, à ce 
titre, l'objet de sa constante sollicitude. Notre 
magnifique domaine africain séduit à la fois 
son esprit pratique et sa vive imagination. En 
maintenant, à travers toutes les révolutions, sa 
statue sur la place du Gouvernement, la ville 
d'Alger a prouvé qu'elle ne l'avait pas oublié. 
Son souvenir est vivant dans la colonie et se 
perpétue sous les grandes tentes des chefs 
Arabes. 

Chaque génération a ses illusions qui pénè- 
trent comme un air ambiant les esprits les 
plus fermes et les plus indépendants. Le duc 
d'Orléans a pu se tromper dans quelques-unes 
de ses appréciations ou de ses prévisions . Mais 
il fut toujours plutôt en avance qu'en retard 
sur son temps. 

Fier de la grandeur de sa race, il ne voyait 
dans sa haute situation que des devoirs à ac- 
complir et voulait avant tout, disait-il, se faire 
pardonner d'être prince. 

Fermement dévoué au gouvernement de son 
père et aux institutions constitutionnelles, il ne 
cachait pas l'impatience que lui causaient les 
abus déjà apparents du parlementarisme. Il 

a. 



VI PRÉFACE. 

s'indignait chaque fois que des questions de 
personnes venaient entraver les meilleures me- 
sures, paralyser la politique la plus utile au 
pays. Il souffrait chaque fois que l'intérêt gé- 
néral était sacrifié à des considérations parti- 
culières. A travers l'atmosphère artificielle des 
Chambres et du pays légal, il cherchait à saisir 
l'esprit même de la Nation, à deviner ses as- 
pirations, et il sentait le cœur de la France 
battre à l'unisson du sien. 

Il n'admettait pas, d'autre part, qu'une mi- 
norité factieuse s'arrogeât le droit de parler au 
nom du peuple ; et il était aussi résolu à dé- 
fendre le trône dont il était l'héritier contre 
les révolutionnaires à l'intérieur que contre les 
armées de l'étranger. 

Mais, au-dessus même de l'intérêt dynastique 
et des convictions politiques les plus profondes, 
il plaçait toujours la France, prêt à sacrifier 
ce qui lui était le plus cher pour contribuer à 
la relever si elle était abaissée, à la sauver si 
son existence était menacée : se montrant par 
ce dévouement le vrai précurseur de tous les 
Français qui, en 1870, ont oublié leurs griefs 
politiques pour prodiguer leur sang sur les 



PRÉFACE. VII 

champs de bataille de la défense nationale. 
Le duc d'Orléans avait trouvé une compagne 
digne de lui, car elle comprenait et partageait 
tous les plus nobles sentiments qui l'animaient. 
Quelques passages de ce volume montreront 
combien leur union était intime et élevée. Ra- 
vie trop tôt aussi à l'affection et au respect de 
ses fils, elle a vécu cependant assez pour leur 
faire connaître et admirer leur père. Elle leur 
a inspiré le désir d'élever à sa mémoire un 
monument dont elle avait elle-même préparé 
les matériaux. 



PHILIPPE, COMTE DE PARIS. 



AVANT'PROPOS 



La majeure partie des lettres que nous publions ici 
aujourd'hui avaient déjà été réunies par notre Mère 
peu après la catastrophe de i842, les originaux 
mêmes des unes lui ayant été rendus, d'autres ayant 
été copiées de sa main, enfin les destinataires des 
autres lui en ayant donné des copies authentiques. 

C'est ainsi que nous avons trouvé dans ses papiers 
les lettres adressées au Roi, à la Reine, à Madame 
Adélaïde, à la reine des Belges, au prince de Join- 
ville, à la duchesse de Talleyrand, à la comtesse 
Lalaing d'Audenarde, au maréchal Valée, au général 
Marbotf au général Schramm, au général Schneider, 
au général de Damrémont, au comte de Saint- Priest, 
à MM. Ferdinand Leroy et Eugène de Labordetie, 
au comte Bresson, au baron Sers, 



X AVANT-PROPOS. 

Les autres lettres nous ont été communiquées par 
les descendants ou héritiers des destinataires : celles 
adressées au maréchal Soult par la vicomtesse de 
Guitaut, sa petite- fille ; celles au baron de Chabaud' 
Latour par son fils; celles au comte Duchàtel par 
son gendre, le duc de la TrémoUk; celles à M, Achille 
Guilhem par son neveu, M. de Lapreugne; celle au 
colonel Pozacpar sa fille, madame Munster; celle au 
comte de Saint- Aulaire par la marquise d'Harcourt, 
sa fille. 

Quelques-unes enfin, par la vente des papiers de 
leurs propriétaires ou pour toute autre cause, sont 
tombées dans le domaine public et font partie de 
collections d'autographes ou, comme chez le marquis 
de FlefTs et chez M. Albert Juncker, nous avons pu en 
prendre connaissance. 

Nou^ remercions ici tous les propriétaires de lettres 
qui nous ont facilité notre tâche, ainsi que M. Clé- 
ment Fallu de Lessert qui nous a apporté son con- 
cours avec un zèle si éclairé. 

Quelques-unes des lettres de notre Père ont déjà 
été publiées. Nous n'avons réimprimé que celles dont 
nous pouvions contrôler V authenticité sur les origi- 
naux. A ce titre, nous envoyons V expression de notre 
gratitude à madame Lardin de Musset, sœur d'Alfred 
de Musset. 

Nous n'avons supprimé de Vensemble de ces lettres 



AVANT-PROPOS. XI 

que ce qui avait un caractère trop intime pour être 
publié. 

Bientôt paraîtra un autre volume contenant les 
journaux de campagne et la partie de la corres- 
pondance de notre Père ayant spécialement trait à 
l'Algéî^e. 

Philippe, comte de Paris. 
Robert d'Orléans, du^ de Chartres. 



LETTRES DU DUC D'ORLEANS 



I 

A ALFRED DE MUSSET* 

Juillet 1825. 

C'est aujourd'hui la dernière fois que je viens 
au collège. Comme nous ne nous verrons pas d'ici 
à quelque temps, je vous serai bien obligé de 
m'écrire. Nous allons partir le 21 , pour ne revenir 
que le 9 août. Nous vagabonderons en Auvergne, 
en Savoie et sur les bords du lac de Genève. 

Adieu et tout à vous, 

DE CHARTRES*. 

P.S. — J'attendais de vous autre chose que des 
respects. 

1. Cette lettre a déjà été publiée dans la Biographie d Alfred 
de Musset f par Paul de Musset, p. 65, Paris, Charpentier. 

2. On sait que le Prince porta ce nom jusqu'à l'avènement du 
Roi Louis-Philippe. — Dans la famille on continua de le lui 
donner. 

1 



â LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 



11 

A ALFRED DE MUSSET 

Tlieix, près Clerniont-Ferrand, le 8 juin 1826. 

Vous me demandez, mon cher ami, des détails 
sur notre voyage : je vais vous en donner autant 
et peut-être môme plus que vous n'en voudrez. Mais 
pourquoi me dites-vous que vous n'avez rien d'inté- 
ressant à me raconter? Croyez-vous donc que je suis 
insensible aux succès de mes anciens camarades, en 
général, et aux vôtres, en particulier? Non, mon 
cher ami, soyez bien persuadé que j'y prends le 
plus vif intérêt et que je serai charmé d'apprendre 
tout ce qui les concerne. Le souvenir de la bienveil- 
lance et de l'amitié avec lesquelles j'ai toujours été 
traité au collège ne s'effacera jamais de mon cœur. 
Je vous en dirais encore bien plus long sur ce sujet, 
mais vous devez assez me connaître pour savoir 
quels sont mes sentiments. Je vais donc passer à la 
relation de notre petit voyage. 

Nous avons commencé par aller à Vichy présenter 
nos hommages à Madame la Dauphine et visiter 
l'établissement thermal qui n'est pas encore achevé, 
mais qui sera fort beaUé De là nous avons été à 



8 JUIN 1826. 3 

Cusset par une route délicieuse sur les bords du 
Sichon. A Cusset nous avons remarqué un site fort 
pittoresque. Dans une gorge au fond de laquelle 
coule le Sichon, un rocher, fait en pointe, s'avance 
d'une vingtaine de pieds sur -la route et est séparé 
de dix pieds de la montagne qui borde le chemin. 
Cet endroit s'appelle le saut de la Chèvre parce 
qu'une chèvre poursuivie par un bouc ou un loup, 
(les historiens ne sont pas d'accord sur ce chapitre) 
s'élança sur le rocher et échappa ainsi à son ennemi. 
Nous allâmes visiter une manufacture de lacets, et 
pendant que nous examinions avec étonnement le 
procédé ingénieux par lequel des bobines de diffé- 
rentes couleurs, en faisant une chaîne perpétuelle, 
formaient la tresse du lacet, un monsieur s'approcha 
de moi et me dit avec un sourire qui prouvait toute 
l'estime qu'il avait pour sa personne, que la chaîne 
de ces bobines était un ingénieux emblème de 
l'union de notre famille. Je lui répondis qu'il nous 
faisait trop d'honneur et nous retournâmes u 
Randan. 

Peu de jours après, nous partîmes pour Clermont- 
Ferrand dont nous visitâmes toutes les curiosités ; 
nous allâmes voir, entre autres choses, la fontaine 
de Sainte-Allyre dont les eaux ont la propriété de 
pétrifier les objets qu'on y met. 

Le lendemain nous avons été au Mont-Dore, où 
l'établissement des bains est magnifique ; mais les 
habitants sont avides (du moins pour la plupart). 



4 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

En partant pour monter au pic de Sancy, la plus 
haute montagne de TAuvei^neJe trottais à l'anglaise 
pour me reposer, un buveur d'eau s'approcha de 
moi, et me dit avec l'accent de la joie: « Ah I que je 
suis charmé de voir dans ce pays, un cheval qui 
trotte à l'anglaise : j'en cherche un inutilement 
depuis un mois. » Je lui répondis qu'il ne tenait 
qu'à lui de louer ce cheval, sitôt que j'en serais 
descendu. Le mauvais temps nous ayant empêchés 
de parvenir jusqu'au haut du pic de Sancy, nous 
sommes montés au Nez de Berlanet, montagne pres- 
([ue aussi élevée, et au Capucin, d'où l'on peut jouir 
d'une vue superbe. 

Nous avons été voir un temple romain qu'on a 
nouvellement découvert ; pendant que nous le consi- 
dérions, un homme est venu nous dire que c'était 
lui qui avait « détérioré » tout cela (le brave homme 
voulait dire déterré). 

Adieu, mon cher ami, la poste va partir et je n'ai 
que le temps de fermer ma lettre. 

F. d'orléans. 



13 JUILLET 1826. 



m 

A M. FERDINAND LEROY ^ 

Lyon, ce 13 juillet 1826. 

Si je VOUS disais tout ce que nous avons fait, 
mon cher ami, j'en aurais bien long à vous racon- 
ter, et vous savez que j'ai Técrivasserie en horreur. 
C'est pourquoi {quapropter, liaison fort ingénieuse) 
je vous dirai seulement que nous avons fait un petit 
voyage dans la Basse-Auvergne, que nous avons été 
à Riom, à Clermont-Ferrand, de là au mont Dore, 
que nous nous sommes amusés partout, que nous 
avons escaladé deux montagnes de la chaîne des 
Dores, nommées le Capucin et le Nez de Berlanet, 
et avons joui d'une vue magnifique. Nous nous 
soomies servis, pour nous garantir des averses 
subites qui tombent souvent dans les montagnes, 
de grosses capotes de berger que Ton nomme dans 
le pays « limousines » et qui vous préservent admi- 
rablement de la pluie. De Randan, nous avons 
été ensuite à Thiers, ville charmante ; elle est 
située en amphithéâtre sur le penchant d'une mon- 
tagne très élevée ; les maisons sont entourées de 

1. Condisciple du Prince, préfet de Tlndre en 1844. 



G LETTRES DU DUC D'oRLÉAXS. 

treilles ; tout est propre ; en un mot, c'est une ville 
délicieuse. La route de Thiers à Lyon, taillée dans 
le roc, est extrêmement pittoresque et nous a beau- 
coup plu . Nous logeons à Thôtel de l'Europe, place 
Bellecour, et nous nous y trouvons parfaitement. 

Avant de finir ma lettre, il faut que je vous 
raconte une petite histoire limousine que je vous 
prie de montrer à Lezaud^ Vous la saurez peut- 
être déjà, car je Tai apprise par les journaux. 

Un chef de bande, marqué sur les deux épaules, 
ce qui atteste ses longs services dans les bagnes, 
exploitait depuis quelque temps le pavé limousin. 
Pour détourner le soupçon, la veille de chaque 
vol, il arrêtait sa place à la diligence sur une route 
ou sur Tautre, payait la moitié du prix et manquait 
la voiture qui devait le prendre en route. Aussitôt 
rentré en ville, il prenait un nouveau logement et 
recommençait ses expéditions nocturnes. Il fut 
enfin si bien observe que la police qui le suivait 
à la trace Tarrêta dans un hôtel pendant qu'il dé- 
jeunait; sa place pour Brives-la-Gaillarde était 
retenue pour le soir môme. 

Conduit à i'Hôtel-de-Villc, M. Lebon (c'était le 
nom du jour) fut reconnu pour être l'individu 
signalé par le préfet de police ; on le transféra dans 
les prisons. Mais admirez la précaution prise de 
part et d'autre ; deux remèdes laxatifs administrés 

1. C. Lezaud qui acheva sa carrière comme premier prési- 
dent de la cour de Limoges (1867-1878). 



14 SEPTEMBRE 182G. 7 

au prévenu lui firent rendre un étui d'or rempli 
de ressorts de montres propres h couper les fers 
Jes plus solides. Ce pauvre M. Lebon attend dans 
un cachot Tarrôt qui doit le séquestrer de nouveau 
de la société pour le rendre aux chiourmes dont 
son adresse lui fait franchir les barrières. 
Adieu, tout à vous. 

FERDINAND D*0RLÉANS. 

P,-S. — Voulez-vous dire à Laborderie et à 
Musset que je leur écrirai de Coppet. Dites aussi 
à de Musset qu'il doit m'excuser s'il a trouvé ma 
lettre décousue, car : 1® je n'ai pas son talent épis- 
tolaire; 2* ma lettre a été écrite à quatre heures du 
matin; 3' j'étais très pressé. 



IV 

A ALFRED DE MUSSET^ 



U septembi^e 1826. 

Mon cher ami, si j'ai tardé si longtemps à vous 
écrire, c'est que je n'avais vraiment rien à vous 
dire. Une étude de neuf heures, entrecoupée par 

1. Publiée dans la Hiographie d'Alfred de Musset j par Paul 
de Musset, p. 66. 



•«r 

8 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

des promenades à cheval, de temps en temps de 
parties de famille à âne à Montmorency ou à 1 
foire des Loges, tout cela n'offre pas beaucoup d 
matière à une lettre. Mais aujourd'hui j'ai fait u 
exploit magnifique, et il faut que je vous en fass 
part. 

Nous sommes allés à la foire de Saint-Cloud, ei 
après nous être fait peser, après avoir parcour 
les boutiques à vingt-cinq sous, acheté tout ce qi 
flatte l'œil et mangé force gaufres, nous somme 
allés dans le cirque équestre de M. le chevalie 
Joanny. L'assemblée se composait d'environ cei 
personnes. M. le chevalier Joanny, homme à 
cinq pieds huit pouces, paraît dans un ancie 
habit de garde du corps fait pour un homme d 
cinq pieds, ce qui lui place la taille au milieu d 
dos. Il porte là-dessous un gilet brodé et des pai 
talons imitant les culottes turques. Un bruit époi 
vantable se fait entendre, c'est l'ouverture. L'oi 
chestre intérieur (car, tandis qu'on paradait dai 
le cirque, on continuait d'appeler au dehors 1( 
spectateurs à son de trompes), l'orchestre intériei 
était composé de six cors de chasse, tous faux, < 
d'un trombone dont jouait une très jeune et trt 
belle femme. Un Chinois s'élance dans l'arène, 
a pour bonnet le haut d'un parasol, pour culott 
des caleçons sales et le reste à l'avenant. Quai 
aux autres faiseurs de tours qui lui succèdent, c 
uno disce omnes. 



9 

14 SEPTEMBRE 1826. 9 

Enfin, après bien des tours de force et des gam- 
bades, tous sortirent de Tarène pour céder la place 
à un monstrueux éléphant qui fut le théâtre de ma 
vaillance. Cet animal, fort intelligent, exécuta 
toutes sortes de tours, à la volonté de son cornac. 
Lorsqu'on lui eut commandé de saluer la compa- 
gnie, M. le chevalier Joanny nous expliqua com- 
ment, dans rinde, au lever du soleil, « ces animaux, 
par une sorte d'instinct de la religion, saluent 
l'astre majestueux du jour ». — Où diable la religion 
va-t-elle se nicher ? 

Lorsque Téléphant prit un balai pour balayer 
la salle, M. le chevalier, qui accompagnait tou- 
jours de quelque judicieuse réflexion chaque action 
du monstrueux, mais intelligent animal, nous 
apprit que, dans l'Inde, les petites-maîtresses se 
servaient de semblables femmes de chambre pour 
nettoyer leurs boudoirs. Ensuite, il invita toutes 
les personnes de bonne volonté à monter sur le 
dos de Téléphant. Personne ne bougea. Voyant 
que tout le monde hésitait, je crus devoir donner 
l'exemple et je grimpai sur l'animal avec le cor- 
nac et mon frère Joinville. Aucun spectateur ne 
se soucia de nous suivre. En passant devant Tor- 
chestre, j'ôtai gravement mon chapeau, et les mu- 
siciens, qui ne voulaient pas rester en arrière de 
politesse, entonnèrent l'air : Ou peut -on être 
mieux.,. 

Voilà, mon cher ami, le trait d'héroïsme que je 

1. 



10 LETTRES DU DUC D'ORLëANS. 

voulais absolument faire parvenir jusqu'à vous, 
persuadé que vous Tapprécieriez à sa juste va- 
leur. 



FERDINAND-P. D ORLEANS. 



A MADAME GRAHAM * 



Neuilly, 27 juin 1828. 



Vous me demandez ce que je fais de ma semaine ? 
Rien de plus juste : c'est un devoir pour moi de 
vous détailler Temploi de chaque journée. C'est 
une sorte de confession dont je m'acquitterai avec 
bien du plaisir. 

Aujourd'hui vendredi, en me levant à cinq heures, 
je suis monté à cheval pour aller apprendre à 
manier le sabre à cheval. Je suis rentré à six heures ; 
je me suis mis à écrire ce petit billet: sitôt que 
je l'aurai terminé, je ferai des mathématiques jus- 
qu'à huit heures. De huit à neuf je commencerai un 
dessin que j'ai promis à madame Sobanska; ensuite 
je travaillerai un peu à la physique jusqu'au déjeu- 
ner. Le déjeuner fini, je cours à Paris pour la 
leçon de M. Guizot ; je reviens en toute hâte pour 

1. Amie de la famille, qui avait connu le duc d'Orléans enfant, 
en Sicile» 



2 SEPTEMBRE 1828. 11 

graver pendant une heure et demie; à quatre 
heures trois quarts je pars pour une grande nata- 
tion ; puis vient le dîner ; puis le salon, puis le 
sommeil, puis la retraite à neuf heures et demie. 

Le samedi, même train de vie, sauf la natation 
de moins et les cours de physique et de mathéma- 
tiques de plus. Le dimanche, leçon d'escrime, pro- 
menade à cheval, natation, chimie et mécanique, 
et voilà trois jours retranchés de ceux qui me sépa- 
rent de Témancipation. 

J'espère que vous serez satisfaite de ce rapport 
qui, j'ose le dire, est passablement circonstancié et 
doit donner une idée assez nette de la manière 
dont je passe mon temps... 



VI 

A M. FERDINAND LEROY 

Château d'Eu, 2 septembre 1828. 

Cette lettre, mon cher Leroy, n'arrivera à Paris 
que quelques heures avant moi. Je serai jeudi soir 
à Neuilly, et émancipée J'ai voulu cependant vous 
écrire d'ici (quoique les bains de mer, les prome- 
nades, les dessins d'après nature, etc., etc., ne m'en 

1. Le Prince, qui était né à Palerme le 3 septembre 1810, 
allait avoir dix-huit ans. 



12 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

laissent guère le temps), pour constater que j'avais 
répondu à vos deux lettres. Je suis enchanté que 
vous soyez débarrassé du tracas de vos examens et 
que vous puissiez jouir en paix de vos vacances. Je 
m'arrête, parce que M. de Boismilon^ me presse 
pour faire les paquets. 



Adieu, tout à vous, 



F.-p. d'orléans. 



VII 

A MADAME ADÉLAÏDE 

30 août 1829. 

Nous savons, ma chère tante, que votre voyage 
a été très heureux jusqu'à Briare et que vous avez 
été fort contente de Tauberge du Grand-Monarque. 
J'espère que vous aurez été également satisfaite du 
reste de la route et que vous serez arrivée en bonne 
santé avec toute votre caravane dans votre cher et 
joli Randan qui doit être encore bien embelli depuis 
que je ne l'ai vu. 

Demain matin je pars pour Lunéville*, où Dieu 
sait combien je serai obligé de rester, en sorte qu( 

1. Précepteur du duc d'Orléans. 

2. Le Prince allait rejoindre le 1"' régiment de hussards don 
il était, depuis 1824, colonel honoraire. 



17 SEPTEMBRE 1829. 13 

je doute toujours beaucoup, quelque envie que j'en 
aie, d'être à même de vous rejoindre. 

Maman et Papa vous auront sans doute conté et 
reconté tout ce qu'il est arrivé de nouveau ; je 
finirai donc ma lettre en vous priant, ma chère 
tante, de présenter mes compliments à MaloS 
à Denise^ et à toute la société. 

Tout à vous, 

FERDINAND d'ORLÉANS. 



VIII 

AU COLONEL MARBOT 

Lunéville, 17 septembre 1829. 

Voilà bien longtemps, mon cher colonel, que je 
n'ai reçu de vos nouvelles. Pardonnez-moi de vous 
tourmenter pour que vous m'en donniez, mais je 
n'en ai pas eu depuis mon départ pour l'Angleterre et 
votre long silence commence à m'inquiéter. J'espère 
du moins que vous êtes en bonne santé. Mais il 
nae tarde, je l'avoue, de le savoir positivement. 

Quant à moi, mon cher colonel, je vous écris de 
Lunéville, où je suis depuis quinze jours. Me voilà 

1- La comtesse de MoDtjoye, dame d'honneur de Madame 
Adélaïde (on disait alors Mademoiselle d'Orléans). 
2* La comtesse Maurice d'Hulst. 



14 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

fait à la vie de régiment et tentant de m*instruire 
le plus possible et de mettre en pratique de mon 
mieux les bons principes que vous avez eu la bonté 
de me donner*. Nous saisissons les plus petits 
intervalles de beau temps pour monter à cheval. 
Je m'exerce au commandement et, grâce aux avis 
du colonel Simonneau* et aux trois heures de 
théorie que je fais tous les jours, cela ne va pas 
trop mal jusqu'à présent. Étant continuellement en 
rapport, du matin jusqu'au soir, avec les officiers, 
je tâche autant que possible qu'ils soient tous con- 
tents de moi ; et je m'applique à étudier ici l'esprit 
militaire qu'il m'est si important de connaître et 
dont je ne peux pas juger dans les salons de Paris. 

FERDINAND d'oRLÉANS. 



IX 

A M. EUGÈNE DE LABORDERIE' 

Lunévîlle, 24 septembre 1829. 

Je vous remercie bien, mon cher ami, de votre 
lettre qui m'a fait grand plaisir. Pendant que j'y 

1. Le colonel Marbot avait été précédemment chai'gé dtf 
donner au Prince des leçons de tactique et de commandement* 

2. Colonel effectif du !•' régiment de hussards. 

3. Condisciple du duc d'Orléans. 



7 OCTOBRE 1829. 15 

pense, je vous dirai qu'avant de partir j'avais écrit à 
Guilhem, 

Tout marche assez bien ici. Je suis le mieux du 
monde avec les officiers et nous sommes tous très à 
notre aise ensemble. Je tâche autant que possible de 
prendre l'esprit troupier et de sympathiser avec les 
militaires. Nous sommes toute la journée ensemble. 
Je n'ai pas manqué encore une manœuvre ni une 
théorie. Ma table, ma loge au spectacle sont toujours 
remplies d'officiers. Enfin nous vivons tout à fait en 
famille et, pour ma part^ je m'en trouve très bien. . 



X 

A MADAME ADÉLAÏDE 

Neuilly, 7 octobre 1829. 

C'est avp^ bien du plaisir que je puis profiter, ma 
chère tante, de la permission que vous m'avez accor- 
dée de venir vous rejoindre à Randan après le camp 
de Lunéville. Je partirai demain matin pour l'Au- 
vergne à six heures. Ne vous étonnez pas, ma chère 
tante, si j'arrive plus tard que vous ne pensez. Il est 
très possible que mes voitures cassent en route : elles 
sont extrêmement fatiguées et, entre mon retour de 
Lorraine et mon départ pour Randan, je n'ai eu le 



16 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

temps de les faire raccommoder que grosso modo et 
à la hâte. Je voulais vous prier, ma chère tante, 
d'avoir la bonté de m'envoyer un cheval à Aigue- 
perse, ce qui me dégourdira les jambes à la fin de la 
route. 
Adieu, ma chère tante, tout à vous, 

FERDINAND d'oRLÉANS. 



XI 

A MADAME ADÉLAÏDE 

Joigny, 24 juiUet 1830. 

Je vous remercie beaucoup, ma chère tante, des 
deux lettres que vous avez eu la bonté de m'écrire 
et que j'ai reçues ces jours-ci. Je tâcherai que tout 
continue de bien aller ici et je ferai mon possible 
pour cela. Uginet * est arrivé hier et est déjà dans les 
arrangements. Je suis obligé d'avoir toujours l'œil 
sur lui parce que je me méfie de son amour pour la 
magnificence et la pompe. 

Demain nous avons une fonction * qui met tout 
Joigny en émoi: nous devons, après le Te Deum 

1. Dans la suite, contrôleur du service de la maison du Roi. 

2. Ce mot, qu'on retrouvera souvent sous la plume du duc 
d'Orléans, est employé dans le sens aigourd'hui inusité de céré- 
monie. 



!«' AOUT 1830. 17 

qui se chantera pour célébrer la prise d'Alger, ma- 
nœuvrer en grande tenue à cheval dans un tout petit 
terrain de manœuvres, qui est au-dessous de la pro- 
menade, le long de la rivière. Il paraît qu'il y aura 
une foule énorme ; mais ce dont je me fais une fête 
encore plus grande que de la revue de demain, c'est 
la réception de Madame la Dauphine. Ce sera orga- 
nisé in great style et j'espère que cela se passera 
bien. 

Adieu, ma chère tante, je suis horriblement pressé 
et vous demande pardon d'en rester là. 

FERDINAND d' ORLÉANS. 



XII 

A LA REINE 

Joigny, dimanche 1" août 1830. 

5 heures du soir. 

Ma chère maman. 

Je ne vous écris qu'un mot pour vous embrasser 
de tout mon cœur, vous, ma tante et tous mes 
frères et sœurs. Mercredi, probablement, je vous 
reverrai, et cela me tarde bien. Je suis heureux plus 
que je ne puis le dire d'apprendre que vous êtes 
tous bien. Quel beau mouvement que celui de Paris 
et de toute la France! Tout le département de 
VYonne a les couleurs nationales. Le régiment les 



18 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

a prises ce matin. Je me loue bien maintenant d'être 
revenu ici après ma tentative pour arriver à 
Neuilly*; je ne pouvais être mieux qu'à la tête du 
régiment, c'était là mon véritable poste. 
Je vous embrasse de tout cœur, 

FERDINAND d'oRLÉANS. 

XIII 

A MADAME ADÉLAÏDE 

Randan, 13 novembre 1830. 

Je m'empresse, ma chère tante, de vous remer- 
cier de tous les conforts que nous avons trouvés ici, 
mes compagnons de voyage et moi. Quant à ce qui 
est des travaux de construction, le général Baudrand 
se charge comme connaisseur et amateur de vous 
en faire son rapport. Le général Marbot et M. Gérard 
sont dans l'enchantement du château et de la vue 
qu'ils sont à examiner dans ce moment-ci. 

INous sommes arrivés hier à cinq heures et demie, 
après avoir passé en revue sur le communal de 
Bas quinze cents hommes de la garde nationale de 
Randan, Tardif en tête. Dulac, adjudant-major, et 

1 . Le Prince, en apprenant que des troubles avaient éclaté 
à Paris, avait cherché en toute hâte à se rapprocher de sa fa- 
mille. Arrêté le 30 juillet au matin à Montrouge par la muni- 
cipalité, il avait repris la route de Joigny après avoir acquis 
l'assurance que les siens ne couraient aucun danger immédiat. 



13 NOVEMBRE 1830. 19 

Jovi, lieutenant des voltigeurs, paradaient au mi- 
lieu des troupes. Les compagnies de Randan même 
sont presque exclusivement habillées, mais manquent 
de buiïïeteries. Celles des communes adjacentes ne 
sont ni armées ni habillées; je crois qu'au lieu de 
fusils vous pourriez leur donner de petites piques, 
si vous avez encore l'intention de faire quelque 
chose pour elles. Ces piques auraient tous les avan- 
tages des fusils sans en avoir les inconvénients. 

Tous ces braves gens m'ont reçu admirablement 
bien et j'ai ce matin à déjeuner les principaux 
officiers: Giat, le juge de paix; les chefs des dépu- 
tations de Cusset, Maringues, Ennezat, Vichy, etc,; 
en tout une trentaine de personnes. 

Hier soir, après avoir fait notre entrée à cheval 
au galop, nous avons dîné en petit comité avec 
Strada et Pascal; puis nous avons chanté, puis lu 
les journaux, puis joué au billard, et nous avons 
terminé la soirée par une chasse aux rats dans les 
caves, qui a malheureusement été sans résultat. 

Quelque chose que j'aie pu faire pour m'en dé- 
fendre, la garde nationale m'a donné un poste qui 
a été établi dans la cave. 

Adieu, ma chère tante, je suis horriblement 
pressé. Je vous prie d'excuser mon griffonnage et 
d'agréer encore une fois mes bien sincères remer- 
ciements pour l'hospitalité que nous avons reçue 
à Randan. 

FERDINAND d'orLÉANS. 



20 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 



XIV 

AU COMTE ALEXIS DE SAINT-PRIEST 

Vendredi 29 avrU 1831. 

J'apprends à Tinstant même, monsieur, le départ 
de M. Péricr pour Tltalie ; j'en profite pour ré- 
pondre un mot à vos deux bonnes lettres et pour 
vous remercier des détails que vous m'y donnez sur 
Tétat actuel des pays que vous venez de traverser. 

... Je partage votre confiance dans les talents et 
le patriotisme éclairé de M. de Saint-Aulaire *, qui, 
je n'en doute pas, parviendra à faire triompher les 
sages principes qu'il a mission de défendre. 

Il faut que je m'arrête; je crains d'arriver trop 
tard pour le départ du courrier, mais, avant de finir 
ce bout de lettre, je veux insister encore sur les es- 
pérances que j'aime à concevoir de l'heureux succès 
des démarches de notre ambassadeur. Il peut faire 
bénir en Italie et son nom et celui de la France, qu'il 
était temps de réhabiliter ; il peut aussi faire un bien 
immense au gouvernement en donnant satisfaction 
à l'opinion du pays sur l'issue de ces affaires qui 

1. Ambassadeur du Roi auprès du Saint-Siège, nommé peu 
après ambassadeur à Vienne. * 



8 MAI 1831, 21 

causent encore une inquiétude qu'il importe de 
dissiper le plus tôt possible. 

Je voudrais bien aussi vous voir coopérer d'une 
manière plus active encore au résultat que nous 
appelons de tous nos vœux, à cette pacification com- 
plète et durable de lltalie, qui ne peut avoir de sta- 
bilité qu'autant qu'elle s'appuiera sur des institu- 
tions libérales, et je vais m'occuper vivement du 
projet dont vous avez écrit au général Baudrand. Je 
vois bien des difficultés, mais je suis bien loin de me 
rebuter, et j'espère, dans ma prochaine lettre, pou- 
voir vous en écrire plus long à ce sujet et réparer 
ainsi mon laconisme forcé d'aujourd'hui. 

Je saisis avec empressement, monsieur, cette oc- 
casion de vous assurer de nouveau de tous les sen- 
timents avec lesquels je suis 

Votre aflFectionné, 



F.-p. d'o. 



XV 

AU COMTE ALEXIS DE SAINT-PRIEST 

Saint-Cloud, 8 mai 1831. 

Je m'empresse, monsieur, de répondre à votre 
lettre de Rome du 26 avril que je reçois à l'instant. 



LETTRES DU DUC d'ORLÉANS, 

Les tristes détails que vous voulez bien me donner 
sur la situation actuelle des affaires en Italie, ne 
me confirment malheureusement que trop dans les 
craintes que je vous avais exprimées avant votre 
départ. Je vois qu'en Italie, comme à peu près 
partout ailleurs, la bonne foi ne se trouve que de 
notre côté et que nous payons notre loyauté che- 
valeresque par la perte d'une bonne partie de 
l'ascendant, pour ne pas dire plus, auquel nous 
avons droit de prétendre. Je partage trop le senti- 
ment pénible que voire cœur tout français doit en 
éprouver pour ne pas sentir combien, au milieu 
même de ces tristes scènes, il doit être plus vif 
encore. Tous ceux qui, comme moi, ne s'étaient 
résignés qu'avec une peine extrême à l'invasion de 
de la Romagne par les Autrichiens et qui n'avaient 
pu en supporter l'idée que par l'espoir dont on 
les avait bercés, de voir, en définitive, cette 
invasion ne pas tourner exclusivement au profit de 
l'absolutisme, voient avec douleur le temps s'écou- 
ler, sans que les Italiens entendent seulement parler 
de ces concessions qu'on espérait obtenir pour eux 
comme compensation de l'occupation autrichienne. 
Bien au contraire, que voyons-nous en Italie aujour- 
d'hui ? Vainqueurs et vaincus, tous nous sont hos- 
tiles. Quel gré nous sait-on de notre condescen- 
dance? Les seuls remerciements que nous ayons 
obtenus sont les édits du cardinal Bernetti et les 
échafauds du duc de Modène. 



8 MAI 1831. 23 

Ne prenez point ces regrets bien amers pour des 
désirs de guerre. Je n'ai jamais voulu que la France 
prît les armes pour la révolution italienne; j'ai cru 
et je crois encore que nous n'étions pas réduits à 
cette extrémité ; et d'ailleurs, même pour ceux qui 
l'ont demandé, il est trop tard maintenant, le coup 
est porté; on peut peut-être encore fermer la blessure, 
mais il n'est plus temps de la prévenir. Je souhaite 
de tout mon cœur que mes appréhensions ne se 
réalisent pas, mais je crains qu'au moment du 
danger, toute possibilité d'obtenir des concessions 
ait disparu . Je vois que nous n'avons aucun moyen 
d'en exiger : se résoudra-t-on à employer celui que 
vous conseillez, et dont, soit dit en passant, vous 
pouvez être sûr que je vous garderai le secret? J'en 
doute fort; et je craindrais même que son emploi, 
en nous débarrassant de certaines difficultés, ne vînt 
nous en créer d'autres. 

Au surplus, ce sont là de ces choses au-dessus de 
mon jugement, et qu'on ne peut apprécier à leur 
juste valeur qu'autant qu'on est parfaitement au 
courant des affaires; ce que je suis loin d'être, ne 
sachant guère de nouvelles que ce que je peux en 
apprendre dans les journaux ou par des conversa^ 
lions banales. Je n'aurais pourtant pas dit tout ce 
que je pense, si je ne vous parlais de nouveau 
de ma confiance en M * de Saint- Aulaire, dont 
le patriotisme et les talents me sont un sûr garant 
des efforts qu'il ne cessera de faire pour que le 



24 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

langage de la France soit toujours convenable et 
pour que sa voix soit toujours écoutée. 

J'en étais là de ma lettre, lorsque j'en ai reçu 
une du comte, votre père, qui m'apprend que de 
nouveaux obstacles et de nouveaux concurrents se 
présentent pour entraver votre nomination, que 
j'avais eu lieu de regarder comme à peu près 
assurée. Je lui mande que je vais m'employer sur- 
le-champ à combattre ces difficultés, et que je ne 
négligerai rien pour le succès de cette affaire. Je 
m'empresse de vous le répéter en vous assurant de 
nouveau que j'ai cette nomination bien à cœur. 

Votre affectionné, 

F.-p. d'o. 



XVI 

AU GÉNÉRAL MARBOT 

Nancy, 14 juin 1831. 

C'est avec bien du regret, mon cher général, 
que j'apprends par M. Asseline* que vous êtes 
toujours bien souffrant et que vous n'avez per- 

1. Alors attaché au secrétariat du prince, plus tard secré- 
taire des commandements de la duchesse d'Orléans. 



14 JUIN 1831. 25 

sonne pour vous débarrasser de vos accès de fièvre. 
J'espère du moins que vous vous soignez bien et 
que vous ne vous laissez pas aller à votre vivacité 
accoutumée ni au désir que vous avez témoigné 
de nous rejoindre à Strasbourg. Je vous prie ins- 
tamment, quelque fâché que j'en sois, de ne pas 
faire ce voyage-ci avec nous et de ne pas essayer 
de vous mettre en route avant d'être complète- 
ment et entièrement rétabli. 

Quant à nous, notre tournée va jusqu'à présent 
aussi bien que possible et j'espère qu'elle se ter- 
minera comme elle a commencé. Notre passage 
à travers les départements de la Marne et de la 
Meuse a été un véritable triomphe; et les revues 
de Verdun surtout, où nous avons trouvé réunis 
quatorze mille hommes de troupes et dix-huit mille 
gardes nationaux, ont été bien remarquables par 
l'élan qui animait ces braves gens. Rien ne donne, 
selon moi, plus de confiance dans l'avenir du pays 
que de voir nos frontières gardées par des popula- 
tions aussi énergiques et aussi patriotiques que 
celles que nous venons de voir. J'avoue aussi que 
leurs discours et l'expression franche, vive et parfois 
même un peu rude de leurs sentiments me con- 
venaient bien mieux que les miellpuses élégies de 
la Normandie et que je sympathise bien mieux 
avec l'opinion qu'ont manifestée les Lorrains et les 
Champenois qu'avec les pacifiques fadaises dont 
nous avons été rassasiés à Rouen. Ceci pour 

2 



2G LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

VOUS, bien entendu, car, pour être bien avec la 
Lorraine, je ne veux pas me brouiller avec la 
Normandie. 

Mais j'oublie de parler de Metz, qui est le point 
important de notre excursion et où le Roi a eu à 
livrer aux républicains, en quelque sorte, une bataille 
rangée, dont heureusement il est sorti complètement 
vainqueur. Je suis môme maintenant fort content 
qu'ils nous aient d'eux-mêmes fourni l'occasion d'en- 
trer en lutte avec eux et de pouvoir, non pas détruire 
car c'est chose impossible, mais comprimer et an- 
nuler ce foyer d'opposition républicaine qui, s'il 
n'eût pas été pris à temps, pouvait devenir fort dan- 
gereux. Ils avaient tout mis en oeuvre pour que le 
Roi fût mal reçu et lui ont même adressé quelques 
discours inconvenants auxquels il a répondu avec 
fermeté, ce qui les a un peu déroutés. Puis, petit 
à petit, les autres réponses du Roi qui ont été vrai- 
ment parfaites, les promenades à cheval dans la 
ville, les grands exercices de troupes, etc., etc., ont 
complètement enlevé la population qui, le second 
et le troisième jour, a montré, ainsi que les troupes, 
le plus vif enthousiasme, tandis que messieurs du 
comité national faisaient la plus piteuse mine du 
monde. En un mot, le succès a été complet et l'on 
est maintenant bien content d'avoir eu l'occasion de 
forcer jusque dans leurs derniers retranchements ces 
hommes que leurs talents et leur audace rendaient 
fort dangereux. 



14 JUIN 1831. 27 

Maintenant, je n'ai plus qu*à vous dire un mot des 
troupes qui sont vraiment magnifiques. Les deux 
régiments d'artillerie de Metz sont admirables par 
leur tenue, leur instruction et la beauté des chevaux 
qui ne laisse rien à désirer. Le régiment du génie 
m'a beaucoup frappé par la rapidité avec laquelle il 
a exécuté d'immenses travaux ; quant à l'infanterie, 
tous les régiments sont aussi beaux les uns que les 
autres et il est difficile de distinguer des autres les 
o® et 53® régiments qui se trouvaient à Paris au 
mois de juillet. Les hommes ont repris complè- 
tement, surtout le S3® qui est un des plus beaux 
corps de l'armée. Dans la cavalerie j'ai vu quelques 
régiments remarquables par leur supériorité sur les 
autres , tels sont le 8® cuirassiers, les 4® et 9® dra- 
gons et le i® lanciers (ancien régiment du colonel 
Pozac). 

Mais,au surplus, j'aurais tropàvous dire ùce sujet 
si je me lançais dans les détails : je veux les garder 
pour mon retour et vous souhaiter d'ici là un 
prompt et complet rétablissement. 

Tout à vous, 

FERDINAND-PHILIPPE d'ORLÉANS. 



28 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 



XVII 

 MADAME ADÉLAÏDE 

Strasbourg, 19 juin 1831. 

Quoique toutes les lettres vous aient déjà appris, 
ma chère tante, le bon effet qu'a produit jusqu'à 
présent le voyage du Roi, cependant je suis si sûr 
de votre sympathie avec Télan patriotique et l'éner- 
gie de ces braves populations de TEst que je me 
risquerai, sans crîiinte de vous ennuyer, à vous 
donner encore quelques détails sur notre tournée. 

L'entrée du Roi en Alsace et le parcours de Saverne 
à Strasbourg ont été admirables. Toute l'Alsace 
était sur la route, les hommes à cheval, les femmes 
en chariot, sans compter les magnifiques gardes 
nationales que l'on rencontrait à tous les villages. 

Non pas que je veuille dire que la réception de 
l'Alsace ait été supérieure à celle qu'on a faite au 
Roi en Lorraine et en Champagne, ce serait injuste 
pour les bons habitants de ces deux provinces; 
mais seulement l'accueil du département du Bas- 
Rhin était autre chose et avait un caractère parti- 
culier. Ici, à Strasbourg, on avait cherché à travailler 
la garde nationale et on avait réussi à Tinquiéter 
et à la faire hésiter dans ses manifestations à l'en- 



19 JUIN 1831. 29 

trée du Roi ; mais à la visite du corps d'officiers 
qui était un peu froide, mon père a eu un mou- 
vement très heureux et très beau qui les a enlevés 
tous et qui a donné une bonne impulsion à notre 
affaire. 

D'ailleurs, pour que vous ne vous exagériez pas la 
chose, il n'y avait que très peu d'opposants, bien 
moins qu'à Metz. A ces exceptions près, la popu- 
lation est excellente et je ne doute pas que la 
journée d'aujourd'hui ne se passe à merveille. 

J'avoue que j'en suis charmé pour ces quatre 
princes allemands que nous traînons ici partout 
avec nous*. Rien ne me fait plus de plaisir que 
de les voir assister à l'élan de la population et être 
témoins de l'énergie des Alsaciens qui partiraient 
tous au premier coup de canon pour repousser 
l'ennemi de la France. 

En général, je ne saurais trop le répéter, il n'y a 
moyen pour les agitateurs d'inquiéter les Français 
de l'Est qu'en leur parlant de l'imminence de 
l'invasion étrangère 

Aussi ce que le Roi doit s'attacher partout et par- 
dessus tout à démontrer avec cette clarté qui lui 
est propre, c'est qu'il se mettra toujours à la tête de 
la nation pour repousser l'ennemi. Il sent mainte- 
nant cette nécessité-là, et les discours qu'il adresse 

1. Le roi de Wurtemberg, le grand-duc de Bade, le 
Margrave son frère, et son beau-frère le prince de Fûrstem- 
berg. 

2. 



30 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

dans ce sens aux gardes nationales et autres corps 
qu'il a à haranguer sont d'un effet prodigieux ; la 
plaie de ces pays-ci, ce sont les inquiétudes que les 
malveillants sont parvenus à semer dans TEst. 

Je voudrais aussi, puisque maintenant ces princes 
tudesques sont ici, que le Roi en profitât pour les 
rendre tout à fait français. 11 est bien important 
que la France défasse petit à petit la Confédération 
germanique, construite en haine de nous par la 
Sainte-Alliance, pour en former une nouvelle qui 
serait dans nos idées et où nous exercerions 
Tinflucncc que l'Autriche et la Prusse se sont exclu- 
sivement réservée sur celle qui existe aujourd'hui. 
Pour cela le roi de Wurtemberg nous serait utile, 
nécessaire même. J'espère que le Roi ne perdra 
point de vue cet objet essentiel 



XVIII 

ÂU GÉNÉRAL MARBOT 

Mulhouse, le 24 juin 1831. 

J'ai reçu à Colmar, mon cher général, votre 
bonne lettre de Bonneuil et je commence par vous 
remercier des détails bien curieux et bien intéres- 
sants que vous m'avez donnés sur ces fatigantes 



24 JUIN 1831. 31 

émeutes dont il est déplorable de ne pas pouvoir se 
débarrasser complètement ^ Je crains que nous ne 
soyons pas encore près d'en voir le bout, mais je 
crois que les moyens que vous indiquez pourront 
contribuer à diminuer les causes de rassemblement 
et surtout de rassemblement dans Tintérieur de la 
ville. Aussi me suis-je empressé de montrer votre 
lettre aux ministres qui ont fort approuvé vos idées 
et m'ont promis d'en écrire à qui de droit. Le feront- 
ils? Je l'espère, mais je n'en suis pas sûr. Vous 
savez ce que valent, par le temps qui court, les 
paroles des ministres et combien on peut y compter; 
mais je m'arrête, car je deviendrais séditieux. 

Je vous parlerai maintenant de la continuation de 
notre voyage, auquel je regrette toujours bien de ne 
pas vous voir prendre part et qui va de mieux en 
mieux. 

L'accueil en Alsace a été parfait partout et je ne 
puis vous dire combien je suis heureux d'avoir vu 
les braves populations de ce pays-ci où je retrouve 
à chaque pas une parfaite conformité de sentiments 
et d'idées entre les Français de l'Est et moi. A Stras- 
bourg on avait cherché un peu à travailler la garde 
nationale et on s'était donné une peine infinie pour 
y réussir. Mais les discours du Roi ont dissipé les 
nuages et notre séjour dans cette ville s'est passé à 
merveille. Nous y avons eu le roi de Wurtemberg, le 

1. Journées des 11-17 juin 1831. 



32 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

grand-duc de Bade et ses frère et beau-frère, plus 
des envoyés extraordinaires de tous les principicules 
tudcsques. Nous leur avons montré de belles troupes 
et surtout une cavalerie et une artillerie remarquables. 
La division des cuirassiers, commandée par le gé- 
néral Jacquinot, se composait des 2% 3®, 6® et 7® ré- 
giments qui avaient vingt-deux escadrons complets 
sur le terrain et présentaient un coup d'oeil magni- 
fique. La division de cavalerie légère, sous les ordres 
de votre serviteur, était formée des 2® et 10® dra- 
gons, 10^ chasseurs et 3® hussards. Je les ai fait 
défiler par escadrons et au galop et ils s'en sont 
tirés à merveille, sans rompre les rangs et sans 
qu'un homme ni un cheval vînt à tomber. 

Quant à l'artillerie, je n'ai rien vu de si beau que 
les cent cinquante pièces de nouveau modèle qui ont 
paru à la revue, attelées toutes de six chevaux, suivies 
de leurs caissons, d'un équipage complet de pont et 
de tout le matériel nécessaire pour une aussi grande 
quantité de bouches à feu. J'avoue que mon cœur 
tout français jouissait vivement de l'étonnement des 
princes à la vue de nos braves soldats. Ils ont été| 
joliment étonnés d'entendre le Roi improviser pour 
la distribution des drapeaux un discours qui a enlevé 
les troupes et qui a donné à cette cérémonie, tou- 
jours imposante, un caractère encore plus solennel 
que de coutume. La manière dont le Roi a été 
accueilli partout, l'élan, le nombre et la beauté des 
gardes nationales les frappaient aussi bien vivement. 



24 JUIN 1831. 33 

Us ne pouvaient concevoir ce que peut le patriotisme 
chez un peuple grand et généreux ; ils ne compre- 
naient pas combien de milliers d'hommes s'habil- 
laient et s'équipaient à leurs frais, le tout pour s'as- 
sujettir à des exercices pénibles et des gardas sou- 
vent fatigantes. Voilà ce que, nous seuls Français, 
nous sommes capables de faire... 

J'avais beaucoup engagé le Roi à profiter du séjour 
des princes allemands à Strasbourg pour porter 
quelques coups décisifs à cet édifice pourri qu'on 
appelle la Confédération germanique, à cette asso- 
ciation dirigée par l'Autriche et par la Prusse direc- 
tement contre la France et les idées libérales qui 
dominent et dont on craint la propagation. J'aurais 
voulu qu'il tâchât de jeter les fondements d'une 
nouvelle Confédération qui serait dans l'intérêt fran- 
çais, ce qui doit arriver tôt ou tard avec le dévelop- 
pement irrésistible des idées nouvelles, qui, quoi 
qu'on en dise, balaieront toutes les entraves que la 
contre-révolution voudrait nous opposer. Il m'a 
paru que les princes badois étaient aussi français 
(fae des Allemands peuvent l'être. Quant au roi de 
Wurtemberg, je le crois tout à fait dans l'intérêt 
russe et je ne pense pas qu'on puisse s'y fier. Les 
envoyés de Darmstadt et de Francfort m'ont aussi 
témoigné avec franchise leur désir de se rattacher 
à l'aUiance française et, en général, si quelques 
souverains allemands sont hostiles à la France, tous 
les peuples sans exception et surtout les armées ont 



34 LETTRES DU DUC D*ORLÉAXS. 

éprouvé le besoin de se rallier au drapeau tricolore 
qui a laissé chez eux des souvenirs de force et de 
grandeur que rien n'a pu effacer. 

J'ai eu à ce sujet des détails fort curieux par 
les différents diplomates français que j'ai vus ici et 
notamment par le frère de Rumigny* qui est un 
des mieux instruits de ce qui se passe. Il m'a beau- 
coup parlé des embarras du roi de Bavière qui 
sont plus graves qu'on ne le pense et qui se com- 
pliquent de ses étranges écarts d'imagination, pour 
ne pas appeler autrement les lubies qui le pren- 
nent à chaque instant. Les révolutions de Saxe, 
de Cassel et de Brunswick sont également loin 
d'être finies, et, dans les provinces rhénanes, l'esprit 
français fait chaque jour de nouveaux progrès... 

11 ne faut pourtant pas croire pour cela qu'ils 
soient sur le point de se révolter. Ils attendent 
seulement le moment où la France fera une dé- 
monstration ; mais aussi alors rien ne les empo- 
chera de venir à nous. Verbalement je pourrais 
vous en dire môme plus et vous rendre un compte 
plus détaillé de tout ce que j'ai appris sur l'Alle- 
magne qu'on ne connaît généralement pas bien; 
mais, ce qui est plus curieux que tout, c'est l'in- 
concevable sympathie des Hongrois pour la nation 
polonaise ; non seulement cet arrêté de la Diète 
hongroise qui a été insérée dans le Journal des 

1. Le vicomte de llumigny, ambassadeur en Suisse, frère 
du maréchal de camp de Kuinigny, aide de camp du Roi. 



24 JDiN 1831. 35 

Débats * est vrai, mais Topinioii s'est prononcée en- 
core plus énergiqucment sur le passage de Dwer- 
nicki. Sa marche à travers la Gallicie et la Hongrie 
a été un vrai triomphe. Partout des escortes volon- 
taires à cheval, partout des banquets où l'on a bu 
très ouvertement à la santé de la Pologne... 

Le voyage, je dois le dire, nous a fait du 
bien : on a pris plus de confiance dans la na- 
tion. A force d'entendre parler un langage ferme 
et énergique, on est un peu sorti de l'extrême cir- 
conspection qu'on observait auparavant. On n'est 
plus dans la sphère des illusions et les choses se 
présentent beaucoup plus souvent sous leur véri- 
table point de vue. Ainsi non seulement, depuis le 
départ, nous avons gagné qu'il n'y aurait pas de 
mesure de coercition contre les Belges (ce qui eût 
été impossible, et ce dont la pensée seule, si elle 
eût été connue, eût été désastreuse) mais encore nous 
avons obtenu : 1® qu'en cas dune invasion hollan- 
daise, nos troupes occuperont toutes les forteresses 
et marcheront à la rencontre de l'armée de Guil- 
laume ; 2** que, quelles que soient les troupes qui 
envahissent le territoire belge, on s'emparera des 
places ; 3** que dans aucun cas on ne laissera écraser 
la Belgique par les forces de la Sainte-Alliance. 

Chaque jour, celte nécessité de reconstruire l'Eu- 
1. Numéro du 5 juin 1831* 



36 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

ropc sur des bases plus raisonnables et moins 
hostiles à la France et aux peuples en général, se 
présente plus fort à mon esprit. Je crois fermement 
que jusque-là la paix ne sera pas stable ni solide, 
comme une paix doit être pour qu on puisse en 
recueillir les avantages. Ce n'est que lorsque les 
souverains n'auront plus besoin de leurs armées 
pour comprimer les peuples, pour les empêcher de 
demander des constitutions par la force, qu'on 
pourra songer à un désarmement, seule garantie 
réelle de la paix. 

Jusque-là ce n'est qu'une suspension d'armes qui, 

j'espère pourtant, durera encore longtemps parce 

que je suis convaincu que c'est le meilleur moyen 

d'assurer la grandeur et la liberté de la France, et 

même d'arriver à ce que j'appelle de tous mes 

vœux, à ce que je saurais signer de mon sang, s'il 

était nécessaire, la rupture des traités de 1818 et 

une nouvelle organisation de la société européenne. 

Il y a des plaies encore saignantes qu'il faudra bien 

guérir: tel est Huningue que j'ai voulu envers et 

contre tous aller visiter et dont la vue m'a révolté. 

Les exécrations qui y ont été commises par les 

Autrichiens sont sans exemple. Non seulement ils 

ont démoli toutes les fortifications, mais encore, 

contre tous les traités, contrairement au droit des 

gens, ils ont fait venir de Suisse quinze mille 

paysans pour détruire les quartiers de cavalerie, 

seule richesse de cette malheureuse ville, ainsi que la 






24. JUIN 1831. 37 

maison du lieutenant du roi, et emporter tous les 
meubles, toutes les poutres, toutes les tuiles à Bâle 
où on les a vendus aux enchères. Avec cinq cent 
mille francs on reconstruirait les fortifications en 
terre; avec cent mille on pourrait y remettre un 
régiment de cavalerie. C'est ce dont je vais m'oc- 
cuper, ce que le maréchal Soult, que j'y ai emmené 
avec moi, est fort tenté de faire. Ensuite nous 
aviserons au reste ; c'est une affaire que je prends 
en main et que je n'abandonnerai que lorsqu'elle 
aura été terminée à ma satisfaction et à celle de la 
France, dussé-je attendre des années. La cons- 
truction du canal du Rhin au Rhône, qui a eu lieu 
depuis la démolition des fortifications, rendrait la 
défense de la place beaucoup plus facile et ajoute 
iDeaucoup à sa force. 

Mais je crois que je me laisse trop aller à bavarder 
et je veux seulement vous dire encore que je m'ap- 
plaudis bien de cette course à Huningue qui a fait 
un excellent effet dans tout le pays et vous assurer 
de toute mon amitié. 

Tout à vous, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oULÉANS* 



38 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 



XIX 

AU COMTE ALEXIS DE SAINT-PRI EST * 

Besançon, 27 juin 1831. 

J*ai eu jusqu'à aujourd'hui, monsieur, si peu de 
temps à moi dans les deux voyages successifs où 
j'ai accompagné le Roi en Normandie et dans l'Est, 
que je n'ai pu répondre aux deux lettres que j'ai eu 
le plaisir de recevoir de vous. Quoiqu'il soit bien 
tard pour vous dire combien je me suis réjoui de 
vous voir occuper le poste où vous venez d'être 
nommé *, et combien je suis sûr d'avance que vous 
vous emploierez de tous vos moyens à relever 
(puisque nous ne pouvons plus dire, à soutenir) le 
nom français en Italie, je désire vivement du moins 
vous exprimer combien les sentiments généreux 
que contient votre lettre de Bologne du 28 mai 
sont d'accord avec les réflexions et les craintes que 
m'inspire l'état actuel de Tltalie. L'évacuation 
d'Ancône m'eût fait plus de plaisir si elle n'avait 
pas coïncidé avec la concenti'ation des troupes autri- 
chiennes dans la Lombardie, opération qui ne peut 
que nous susciter des embarras, et que, sans être 
fort soupçonneux, on pourrait regarder conmie 

1. Alors chargé d'affaires à Parme. 

ti Sa nomination est au Moniteur du 17 mai i83l. 



27 JUIN 1831. 39 

directement hostile à la France. Du moins, vous 
avouerez qu'il est bien difficile d'allier ces grands 
mouvements militaires avec les demandes de dé- 
sarmement qui continuent, nous dit-on, à occuper 
tous les cabinets. Car ce désarmement que j'ap- 
pelle moi aussi de tous mes vœux, parce que je 
crois que, jusque-là, il n'y aura pas de garantie 
pour une paix solide et durable, né pourra avoir 
lieu que quand le système des puissances étran- 
gères aura complètement changé, que quand elles 
n'auront plus besoin de tenir leurs troupes sur pied 
pour empêcher les peuples de leur arracher des 
concessions par la force. Ce n'est que lorsque les 
peuples auront obtenu les garanties plus ou moins 
complètes, les institutions plus ou moins libérales 
que réclame chez chacun d'eux la marche progres- 
sive de la civilisation, que les puissances pourront 
licencier des armées, qui, partout ailleurs qu'en 
France, sont rassemblées pour s'opposer aux pro- 
grès des lumières et aux justes exigences des na- 
tions. Tant qu'une seule grande puissance conser- 
vera ce système aussi ruineux que contraire aux 
véritables intérêts des gouvernements, le désarme- 
ment sera impossible, parce qu'il ne peut être que 
général, parce qu'il faut qu'il ait lieu partout à la 
fois, et qu'il est nécessaire qu'en posant les armes 
l'on fasse disparaître toute probabilité d'une guerre 
prochaine. I«e meilleur moyen de n'être pas obligé 
presque aussitôt de recourir aux armes^ serait un 



40 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

traité où Ton viderait complètement toutes les ques- 
tions encore indécises aujourd'hui, où l'Europe 
serait reconstituée plus en harmonie avec l'état 
actuel des hommes et des choses, et où son état 
social subirait les modifications que les changements 
survenus depuis seize ans rendent chaque jour 
plus nécessaires. Malheureusement je n'aperçois ce 
résultat, que j'appelle de tous mes vœux, que dans 
un avenir bien éloigné, et je vois encore bien des 
obstacles à surmonter avant de l'obtenir. 

Mais cette digression m'emmènerait trop loin, 
et, pour en revenir au sujet de cette lettre, je vous 
demanderai quelques détails sur la souveraine 
auprès de laquelle vous êtes accrédité * et je m'abs- 
tiendrai de croire aux bruits défavorables que Ton 
répand sur son compte, tant que ce que vous 
m'en aurez dit ne m'autorisera pas à y avoir foi. 
On vient m'avertir que le Roi va monter en voi- 
ture pour Vesoul, mais je ne veux pas fermer j 
cette lettre sans vous dire un mot de l'excellent j 
effet que produit partout notre voyage, et des 
résultats incroyables que le Roi en a obtenus par- 
tout, et sans vous assurer de nouveau de tous les 
sentiments avec lesquels je suis 

Votre affectionné, 

F.-p. d'o, 

1. La duchés «c (1.3 Panne, Marie-Louise, veuve de Te opè- 
re ur Napoléon. 



19 AOUT 1831. 41 



XX 

A MADAME ADÉLAÏDE 



' — . V 



Tirlemont, 19 août 1831 ». 

Voilà deux jours que nous sommes, ma chùre 
lante, dans une grande perplexité pour savoir le 
résultat des négociations relatives au séjour de 
nos troupes en Belgique. Je ne puis croire encore 
que la concession que nous avons faite, en annon- 
çant l'intention de retirer sur-le-champ une partie 
de Tarmée, n'ait point contenté les puissances 
étrangères, et qu'on persiste à nous demander la 
rentrée immédiate et complète de tous nos soldats 
sur le territoire français. Je regarderais l'insistance 
de l'Angleterre à cet égard comme un des plus 
grands malheurs qui pût nous survenir, parce que 
nous nous trouverions alors placés entre la guerre 
générale et un acte honteux qui ferait perdre au Roi 
et au gouvernement français, non seulement tout le 
fruit de l'expédition de Belgique, mais encore une 
grande partie de la confiance et de la considération 
qu'il inspire. Ce serait une humiliation pour toute 

1. Cette lettre se rapporte à la première occupation de la 
Belgique, qui fut décidée le 4 août 1831 . Le duc d*0rléans et 
le duc de Nemours faisaient partie de Texpédition, que comman- 
dait le maréchal Gérard. 



42 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

la nation et, dans Tarmée, vous compteriez autant 
de mécontents que de soldats. 

D'ailleurs, il me semble que les troupes françaises 
ne peuvent revenir qu'après qu'elles auront atteint 
le but que se proposait la France en faisant marcher 
ses soldats, et, je vous le demande, ce but est-il 
atteint ? Il ne pourra Têtre que lorsque toutes les 
négociations, dont les dix-huit articles sont les pré- 
liminaires, seront définitivement terminées; que 
lorsque la question des limites, celle du partage de 
la dette et de la démolition des forteresses auront été 
settledy et que lorsque tout sujet de discussion entre 
la Belgique, la Hollande et la Conférence aura 
complètement disparu. 

Jusque-là, je crois qu'il est indispensable que 
notre armée, ou au moins une grande partie de 
notre armée, n'évacue point la Belgique. J'ai besoin 
d'espérer que les craintes qu'on nous donne ici sur 
la prompte rentrée en France de l'armée du Nord 
sont encore exagérées et que nous n'aurons pas à 
rougir de l'issue d'une expédition dont toute la 
France a salué le début par d'unanimes applaudis- 
sements. Aussi attendons-nous avec une impatience 
que vous concevrez facilement l'arrivée des nou- 
velles de Paris. Je saisis cette occasion, ma chère 
tante, de me recommander à vous pour nous en en- 
voyer quand vous n'aurez rien de mieux à faire. 

FERDINAND d'oRLÉANS. 



9 SEPTEMBRE 1831. 43 



XXI 

AU MARÉCHAL SOULT * 

Mons, 9 septembre 1831. 

Je regrette bien vivement, monsieur le maréchal. 
de vous avoir manqué deux fois le jour de mon dé- 
part, et de n'avoir pu, comme je Taurais tant désiré, 
causer avec vous des affaires importantes qui se 
traitent en ce moment et m'éclairer de vos conseils 
et de votre jugement sur la situation actuelle de la 
France et de l'Europe. Ne pouvant traiter par écrit 
tous les sujets dont j'aurais désiré vous entretenir, 
et sur lesquels j'aurais souhaité m'appuyer de votre 
opinion, je ne vous parlerai que de l'inquiétude où 
me met aujourd'hui la crainte que j'ai dû concevoir, 
en arrivant ici, de la prochaine évacuation de la 
Belgique par nos troupes. 

Ce n'est qu'avec effroi et la rougeur au front 
que je m'arrête à cette pensée. Un tel acte me sem- 
blerait aujourd'hui une faute bien grave, et dont 
les conséquences seraient bien funestes à la France. 
Si nous rentrons immédiatement en France, il faut 
renoncer à la démolition des places, au désarmement 

1. Ministre de la guerre. 



44 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

de la Hollande, à la conclusion du traité définitif, à 
une organisation française en Belgique, à la consi- 
dération du gouvernement en France et en Europe, 
et en un mot à tout Thonneur et à tout le profit que 
nous pouvons retirer de notre position actuelle, et 
que nous avons droit d'attendre de Tattitude que 
nous a fait prendre notre expédition contre les Hol- 
landais. Mais, je n'hésite pas à le dire, je ne vois 
dans ce moment rien qui puisse mieux servir nos 
ennemis et nous faire plus de mal dans tous les sens 
que l'abandon de la Belgique, qui est synonyme pour 
moi de l'évacuation actuelle et complète. J'en ai 
écrit au Roi fort longuement, et j'avais besoin de vous 
faire part, pour vous seul, de ma pensée à ce sujet. 
Je regrette bien de ne pouvoir vous la développer 
toute entière, et vous exposer tout ce que ma méfiance 
et mes craintes pour l'avenir me font voir comme 
conséquences de la retraite actuelle de nos troupes ; 
mais vous suppléerez de reste à mes réticences, et 
je ne doute pas que vous partagiez tous mes sen- 
timents, et surtout mon horreur d'une mesure que 
je me flatte encore que vous parviendrez à empê- 
cher. Je compte aller voir le roi des Belges après- 
demain et rester deux ou trois jours auprès de lui, 
mais avant j'espère que l'incertitude et l'angoisse où 
je suis aujourd'hui auront cessé. 

Je ne puis que vous donner les renseignements les 
plus satisfaisants sur ce que j'ai déjà vu de notre 
armée qui a déjà bien gagné en discipline, en ins- 



9 SEPTEMBRE 1831. 45 

truction et en tenue depuis un mois, sans que Tétat 
sanitaire ait cessé d'être parfait. Parmi les régiments 
que j'ai déjà examinés, un surtout, le 63®, mérite 
votre attention particulière. Les sous-ofïiciers de ce 
régiment sont composés de ce que la garde royale 
avait de plus distingué; la plupart ont plus de 
quinze ans de service, tous se sont soumis sans 
murmure à la réduction de solde et à la perte d'un 
galon que leur a fait subir la révolution de Juillet. 
Depuis lors ils ont été des modèles de discipline, 
de bonne tenue, de zèle et d'instruction. C'est sur- 
tout à leurs efforts qu'est due l'instruction et l'ardeur 
de ce magnifique régiment qui, pendant notre marche 
en Belgique, s'est fait remarquer de toute l'armée 
(c'est lui qui a fait dix-sept lieues en vingt-trois heures, 
sans laisser un homme en arrière par une chaleur 
accablante). Et cependant, ces sous-officiers sont 
malheureux ; le cadre du régiment ayant été formé 
seulement depuis un an, ne fournira pas d'ici à long- 
temps de vacances pour les sergents ; aussi, quoique 
le corps de sous-officiers du 6S® renferme à lui seul 
autant de sujets distingués que dix régiments en- 
semble, n'a-t-il eu presque aucun avancement; vous- 
même, à Amiens, vous aviez reconnu, monsieur le 
maréchal, la nécessité de faire quelque chose pour 
ces braves gens, et vous leur aviez promis quelques 
sous-lieutenances et quelques décorations. 

C'est cette promesse que je viens vous rappeler ; je 
leur ai dit que je vous parlerais en leur faveur, et que 

3. 



46 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

j*espérais que vous voudriez en proposer au Roi pour 
le grade d'officier ou pour la croix. Ce serait d'ailleurs 
faire un véritable cadeau aux régiments dans lesquels 
on les enverrait ; aussi, vous prierais-je, monsieur le 
maréchal, de vouloir bien prendre en considération 
les huit propositions de sous-lieutenances et les trois 
demandes de décoration que je prends la liberté de 
vous adresser en leur faveur, car je le répète, ce ré- 
giment est tout à fait dans une position exception- 
nelle, et je connais trop votre justice pour ne pas être 
persuadé que vous voudrez bien y avoir égard. 

11 me tarde bien, monsieur le maréchal, d'avoir de 
vous quelques notions sur la direction qui va être 
imprimée à nos affaires extérieures, et j'ai besoin de 
croire encore que nous ne subirons pas la honte 
d'une retraite devant les menaces des Prussiens et 
les criailleries des tories. 

Croyez, monsieur le maréchal, à l'assurance bien 
sincère de tous les sentiments , avec lesquels je 
suis 

Votre affectionné , 

feudïnand-i'Hïlippe d'orléans. 



23 OCTOBRE 1831. 47 



XXII 

A M. FERDINAND LEROY 

Douai, le 23 octobre 1831. 

Mille pardons, mon cher Leroy, de n'avoir pas 
pas plus tôt répondu à votre bonne lettre du 6 oc- 
tobre ; mais j'ai eu tant à faire, tant à courir, tant 
à parler, tant à écrire officiellement, que le temps 
m'a manqué complètement pour vous témoigner 
combien j'ai été profondément sensible à la marque 
d'amitié que tous mes camarades en général, et 
vous en particulier, m'avez donnée dans le moment 
bien pénible pour moi, de la perte de mon 
meilleur ami *, de celui qui m'avait toujours donné 
de si bons conseils, et à qui j'étais si intimement 
attaché depuis mon enfance. 

Veuillez, je vous prie, dire de ma part à ceux 
de nos anciens camarades que vous avez occasion 
de voir que, maintenant plus que jamais, j'ai be- 
soin de me rappeler la confraternité dans laquelle 
nous avons vécu pendant plusieurs années. Dites- 
leur, je vous le demande instamment, que j'espère 

1. Eugène de Laborderie, auditeur au Conseil d'État et sous- 
secrétaire des commandements du prince, mort au mois de 
septembre précédent. 



48 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

qu'au collège il s'est formé entre eux et moi un 
lien qui subsistera toujours, et, quant à vous per- 
sonnellement, croyez qu'il me tarde de pouvoir 
causer de nouveau avec vous, et de trouver dans 
votre amitié des consolations à la perte que je 
ressens tous les jours plus vivement, car je vois 
aujourd'hui combien il est difficile de remplacer un 
ami d'enfance. 

Tout à vous, 

FERDINAND d'oRLÉANS. 



XXIII 

A MADAME ADÉLAÏDE 

Maubeuge, 27 octobre 1831 . 

Je vous demande pardon, ma chère tante, de 
n'avoir pas plus tôt répondu au petit mot que vous 
avez bien voulu m écrire l'autre jour, et dont je 
vous remercie de tout mon cœur. Je me suis em- 
ployé de toutes mes forces à l'acceptation du traité 
par le gouvernement belge, parce que je regardais 
cette acceptation comme un événement utile à la 
France, à la Belgique et au succès dans toute l'Eu- 
rope des principes de liberté et de constitutionna- 
lité qui ont déjà triomphé chez nous. Aujourd'hui 



27 OCTOBRE 1831. 49 

je regarde cette acœptation comme certaine ; celle 
de la Hollande me semble aussi très probable ; je 
crois donc que bientôt toute cette affaire sera 
setlledy et que nous pourrons nous occuper un peu 
plus des difficultés intérieures qui me donnent 
encore quelques soucis. 

La question de la pairie me paraît présenter 
encore bien des dangers; j'espère que le ministère 
se préparera par tous les moyens possibles à forcer 
l'adoption de Tarticle 23 de la Charte * par la 
Chambre des pairs. Il faudra beaucoup d'efforts 
pour y réussir, car je tiens de très bonne source que 
la ligue pour le rejet devient très compacte, et que 
les dispositions de la Chambre ne font qu'empirer. 
Tout le danger, je le crains, est dans le rejet de la 
loi : je ne sais où cet acte de folie coupable nous 
entraînerait, ni quelles en seraient les consé- 
quences. 

Je vois avec plaisir dans les journaux qu'on parle, 
pour prévenir ce malheur, d'une fournée de pairs. 
J'espère que les noms sont déjà arrêtés et convenus 
en conseil, car au dernier moment il serait trop 
tard pour se mettre d'accord sur les individus ; 
on courrait la chance de faire quelques choix ré- 
prouvés par l'opinion publique, et dont le mauvais 
effet suffirait pour détruire, en grande partie, les 
heureux résultats que l'on pourrait se promettre 

1. Cet article abolissait riiérédité de la pairie. 



50 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

d'une promotion faite à propos et en faveur de 
personnes capables de rendre des services. 

J'ose croire aussi que, si Ton en vient à cette me- 
sure qui, je le crains, sera bientôt nécessaire, les 
nouveaux pairs seront choisis dans les catégories 
déjà votées par la Chambre des députés ^ Il circule 
déjà des bruits fâcheux sur ces catégories qui ne 
me semblent pas signifier grand'chose, mais qui, à 
mon gré, sont plutôt utiles que gênantes pour le 
pouvoir. Les ministres, dit-on, veulent faire rejeter 
par les pairs les catégories en masse. Cette tendance 
m'effraie : ce serait presque le conflit des deux 
Chambres en nous rangeant du côté de la plus 
faible; ce serait s'exposer à tous les dangers dont 
on est trop heureux d'être sorti une fois, pour 
s'y exposer de nouveau de gaieté de cœur et avec 
toutes les chances contre soi. Mais j'espère beau- 
coup de la sagesse du Roi pour sortir de ces diflBi- 
cultés qui me paraissent fort grandes, et qui peuvent 
surtout être suivies de conséquences bien graves. 
Une fois la pairie faite et constituée, notre position 
intérieure se simplifiera beaucoup, et nous aurons 
bien plus beau jeu pour écraser les anarchistes. 

Je voudrais aussi voir finir les assassinats de la 
Vendée qui effraient les populations, entretiennent 

1. Le projet voté par la Chambre des députés conférait au 
Roi le droit de désignation des pairs, mais énumérait certainas 
a catégories » de personnes en dehors desquelles le choix ne 
pourrait s'exercer. 



27 OCTOBRE 1831. 51 

l'agitation générale et déconsidèrent le gouverne- 
ment. Le ministère m'a paru être défendu sur ce 
point avec talent et succès; cependant je trouve 
que M. Perier a eu tort d'attaquer simultanément 
Odilon Barrot et Cabet. Il ne me semble pas adroit 
de grossir à plaisir le nombre de ses antagonistes ; 
je crois qu'il eût été plus sage de diviser l'opposition 
en plusieurs nuances, et de montrer le petit nombre 
des forcenés qui professent les doctrines terroristes 
de Cabet. 

Le discours de M. Perier sur la mobilisation de 
la garde nationale, que je n'ai encore fait que par- 
courir, m'a paru fort bien; mais pourquoi n*a-t-il 
pas relevé plus vivement toute la mauvaise foi du 
général Lamarque? Nos adversaires n'auraient pas 
manqué une si belle occasion. Il y avait tant h, 
dire! 

Je m'aperçois, ma chère tante, que je suis au 
bout de mon papier; et quoique j'eusse encore bien 
des choses à vous dire, je m'arrête pour ne pas 
entamer la cinquième page. 

F. d'orléans. 



52 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 



XXIV 

AU ROI 

1" décembre 1831 



(Nous) 

ne l'avons pas un instant perdu de vue, et vous 
pouvez compter que nous arriverons au résultat 
sans effusion de sang, mais en donnant gain de cause 
aux soldats et aux gardes nationaux qui ont dé- 
fendu Tordre légal, et en rétablissant le règne des 
lois sans aucune réserve ni restriction. Pour cela, 
il faut frapper un coup terrible et le faire à propos. 
C'est ce que nous préparons depuis hier et l'instant 
s'approche; nous ferons tout à la fois: ce sera une 
seule secousse, ce qui est mille fois préférable. Déjà 
hier et ce matin, nous en avons parlé aux députa- 
tions de Lyon qui soupirent après cet instant, et 
qui ne voyant que la question de la cité, et non 
pas celle du pays, qui ne jugeant que comme Lyon- 
nais, et non pas comme Français, voudraient im- 
médiatement voir rentrer des troupes qui les déchar- 
geraient du lourd fardeau qui pèse sur eux. Mais 
nous préférons, le maréchal et moi, suivre, sans 

1. n ne reste que la partie finale de cette lettre écrite par le 
Prince pendant qu'il se dirigeait sur Lyon avec le maréchal 
Soult, après l'insurrection de la fin de novembre 1831. 



1er DÉCEMBRE 1831. 53 

nous presser outre mesure, la ligne que nous nous 
sommes tracée, et nous sommes plus heureux que 
nous ne pouvons vous le dire de la dépêche télé- 
graphique qui nous est parvenue hier, et par 
laquelle vous nous indiquez une marche parfaite- 
ment conforme à celle que nous avons adoptée 
jusqu'à présent. 

Nous sommes persuadés que lorsque vous aurez 
plus de renseignements sur Tétat des choses, 
vous approuverez également notre résolution d'em- 
ployer des gardes nationales; TefFet de cette me- 
sure est immense et s'accroît tous les jours. Celles de 
TAin ne sont pas encore prêtes, parce que j'ai 
retenu auprès de moi le préfet, M. de Jussieu, 
qui m'est très utile, et dont le zèle, l'intelligence et 
l'activité sont au-dessus de tout éloge ; nous l'em- 
ployons, en ce moment, à désorganiser, au moyen 
de quelques sacrifices pécuniaires, les coalitions 
d'ouvriers, en sorte que nous ayions cette difficulté 
de moins à surmonter. 

En fermant ma lettre, Sire, je prends la liberté de 
vous envoyer directement à vous-même une amplia- 
tion des demandes de grades et de croix que le géné- 
ral Roguet nous a adressées pour les troupes de son 
petit corps d'armée. Vous m'avez fait espérer que 
ces demandes seraient accordées. Je vous renouvelle, 
dans l'intérêt de l'armée en général et dans l'inté- 
rêt de la chose publique mes instances à ce sujet; 
et pour. que dans les bureaux de la guerre on ne 



54 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

vienne pas rogner et écornifler les états de propo- 
sition, dont vous avez une copie, j'en envoie une 
troisième ampliation à M. Perier, pour qu'il veuille 
bien tenir la main à ce que la bureaucratie ne nous 
gâte pas toute notre besogne. 

Veuillez croire, Sire, à mon bien tendre attache- 
ment et à mon respect. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oHLÉANS. 

P,'S. — Je vous écris d'un grand vilain château, 
dans une magnifique position au haut de la mon- 
tagne de Limonest. C'est un ancien couvent, et rien 
ne peut donner une idée du froid qu'il fait avec le 
vent du nord et la gelée que nous avons ici. J'es- 
père que nous nous transporterons demain à Bal- 
mont où se séparent les deux routes de Paris et 
qu'après- demain nous serons à Lyon. 



XXV 

A MADAME ADÉLAÏDE 
Balmont, 2 décembre 1831, à 11 heures du soir. 

Ce n'est que ce soir, ma chère tante, que je 
trouve un instant pour vous répondre et je suis si 
exténué de mon travail vraiment très assidu des 
jours et des nuits passées que j'ai besoin que vous 
excusiez la brièveté de ce billet. Vous avez vu par 



2 JUIN 1832. 55 

mes lettres au Roi que Taffaire est décidée mainte- 
nant ; elle ne pouvait Tôtre plus tôt sans s'exposer 
aux plus graves dangers, sans compromettre le 
succès de notre mission, ou sans Tacheter au prix 
du sang français ou de honteuses concessions. Avec 
un peu moins de précipitation, nous sommes arrivés 
sans violence aucune à tout ce que nous pouvions 
désirer : la population nous tend les bras et s'est 
soumise d'elle-même par la persuasion. Adieu, ma 
chère tante ; tout à vous de cœur. 

FERDINAND d'oRLÉANS. 



XXVI 

AU MARÉCHAL SOULT^ 

Valence, le 2 juin 1832. 

Quoiqu'au milieu des fonctions de tout genre qui 
remplissent ici ma journée, j'aie à peine, monsieur 
le maréchal, un instant à moi, cependant je ne 
veux pas laisser passer une estafette du général 
Damrémont, sans vous dire combien, plus j'avance 
sur ma route, plus je suis content de tout ce que 
je vois et j'entends. 

1. Cette lettre et la suivante se rapportent à un voyage que 
le Prince royal faisait alors dans le Midi, et dont Lyon, Va- 
lence, Marseille, Nîmes, Montpellier, Mende, etc., furent les 
étapes principales. 



50 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

A Lyon, rimmense masse de la population, mais 
surtout le haut commerce, est dans le meilleur 
esprit et dans le système de modération, dont ils 
demandent la continuation. Je suis sûr qu'on pour- 
rait toujours compter sur cette population dans 
toutes les circonstances politiques ; aussi suis-je de 
plus en plus dans Topinion que je vous ai déjà 
manifestée avant mon départ, de la réorganisation 
de la garde nationale de Lyon. Il ne faut, ni que le 
gouvernement ait Tair de dissoudre partout les 
gardes nationales sans en réorganiser nulle part, 
ni qu'il laisse expirer le délai légal de la dissolution, 
pour faire de mauvaise grâce, et talonné par la loi, 
ce qui doit être spontané. Que le mot de réorga- 
nisation n'effraye pas, rien n'est plus facile que 
d'avoir une garde peu nombreuse et dévouée. En 
effet, même en exécutant la loi à la lettre, on ne 
trouverait guère dans Lyon que neuf mille personnes 
imposées à la contribution personnelle, à cause de 
la constitution particulière de la ville qui acquitte 
les taxes de ceux qui ne payen pas quatre cent cin- 
quante francs de loyer. Voyez si ce n'est pas une 
garantie puissante ; bien plus, le conseil municipal 
peut encore éliminer dans ces neuf ou dix mille 
personnes qui bon lui semble, pour les mettre dans 
le cadre de réserve, et ensuite le gouvernement 
peut ne donner des armes qu'à qui lui plaira, en 
sorte que la nouvelle garde lyonnaise sera organi- 
sée de manière à présenter les plus fortes garanties. 



2 JUIN 1832. 57 

Je regrette d*ètre trop pressé ce matin pour 
pouvoir vous en écrire davantage à ce sujet, mais 
j'espère que le Roi vous aura montré ce que je lui 
ai mandé, et que vous deviendrez, dans le conseil, 
Tavocat d'une cause aussi juste que celle que je 
place sous votre égide. 

Un mot sur les troupes : Je les ai trouvées superbes 
partout; la division d'infanterie de Lyon, que j'ai 
décidé le général Delort à confier au général Campi, 
est particulièrement remarquable par sa tenue et 
son excellent esprit ; mais ces régiments, qui ont 
tous fait la campagne d'Afrique, se croient aban- 
donnés. Je vous écrirai en détail à ce sujet, dès que 
j'aurai réuni tous les papiers nécessaires. 

J'ai été peiné aussi de voir \es troupes de la gar- 
nison de Lyon coucher sur la paille depuis six mois, 
sans que cette paille, qui est réduite en poussière, 
ait été renouvelée. J'ai promis de vous en écrire, à 
ces braves soldats, qui ne se sont pas permis un 
seul murmure, attendant avec patience que vous 
preniez en considération la pénurie où ils sont de 
toute fourniture. 

Quant aux généraux, je ne saurais trop vous dire 
combien ils servent avec zèle à Lyon. Le général 
Doguerau s'occupe constamment de l'artillerie ; le 
général Dejean tient parfaitement sa brigade do 
dragons, et les travaux que le général Fleury fait 
exécuter et qui avancent avec une bien grande 
activité, lui font le plus grand honneur. 



58 LETTRES DU J)UC d'ORLÉANS. 

Bien qu'on m'attende déjà depuis quelque temps 
pour la revue, je ne veux pas fermer ma lettre sans 
vous dire un mot du département de la Drôme. 
L'esprit en est excellent, vraiment constitutionnel 
et sincèrement dévoué à la Charte de 1830 ; mais 
l'irritation contre les carlistes y est grande, et les 
modérés, les hommes les plus sages y participent à 
ce sentiment. 

J'espère demain, monsieur le maréchal, vous écrire 
au sujet de l'Isère et de Grenoble ; d'ici là, recevez, 
je vous en prie, l'assurance bien sincère de tous 
mes sentiments. Mille pardons du décousu de cette 
lettre. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



XXVII 

A Madame Adélaïde 

Mende^ 21 jula 1832. 

Avant de me coucher, ce dont j'ai grand besoin 
ce soir, je m'empresse, ma chère tante, de vous 
remercier de votre bonne lettre et de vous dire quCj 
sauf objection de votre part, je serai à RandïfH le 
23 juin pour la Saint-Jean. ^^' ^ 

Je viens de traverser des pays dont la vue , ous 
aurait fait plaisir. Je ne connais pas de meilleu 



26 JUIN 1832. 59 

citoyens, ni de plus énergiques patriotes que les 
Cévenols : c'est du tricolore pur ; aussi n'ai-je pas 
besoin de vous dire que je m'y trouvais comme le 
poisson dans Teau. 

Adieu, ma chère tante, mille pardons de mon 
laconisme, mais je dors debout. Oserais-je vous 
demander de dire mille choses de ma part à 
M. et madame de Flahault ? 



FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



XXVIII 

A iMADAME ADÉLAÏDE 

Randao, 26 juin 1832, 
10 heures du soir. 

Avant de quitter Randan, je vous dois, ma chère 
tante, des remerciements bien sincères pour tous les 
bons soins dont, grâce à votre prévoyance et à votre 
bonté, nous avons été entourés dans votre château, 
mes acolytes et moi. Aussi le castel a-t-il été pour 
nous une véritable oasis au milieu du désert ; nous 
ne pc'ivions nous habituer à ne pas être gardés à 
vue ir des généraux, des préfets, ou tout au moins 
des nr.^ lires et des sous-préfets. 

avais peine à me croire de nouveau en habit 



00 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

bourgeois et j'éprouvais la même sensation que res- 
sent un écolier en vacances quand le maître a le dos 
tourné. 

Aussi avons-nous largement usé de notre liberté. Je 
vais à cheval sur vos chevaux ; le 2o, à deux heures, 
nous nous sommes promenés jusqu'à six dans le 
parc et dans les nouvelles constructions dont le 
général Baudrand et M. de Boismilon se sont chargés 
de vous rendre compte. A six heures, dîner copieux 
et excellent; puis visite aux cochons du roi d'Angle- 
terre; puis tir des crapauds volants et des hirondelles. 

Aujourd'hui journée complète. M. Dévore étant 
arrivé cette nuit avec ses chiens, j'ai organisé une 
Saint-Hubert au petit pied; nous sommes allés à la 
Picrre-qui-Guse, je me suis donné le poste de chef 
de la cantine, et, après trois heures d'infructueux 
aboiements, sons de trompes, promenades à cheval, 
etc., nous nous sommes misa déjeuner sans avoir 
tiré un coup de fusil. Jovi a eu les honneurs de 
la séance; son esprit devient de jour en jour plus 
facétieux ; il commence même à se permettre le 
calembour politique. 

A cela près toutes les autres célébrités de la com- 
mune sont dans le même état. Le curé d'Aigue- 
pcrse a toujours sa redingote noire, dite capote 
philhellène, parce qu'il en était revêtu lorsqu'il 
vous harangua en faveur des Grecs ; il a fiole 
(comme on dit dans ce pays-ci) de manière à lui 
délier la langue pour un mois. Le maire de Marai- 



2G JUIN 183-2. 61 

gaes n*a pas cessé une minute d écraser son voisin 
du poids de son érudition de second numéro, et le 
capitaine A*** faisait agréablement de Tordre public 
s* avec un cuir en se carrant sous ses épaulettes de 
capitaine de grenadiers. 

Tous m'ont chargé de les mettre à vos pieds. 
L'abbé de Pradt, le général Simmer, M. de Mont 
louis, le général Becker et le premier président Gre- 
nier m'en ont également prié. Je m'acquitte de la 
commission, ma chère tante, en vous répétant com- 
bien, moi personnellement, et tous mes acolytes 
avons été reconnaissants de votre bonté. Je ne vous 
parlerai pas de l'admiration qu'a causée la vue de 
Handau. Tout compliment à part, le château et le 
parc ont énormément gagné depuis que vous ne les 
avez vus ; la nouvelle salle à manger est charmante, 
mais encore humide, et l'éclairage me paraît trop 
haut placé. En descendant un peu les lustres tout y 
gagnerait. La terrasse de la chapelle sera une 
grande ressource pour les soirées, mais il faudrait 
mettre dans les caisses des arbustes plus élevés 
que les fleurs qui s'y trouvent. Mais je crains, ma 
chère tante, endormi comme je le suis ce soir, de 
faire des radotages, et j'ajourne à mon retour pro- 
chain tous les détails de ce compte rendu où vous ne 
trouverez jamais d'opposition. 

Je ne puis vous souhaiter rien de mieux que de 
dormir comme je vais le faire dans l'excellent lit 
que vous m'avez octroyé dans rexcollente chambre 

4 



62 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

de Texcellent château où j'ai pu, pendant vingt- 
quatre heures, oublier la politique, ce qui, certes, 
est un grand et bien rare miracle. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



XXIX 

AU MARÉCHAL SOULT 

Saint-Cioud, le 16 juiUet 1832. 

J'ai appris avec bien du plaisir, monsieur le 
maréchal, votre heureuse arrivée au mont Dore; et 
j'espère que le voyage et le changement d'air 
auront déjà exercé sur votre santé une salutaire 
influence : quant à nous, nous végétons ici dans 
Taltente des grands événements dont nous pouvons 
déjà apercevoir quelques symptômes, et la tranquil- 
lité qui me semble garantie pour quelque temps à 
l'intérieur a pour résultat de reporter exclusivement 
toute l'attention et du gouvernement et du pubUc 
sur ce qui va se passer en Belgique et en Allemagne. 

En Belgique, je crois que la fermeté avec 
laquelle le roi Léopold soutient les droits du 
peuple belge, et sa résolution de n'entrer dan» 
aucune nouvelle négociation avant l'exécution des 
clauses relatives au territoire, c'est-à-dire avant 
l'évacuation d'Anvers, imprimeront aux négocia- 
tions qui vont avoir lieu le caractère qui letif 



16 JUILLET 1832. 63 

convient et que la France doit activement s'oc- 
cuper, tant à Londres qu'à Paris et à La Haye, de 
leur faire donner. Déjà la conférence a pris un 
ton plus sévère vis-à-vis du roi de Hollande; et si, 
comme j'ai tout lieu de le croire, ce monarque 
n'accepte point le dernier protocole, la position se 
dessinera plus nettement encore, et on marchera 
plus promptement que jusqu'à présent vers la 
crise qui doit terminer la séparation définitive des 
deux pays, vers l'expulsion des Hollandais. Tout 
est là pour moi : jusque-là, à mes yeux, tout est à 
faire et je compte les jours qui nous séparent 
encore de ce moment où la France se montrera, 
j'espère, digne de ce qu'elle est. 

Quant à l'Allemagne, je suis persuadé que la lec- 
ture des protocoles et des résolutions de la Diète 
germanique, en date du 28 juin, vous aura inspiré 
les mêmes sentiments qu'à moi : c'est une lutte 
importante qui va commencer ; loin d'approcher de 
sa maturité, comme l'affaire belge, la question alle- 
mande n'est encore que dans son germe; et j'ai la 
confiance qu'elle se terminera d'une manière satis- 
faisante pour la France et pour la cause que nous 
défendons. Néanmoins, comme je pense que c'est 
un immense obstacle qui vient encore retarder la 
réalisation de la dangereuse chimère du désar- 
mement général, je crois qu'il serait du devoir du 
gouvernement autant que de l'intérêt de la France 
de prendre quelques mesures qui puissent dénoter 



(>4 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

cJairement nos intentions; c'est à vous, monsieur 
le maréchal, qu'il appartient surtout de les déter- 
miner et il me tarde bien de pouvoir en causer 
avec vous. 

M. de Signy vous aura sans doute entretenu de 
l'affaire du 23® régiment; elle a produit générale- 
ment un bon effet et les troupes ont applaudi à 
ce que l'autorité avait fait. Aujourd'hui le^ plaies 
de ce corps sont fermées et tout y va bien. 

En attendant que j'aie le plaisir de vous revoir, 
je saisis cette occasion, mon cher maréchal, de 
vous renouveler l'assurance bien sincère de tous 
mes sentiments pour vous. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



XXX 

AU COLONEL POZAC* 

Neuiily, 20 septembre 1832. 

J'ai attendu, mon cher colonel, jusqu'au moment 
de mon départ pour la Belgique, pour répondre à 
la lettre où vous m'avez donné de si intéressants 
détails sur le passage de ma sœur à Lille, et pour 
vous témoigner, à vous particulièrement, et à tous 
les officiers du régiment combien toute ma famille 

1. Colonel du l*' hussards. 



20 SEPTEMBRE 1832. 05 

avait été touchée de vos soins et de votre empres- 
sement vis-à-vis de la reine des Belges. J'avais, jus- 
qu'à ce moment, gardé lespoir de pouvoir me rendre 
à Bruxelles par Lille et d'y passer vingt-quatre heures 
au milieu des bleuets * . Mais l'état des affaires belges 
rendant très probable pour cet automne un voyage 
du Roi mon père à l'armée du Nord, on a trouvé avec 
raison que je ne devais pas écrémer, déflorer, si je 
peux m'exprimer ainsi, les lieux que le Roi se pro- 
posait de parcourir sous peu, ni les troupes qu'il 
comptait prochainement passer en revue. Voilà la 
seule et véritable cause de mon changement d'itiné- 
raire; aujourd'hui, je passerai par Valenciennes sans 
m'arréter nulle part un instant, ni pour voir les 
troupes, ni pour faire aucune cérémonie, pas même 
celle du déjeuner et du dîner. J'ai recours à votre 
obligeante amitié, mon cher colonel, pour faire con- 
naître au régiment le regret bien vrai et bien sin- 
cère que j'éprouve de passer si près de lui sans le 
voir, et vous pouvez dire de ma part aux officiers 
la véritable raison, raison de convenance qui devait 
être impérieuse pour moi, car je n'aurais à aucun 
prix voulu avoir l'air d'aller préparer les voies à mon 
père ou de faire séparément de lui tout ce qu'il est 
beaucoup plus à propos que je fasse à sa suite. Si 
j'avais passé par Lille, j'aurais porté avec moi les no- 
minations de MM. Labarlhe, Roger et deSégur; elles 

1. Les hussards. 



66 LETTRES DU DUC D'ORLÉÀNS. 

sont à la signature du Roi et ne peuvent tarder à 
être expédiées. 

Je vous remercie de la fête que vous avez, en mon 
nom, instituée au régiment à Toccasion des journées 
de Juillet, et je suis charmé d'apprendre que le cho- 
léra ait respecté jusqu'ici tous les militaires du ré- 
giment. Ce fléau vient d'atteindre un officier général 
dont la perte nous est bien sensible à tous : le lieu- 
tenant général Gérard, qui venait d'être nommé 
aide de camp de mon frère Nemours, y a succombé 
et, pour achever d'accabler cette malheureuse famille, 
le général d'Anthouard est à l'extrémité d'une fièvre 
cérébrale maligne. 

J'espérais avoir le temps d'écrire à Ségur et à 
Albert, mais devant partir dans deux heures, je ne 
puis que vous charger de leur dire bien des choses 
ainsi qu'à M. de Noailles; quant aux officiers supé- 
rieurs, je vous demande, une fois pour toutes, de 
leur parler de moi souvent. Je pense que vous êtes 
maintenant dans le feu de l'inspection, j'espère que 
vous serez content du général La Roche-Aymon; 
je l'ai vu avant son départ et il m'a paru dans les 
meilleures dispositions. 

J'ai appris avec bien du regret que vous aviez été 
souffrant ; j'espère que vous êtes maintenant tout à 
fait rétabli. Mille amitiés. La Reine a été fort sen- 
sible à ce que vous lui avez fait dire et me charge 
de vous en remercier. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



23 SEPTEMBRE 1832. 67 

XXXI 

A MADAME ADÉLAÏDE 

Laeken, 23 septembre 1832. 

Je profite d'un moment que j*ai de libre pour vous 
remercier, ma chère tante, de votre petit mot de jeudi 
dernier, et vous répéter ce que j*ai déjà dit au Roi, 
c'est que j*ai trouvé Louise * à merveille de toutes 
manières, et que sa position et son genre de vie m'ont 
paru aussi satisfaisants que je pouvais le désirer. 

Quant aux affaires politiques, nous ne savons en- 
core les résolutions de la France et de l'Angleterre 
au sujet de l'évacuation d'Anvers que par les lettres 
du Roi à mon beau-frère et à moi. Aussi le gouver- 
nement belge ne prendra-t-il aucune résolution 
avant d'avoir reçu des nouvelles de Londres. Soyez 
néanmoins persuadée que je pousse à la roue de 
toutes mes forces pour accélérer la demande des 
troupes françaises ; depuis hier il y a déjà du pro- 
grès à ce sujet. Mais il faut encore vaincre la suscep- 
tibilité nationale, ce qui n'est pas une petite chose. 
J'y travaillerai de mon mieux, et, pendant ce temps, 
je me flatte que ceci va donner au roi un ministère 
tel qu'il est désirable qu'il en ait un. 

J'espère que vos maux de tète vous ont abandonnée. 

F. 0. 

1. La reine des Belges, fille aînée du roi Louis-Philippe, 
mariée le 3 août précédent au roi Léopold. 



68 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 



XXXII 

AU MARÉCHAL GÉRARD 

Halle, le 16 novembre 1832*. 

Outre le rapport régulier que je viens d'adresser, 
mon cher maréchal, à votre chef d'état-major géné- 
ral sur la marche de la brigade de Condé à Halle, 
permettez-moi de vous dire qu'il est impossible de 
rien voir de plus satisfaisant que ce que j'ai eu 
sous les yeux depuis trois jours : les troupes sont, 
comme vous le savez, superbes et animées de la 
plus grande ardeur et du plus pur dévouement, et 
elles marchent avec une rapidité et une perfection 
rares. Nous n'avons pas laissé un seul homme en 
arriére, quoique nous ayons fait vingt lieues en 
deux marches. Quant à l'accueil de la population, 
il est excellent et de nature à répondre victorieu- 
sement aux déclarations des ingrats, qui, lâches au 
moment du danger, voudraient aujourd'hui, sans 

1. Cette lettre et les suivantes se rapportent à la seconde 
occupation de la Belgique, dite expédition d'Anvers. Le duc 
d'Orléans conn mandait un corps d'avant-garde. Le duc de Ne- 
mours faisait partie de l'expédition. L'armée française entra 
en Belgique le 15 novembre 1832. Le 19, elle arrivait sous les 
murs d'Anvers. 



16 NOVEMBRE 1832. 69 

la sagesse du roi Léopold, priver la Belgique du 
secours de ceux qui, après avoir été ses créateurs, 
viennent la sauver pour la seconde fois. Aussi ne 
nous reste-t-il plus qu'un vœu h former, et nous 
savons qu'il est dans le cœur de notre digne et 
brave général en chef comme dans le nôtre : qu on 
nous donne des ennemis, c'est là notre unique et 
constante prière. 

Au surplus, j'espère avoir demain le plaisir de 
causer de tout cela avec vous ; car, d'après les 
ordres que j'ai reçus de vous, je serai à Bruxelles 
vers une ou deux heures. Une partie de ma bri- 
gade doit pousser jusqu'à Vilvorde, mais je me 
flatte qu'elle ne partira pas sans avoir été passée 
en revue par le roi dos Belges, près duquel je 
vous prierai d'être mon avocat. 

D'ici à demain, veuillez croire, mon cher maré- 
chal, à l'assurance bien sincère de ma constante 
amitié. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



P.-S. — Notre général en chef apprendra avec 
plaisir que nous n'avons pas un seul cheval blessé. 



70 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 



XXXUI 

A MADAME ADÉLAÏDE 

. Brasschaet, le 24 novembre 1832. 

Je m'empresse, ma chère tante, de vous remercier 
des lettres que vous avez bien voulu m'écrire et de 
me réjouir avec vous des bonnes nouvelles que vous 
me mandez : Tinfâme attentat du 19 * a tourné à 
notre avantage; rien n'est plus vrai que le mot de 
Dupin à ce sujet, et Tétoile du Roi Ta encore servi 
dans cette occasion. 

A propos de Dupin, c'est avec un bien vif plaisir 
que j*ai appris et sa conduite décente dont je n'avais 
jamais douté et sa nomination à la présidence de la 
Chambre des députés. J'espère, du moins, que les 
résultats du 19 novembre ne seront pas gaspillés 
comme ceux du 5 juin * et que l'on agira cette fois, 
non plus dans un étroit intérêt de ministère, mais 
bien dans l'intérêt de la dynastie. En tout cas, il 
est bien important que l'assassin soit arrêté et que 
toute la France voie d'où le coup est parti. 

1. Un coup de pistolet fut tiré sur le Roi au coin du Pont- 
Royal et de la rue du Bac. Le coupable put s'échapper. Des 
poursuites intentées contre deux jeunes gens, Bergeron et 
Benoit, aboutirent à un double acquittement. 

2. Funérailles du général Lamarque. 



24 NOVEMBRE 1832. 71 

Ici nous attendons toujours notre artillerie pour 
commencer le siège ; mais j'espère qu'elle ne sera 
plus longtemps à nous arriver et que nous pourrons 
incessamment ouvrir la tranchée. Une autre diffi- 
culté nous arrête encore, c'est le manque de mor- 
tiers. Nous n'en avons point assez dans le parc de 
siège qui nous a été envoyé de Douai et il va falloir 
en emprunter aux Belges. A cet effet, le roi Léopold et 
le maréchal Gérard vont avoir une entrevue à Boom. 
Je m'y rendrai si je puis, quoique Louise ne doive 
point y venir, le voyage ne lui étant pas favorable 
dans sa position actuelle. Mais un de ces jours j'irai 
à la légère la voir à Bruxelles, où je l'ai retrouvée de 
plus en plus heureuse et vraiment dans la meilleure 
situation qu'il tût possible de lui désirer. Mainte- 
nant je serai d'autant plus aise de la revoir que les 
démêlés avec les Belges sont apaisés. Tout a été 
fini, et fini à notre satisfaction et à notre hon* 
neur avant l'arrivée des nouvelles instructions du 
maréchal Soult... 

Auriez- vous la bonté de dire à la Reine, ma chère 
tante, que je lui écrirai dès que les hostilités seront 
commencées, et de m'excuser auprès de tous mes 
correspondants si, à partir de ce moment, je ne 
m'adresse plus qu'à elle. 

Nous avons maintenant la certitude de la résis* 
tance de Chassé et nous en sommes tous enchan- 
tés. Malheureusement le roi de Hollande, dans son 
intarissable fécondité de chicanes, vient de nous sus^ 



72 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

ciler, au sujet des forts de Lillo et de Lielkenshoek, 
un embarras qui pourrait bien, si Ton n'y faisait 
attention, prolonger notre séjour ici. J'en écris au 
maréchal Soûl t. 

Je me recommande à vous, ma chère tante, pour 
exprimer au Roi toute ma tendresse. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 

P.-S, — 11 y a eu un combat en mer dont on ne 
sait pas encore le résultat. 



XXXJV 

AU MARÉCHAL GÉRARD 



Fin novembre. 

Je m'empresse, monsieur le maréchal, de répondre 
au message dont vous aviez chargé votre neveu 
pour moi. Je reste à Brasschaet sans réclamer contre 
l'ordre qui retarde mon jour de tranchée ; mais 
je dois demander, avec toute l'instance possible, à 
votre justice autant qu'à votre amitié pour moi, 
qu'un ordre du jour de l'armée constate bien posi- 
tivement que ce sont des raisons de service mili- 
taire communes à tout le corps d'observation et 
nullement des motifs personnels qui me retiennent 



74 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

poussa-t-il cette intention louable trop loin puisque 
ni le général Duprez, qui devait donner aux troupes 
belges Tordre de se retirer, ni même le général 
Neigre, qui commandait notre artillerie, n'en savaient 
rien : ce qui donna lieu, comme vous le verrez 
dans la suite de mon récit, h des scènes bien désa- 
gréables. — Puisse rirritation causée à plusieurs 
des chefs de l'armée par le manque de confiance 
que le maréchal Gérard leur a témoigné, ne pas 
coûter la vie à bien des braves qui périront vic- 
times du peu de zèle que plusieurs généraux appor- 
teront dans leur service tant que leur susceptibilité 
continuera d'être blessée ! 

Quoi qu'il en soit, à quatre heures du soir, le 
27 novembre, le maréchal Gérard, le général Haxo et 
le général Saint-Cyr ^ savaient seuls que la tranchée 
devait être ouverte le soir même devant la cita- 
delle. A neuf heures, le maréchal donna l'ordre 
aux chefs de service. Pour moi qui, en vertu de 
l'article 167 du règlement de service des troupes en 
campagne, avais demandé et obtenu de monter la 
première garde de tranchée, je reçus à quatre heures, 
à Brasschaet, l'ordre d'être à neuf heures à Berchem. 
Aussitôt j'embrassai le pauvre Tan *, qui se désolait 
de ne pouvoir venir avec moi; je remis le com- 
mandement de la brigade au colonel Gémeau, du 



1. Le général Saint-Cyr iN'ugues. 

2. Le duc de Nemours. 



ifi»^ DÉCEMBRE 1832. 73 

20® léger, et je partis au galop pour Berchem où 
j'arrivai avec tous mes officiers, faisant quatre lieues 
en une heure dans une boue épouvantabie et de nuit. 
En traversant des champs derrière Berchem, auprès 
de la citadelle, j'aperçus des pauvres gens qui culti- 
vaient encore leur jardin et s'occupaient à repiquer 
des navels que, dans quelques heures, nous devions 
arracher, en même temps que nous détruisions de 
fond en comble leurs potagers. 

Partout, du reste, la même apparence de tran- 
quillité. Cependant, peu à peu les troupes se rassem- 
blèrent, mais dans le plus grand silence, sans battre 
la marche. Chaque caporal prenait les hommes de 
son escouade à domicile, et, à mesure que les com- 
pagnies étaient complètes, elles se dirigeaient vers les 
points de rassemblement ; quand la lune n'éclairait 
pas, il faisait si noir et le silence était si parfait que j'ai 
plusieurs fois, à dix pas, pris des lignes d'infanterie 
pour de hautes haies, comme il y en a beaucoup 
dans ce pays-ci. Au moment où j'entrais à Berchem, 
la lune brilla d'un éclat qui pouvait nous être fâ- 
cheux, car je découvrais jusqu'au bout de la grande 
rue les sapeurs du génie escortant les voitures 
d'outils, les officiers courant en tous sens et les 
troupes débouchant par toutes les rues. Je descendis 
chez le général Haxo, où je trouvai le maréchal à 
dîner; je m'entendis avec mes deux commandants en 
second, les colonels Tardieu de Saint-Aubanet, du 
7« de ligne, et Auvray, de l'état-major, ainsi qu'avec 



76 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

le major de tranchée, le chef d'escadroQ Morin, de 
l'état-major. 

Il était alors sept heures et le temps se couvrait : 
la première opération fut de faire distribuer à tous 
les chiens qui sont nombreux dans ce pays et dont 
les aboiements auraient pu nous trahir, des saucisses 
empoisonnées qu'ils mangèrent avec avidité. En un 
instant tous les emblèmes de la fidélité crevèrent. 
Ensuite le major de la tranchée s'entendit avec 
les chefs de bataillon du génie Morlet, Picot, 
Bclmas, qui devaient diriger les trois attaques. On 
leur distribua cinq mille quatre cents travailleurs 
pris dans les trois brigades Zœpffel, Rapatel et 
d'Hincourt. 

Cette opération très compliquée se fit avec un ordre 
remarquable, tant la bonne volonté était grande et gé- 
nérale. En un instant nos cinq mille quatre cents 
hommes mirent bas schakos, sacs et bufïleteries, pla- 
cèrent leurs fusils en bandoulière et prirent chacun 
une pelle et une pioche. Les soins pour éviter tout ce 
qui aurait pu donner l'éveil aux Hollandais furent 
si minutieux que Ton exigea que chaque soldat 
portât la pelle d'une main et la pioche de l'autre, 
afin que les deux outils ne pussent pas faire de bruit 
en cognant l'un contre l'autre. Pendant la distribu- 
lion des outils et la composition des gardes de tran- 
chée, qui étaient formées de neuf compa^ies de 
grenadiers et de voltigeurs formant en tout mille 
hommes, le reste des troupes qui s'élevait à sept 



d^r DÉCEMBRE 1832. 77 

mille cinq cents hommes se plaça en trois colonnes 
afin de soutenir, en cas de besoin, les trois attaques 
qu'on allait commencer contre la citadelle. 

La brigade Zœpffel (19® léger et 18® de ligne) se 
forma dans Bercbem, serrée en masse dans un champ 
et si bien cachée que de la maison voisine même 
on ne pouvait la voir. La brigade Rapatel (7® et 
25® de ligne) fut en colonne sur la route de Wilryck, 
et la brigade d'Hincourt (61® et 65® de ligne) occupa 
la digue sur la route d'Hoboken. Ce mouvement 
s'exécuta très rapidement et avec un ordre parfait. 
Nos soldats couraient dans la boue jusqu'au ventre 
avec une inconcevable agilité et observaient si bien 
la consigne qu'on leur avait donnée de ne point 
parler, qu'il est à la lettre de dire que, dans la 
marche des colonnes d'infanterie, on n'entendait 
d'autre bruit que celui des pas dans la boue et de 
la pluie qui commençait à tomber par torrents. 

A neuf heures et demie, je rentrai chez le maré- 
chal où je fus témoin de tous les embarras qu'a- 
vaient fait naître les réticences. Le général Duprez 
était accouru en toute hâte sur la nouvelle que les 
troupes belges ne voulaient pas nous remettre les 
postes, et le général Haxo, sans lui donner le temps 
de s'expliquer, lui disait de si grosses injures, que la 
rougeur en montait au front à tous les assistants. 
Mais le sang-froid du général Duprez croissait avec 
la brutale exaltation de son interlocuteur et il par- 
lait avec autant de mesure que de convenance. 



78 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

Néanmoins, personne ne s'interposant, le maréchal 
se bornant à faire des signes à Haxo pour le faire 
taire, et le général Saint-Cyr se sauvant de la 
chambre, je pris le parti de couper court à cette 
discussion ou plutôt à cette querelle, qui n'avait 
aucun fondement sérieux, et je profitai d'un moment 
où le général Haxo disait : « Monsieur le maréchal 
n'ira-t-il pas sur-le-champ à Bruxelles ? il faut 
faire retirer Tarmée française, si nous devons être 
les valets des hommes qui servent deux maîtres à la 
fois » ; et je lui répondis que je ne comprenais pas ce 
qu'il voulait dire et que je croyais même lui rendre 
service en ne voulant pas le comprendre ; que ni 
l'armée, ni la France, n'étaient valets de qui que 
ce soit, et que nous ne ferions pas plus notre retraite 
devant la mauvaise humeur de qui que ce fût que 
devant la mitraille hollandaise. Il reprit alors avec 
violence : « Eh bien, moi, je vais faire cesser les 
travaux, je ne puis continuer. » Le maréchal, au lieu 
de lui répondre ouvertement, se bornait à lui faire 
signe de se taire. Alors je dus dire au général 
Haxo : « Mon général, le maréchal sait bien que 
c'est sa volonté seule qui dirige ce soir les opéra- 
tions de l'armée, c'est lui seul qui a ordonné 
l'ouverture de la tranchée et lui seul qui la dé- 
commandera s'il le faut. » 

Le maréchal ajouta alors : « Oui, oui, sans doute; » 
et la tempête fut apaisée. Je pus alors faire expli- 
quer le général Duprez, et il fut évident pour tout 



l«r DÉCEMBRE 1832. 79 

le monde, même pour le général Haxo, que les 
troupes belges n'avaient nullement refusé de nous 
remettre les postes, mais qu'elles n'avaient pas 
voulu rentrer dans leurs cantonnements avant un 
ordre de leurs chefs, ce qui était parfaitement 
convenable. Sur ce, le général Haxo partit, le gé- 
néral Duprez donna Tordre par écrit, le colonel 
Buzen, qui est d'une activité et d'une intelligence 
rare, s'entendit avec le maréchal sur quelques dispo- 
sitions, et les chefs d'escadrons Delmotte et de 
Chabannes furent chargés d'aller continuer l'opé- 
ration du relèvement des troupes belges qu'on 
avait interrompu. 

Cette opération n'était pas chose facile à cacher 
aux Hollandais, surtout dans la partie qui avoisine 
l'Escaut où les factionnaires sont à deux pas les 
uns des autres. Mais M. de Chabannes, qui était 
chargé de cette partie du service, s'en acquitta avec 
une grande intelligence; il profita d'un moment où 
la pluie tombait avec une telle violence qu'il était 
impossible aux factionnaires de rester dehors, pour 
aller les relever, et, quoiqu'on ne fût qu'à deux pas 
des Hollandais, ceux-ci ne s'en aperçurent aucu- 
nement. 

Au Melkhuvs surtout, où les factionnaires sont 
côte h côte, le poste était dangereux pour les nôtres 
que les Hollandais pouvaient recevoir à coups de 
fusil. Un sergent du 65® s'ofTrit pour monter la 
faction auprès des deux Hollandais et y fut immé- 



80 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

diatement placé. On donna aussi à nos soldats le 
cri particulier que les Belges font pousser à leurs 
sentinelles lorsque Theure sonne, en sorte que le 
général Chassé ne se douta de rien, ce qui a été 
pour nous un avantage immense et ce qui sauva la 
vie à bien du monde qui aurait été tué la première 
nuit. Du reste le général Chassé n'avait aucunement 
à nous taxer de déloyauté, puisque nous avions eu 
soin de faire tracer tous nos ouvrages en dehors du 
terrain neutre et sans sortir du territoire occupé par 
les Belges. 

Je reprends le fil de ma narration ; il était dix 
heures et demie quand tous les postes furent relevés 
et quand toutes les colonnes des gardes de tranchée et 
des tirailleurs se mirent en mouvement, sous la direc- 
tion des officiers du génie qui devaient les conduire 
h leur destination. Ce fut un spectacle tout à fait 
pittoresque et intéressant. Les gardes de tranchée se 
glissèrent à travers les haies presque jusque sur le 
glacis de la place, et là se couchèrent à plat ventre 
dans la boue, le dos exposé à la pluie qui tombait 
par torrents, le fusil couché, le bassinet couvert, à 
côté des soldats, de manière à ne se servir contre 
une sortie que de la baïonnette. Les factionnaires 
étaient à genoux contre de petits arbres, le fusil entre 
les jambes, à dix pas en avant des postes. Quant 
aux travailleurs, on les voyait (ou plutôt on ne les 
voyait pas tant il faisait noir) traverser les sentiers 
comme des fourmis qui portent leurs œufs. Au mo- 



l«f DÉCEMBRE 1832. 81 

ment où ils arrivaient sur le terrain qu'ils devaient 
occuper, les officiers et les sous-officiers du génie 
leur faisaient poser leurs fusils à terre, faisant face 
à la place et leurs outils entre les jambes, et quand 
tout le monde était bien à sa place on commandait 
à voix basse : « Haut le bras ! » ; chacun se munis- 
sait de son outil, et puis au commandement de : 
« A l'ouvrage ! » , chacun commençait son trou comme 
il l'entendait, de manière à se mettre le plus tôt 
possible à l'abri du feu de la place. 

Pendant les premières heures du travail, ce service 
fut si bien fait et le silence si bien gardé qu'on 
n'entendait de très près rien d'autre que les coups 
de pioche. Lorsque toute cette besogne fut en train, 
le maréchal témoigna le désir de faire une ronde 
générale avec le général Haxo et moi. Nous nous 
mîmes en route vers onze heures et quart ; tous les 
travailleurs n'étaient pas encore placés, mais ceux 
qui étaient en retard n'étaient pas nombreux. Notre 
tournée dura, par la pluie battante, jusqu'à trois heures 
et demie. Je n'entreprendrai pas de vous raconter 
toutes les chutes que chacun de nous a faites, le 
maréchal tout le premier ; et en cela il ne faisait 
que suivre l'exemple de notre guide, le général 
Haxo, qui, le chapeau brassé carré avec un manteau 
de scapin, chutait régulièrement à chaque haie. 
Pour moi, je ne suis tombé que deux fois : une fois 
sur une touffe de groseilliers, une autre fois dans 
une rivière où je suis entré jusqu'au ventre, ce qui 

5. 



82 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

ne m*a pas réchauffé, d'autant que j'ai dû garder 
ma culotte jusqu'au lendemain dix heures du soir. 

Mais, pour ne plus vous parler que de la chose 
et non pas de moi, je vous dirai que ce qui m'a le 
plus frappé c'est le zèle et l'intelligence des officiers 
et sous-officiers du génie, qui ont admirablement fait 
leur devoir. Si j'étais poète, et surtout sentimental, 
je pourrais vous faire une belle élégie sur le passage 
de la tranchée dans le cimetière Saint-Laurent, où 
chaque coup de pioche découvrait les ancêtres des 
habitants de Berchem et où on pouvait aller dans 
le parapet de la tranchée observer tous les degrés 
de putréfaction. 

Joignez à cela la lune qui venait parfois éclairer 
cette scène mélodramatique, et vous aurez un tableau 
de Victor Hugo. Si vous aviez pu recueiUir les ré- 
flexions des soldats, elles auraient pu servir de 
pendant aux conversations des clowns de Shakes- 
peare. 

Voilà pour la tragédie ; quant à la comédie, elle 
eût trouvé son compte dons la représentation de la 
petite chambre où j'ai passé le peu d'instants pendant 
lesquels je n'étais pas dans les tranchées, boyaux, 
zigzags, parallèles, etc., que j'ai parcourus trois fois, 
de la droite à la gauche, pendant la nuit. Figurez- 
vous tout ce qu'un estaminet flamand a de plus hideux 
joint à tout ce qu'on peut voir de plus dégoûtant 
dans une cahute bretonne ; pour propriétaire, un 
homme ruiné depuis que les Belges ont fait de la 



1er DÉCEMBRE 1832. 83 

maison un poste militaire, et qui est couvert de poux 
et presque imbécile; cet homme passant tout son 
temps côte à côte avec nous qui étions entassés au 
moins trente dans une chambre grande comme la 
main, dont la fenêtre ne pouvait s'ouvrir et ne 
s'était pas ouverte depuis deux ans. La puanteur 
ne se sentait pas seulement ; elle se mangeait, tant 
l'atmosphère était dense. 

A six heures, le colonel Auvray me quitta pour 
aller par la ville d'Anvers, porter la sommation que 
le maréchal Gérard Tavait chargé de remettre au 
général Chassé; au même moment, c'est-à-dire un 
quart d'heure avant le jour, j'envoyai le colonel de 
Saint-Aubanet faire rentrer dans la parallèle où l'on 
commençait à être couvert, les postes qui étaient en 
avant des travaux. Les soldats avaient été pendant 
sept heures le ventre dans l'eau, le dos à la pluie, et 
pourtant pas un ne murmurait, parce que leurs 
officiers, et moi tout le premier, nous avions donné 
l'exemple et nous avions bravé les intempéries de la 
saison tout autant qu'aucun d'eux. 

A six heures et demie le jour parut; les travailleurs 
de nuit furent relevés par les travailleurs de jour. Je 
pus alors examiner tout à mon aise l'ouvrage de nuit; 
quelques parties de la parallèle étaient fort avancées, 
d'autres presque point; il y avait même des inter- 
ruptions complètes; enfin les batteries étaient très 
en retard et nous avions à nous plaindre du peu 
de soin que les officiers d'artillerie avaient mis à leurs 



84 Lettres du duc d'orléans. 

travaux. Je ne sais si c'est un contre-coup du cha- 
grin et de l'irritation bien fondés du général Neigre, 
mais il est certain que, pendant la nuit, les artilleurs 
ont apporté beaucoup de confusion partout où ils 
ont été, et le bruit qu'ils faisaient était tel que, sans 
le vent violent qui s'est élevé vers deux heures, les 
Hollandais se seraient certainement aperçus de notre 
présence et ils nous eussent tué beaucoup de monde. 
Mais le vent venait en droite ligne de la citadelle, 
en sorte que nous entendions toutes les heures le 
monotone cri de : Heraus ! que poussaient leurs 
sentinelles, tandis qu'eux n'entendaient point le 
bruit de nos soldats qui sont restés silencieux à peu 
près jusqu'à trois heures du matin, mais dont il a été 
impossible de retenir la langue plus longtemps. Quel 
que fût notre espoir de dérober l'ouverture de la tran- 
chée aux Hollandais, nous avons eu plusieurs fois de 
chaudes alertes. Us ont lancé, à différentes reprises, 
des pots à feu qui éclairaient le ciel et qui auraient 
dû nous faire découvrir, si on s'en était servi adroi- 
tement. Quoi qu'il en soit, lorsque le jour est venu 
et même jusqu'à dix heures du matin (ce qui paraîtra 
incroyable, mais ce qui est pourtant un fait certain), 
la garnison de la citadelle ne s'était pas aperçue de nos 
travaux ; mais nous nous attendions vers huit heures 
à être salués par une salve de la citadelle : il n'en a 
été rien, et nous avons pu rétablir tranquillement 
nos communications, élargir nos parallèles et faire 
des canaux pour l'écoulement des eaux. 



ier DÉCEMBRE i832. 85 

Une partie de la tranchée éîaît pourtant si 
boueuse que rien ne pouvait épuiser Teau, que la 
terre s'affaissait et ne formait pas de parapet assez 
élevé pour garantir les travailleurs et les cacher aux 
assiégés. 

Les soldats commençaient à crier la faim; on 
leur avait fait laisser leurs sacs dans leurs canton- 
nements et leur pain était resté avec. Beaucoup 
n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures : je 
parcourus deux fois toute la ligne pour m'assurer 
des besoins de la troupe, et je parvins avec une 
peine infinie à organiser une distribution régulière 
au moyen de corvées que j'envoyai chercher du 
pain dans Berchem. 

11 était neuf heures quand j'eus assuré ce service de 
subsistance, et déjà les soldats qui s'étonnaient comme 
nous de ne pas voir les Hollandais tirer sur nous, 
chantaient et criaient à tue-tête, quelques-uns pro- 
posant à haute voix de sortir en corps de la tranchée 
pour aller défier la garnison de la citadelle. En un 
mot ils s'occupaient plus de rire et de plaisanter que 
de travailler. Les officiers et les soldats d'artillerie 
seuls, qui s'étaient aperçus combien ils étaient en 
retard sur leurs camarades, se donnaient beaucoup de 
peine et leur ouvrage avançait beaucoup. 

De mon côté, j'étais inquiet de ne pas avoir de 
nouvelles du colonel Auvray qui, depuis six heures 
du matin, était parti pour la citadelle ; et je craignais 
déjà que le général Chassé ne l'eût fait prisonnier. 



86 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

quand j'appris par M. Lafontaine, Taide de camp 
du maréchal Gérard, qui était de service avec moi 
à la tranchée, que le colonel Auvray n'avait pu 
pénétrer dans la place ni voir le général Chassé; 
que l'officier hollandais auquel il avait remis la 
sommation lui avait annoncé qu'il recevrait incessam- 
ment la réponse, mais qu'il s'étonnait bien que 
pendant qu'on parlementait nous eussions remué 
de la terre du côté de la route de Wilryck. Nous 
ne pûmes nous empêcher de rire de l'idée qu'ils ne 
s'étaient pas aperçus des cinq mille quatre cents 
mètres de tranchée que nous avions tracés pendant 
la nuit et qu'ils n'avaient vu de la terre remuée 
que vers la route de Wilryck . En même temps 
le maréchal me faisait dire, s'il se présentait un 
parlementaire hollandais, de lui faire rebrousser 
chemin et de lui dire que ce ne serait que par la 
ville qu'il communiquerait avec lui. 

Je partis aussitôt de la lunette Saint-Laurent où 
j'étais allé organiser ma réserve, et j'envoyai le 
colonel de Saint-Aubanet porter l'ordre aux atta- 
ques de la droite. Moi-même je me rendais à la 
gauche pour exécuter le même ordre, lorsqu'un 
lieutenant de voltigeurs du H® vint me dire qu'un 
colonel, un lieutenant-colonel, un sous-officier hol- 
landais, portant un drapeau blanc, s'étaient pré- 
sentés aux avant-postes, demandant à parler au 
maréchal Gérard. L'officier qui commandait mes 
avant-postes leur dit de lui-même, ce dont je fus 



i'^ DÉCEMBRE 1832. 87 

fort satisfait, de passer par la ville. Ces officiers, qui 
parlaient français, répondirent alors qu'ils n'avaient 
pas le temps, que ce qu'ils avaient à dire était très 
pressé ; roflîcier français leur répliqua qu'il ne pou- 
vait les laisser approcher des ouvrages que nous éle- 
vions contre la citadelle. Alors le lieutenant-colonel 
hollandais ajouta qu'il venait précisément pour se 
plaindre de la construction de ces ouvrages ; que le 
général Chassé ne souffrirait pas qu'on les conti- 
nuât, mais qu'il avait servi dans l'armée française 
et qu'il connaissait trop la loyauté française pour ne 
pas être persuadé que nous nous abstiendrions de 
travailler pendant les négociations. Cela dit, ils se 
retirèrent tous les trois. 

Quoique l'officier m'eût fait son rapport, je me 
rendis jusqu'à l'extrême gauche des attaques pour y 
prescrire quelques dispositions en cas de sortie. Je 
revenais avec le général Marbot au centre de la 
tranchée, lorsque j'aperçus de loin M. de la Hameli- 
naye, officier d'ordonnance du maréchal, qui venait 
à moi. Je me rendis au-devant de lui dans la rue 
Large, et il me rapporta la réponse du général Chassé, 
que vous devez avoir lue et où il dit, en résumé, 
qu'il ne rendra la citadelle qu'après avoir épuisé 
tous les moyens de défense ; qu'il ne consentira à 
neutraliser la ville que si l'on neutralise l'Escaut 
et les ouvrages extérieurs de la place, et que si, à 
midi, nos travaux ne sont pas interrompus, il 
tirera sur nous. Il était déjà midi et je hâtais le 



88 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

pas pour aller rejoindre mes officiers que j'avais 
laissés à la chapelle Saint-Laurent et les distri- 
buer aux différents postes, lorsqu'un boulet passant 
au-dessus de notre tête alla s'enfoncer dans les 
champs auprès d'une des maisons de Berchem et 
nous entendîmes le coup presque aussitôt après. 
Ce coup de canon fut suivi immédiatement de trois 
autres . 

Je dirigeai aussitôt mes officiers dans toutes les 
directions pour faire rentrer tout le monde à son 
poste; et au même instant je vis arriver à toute 
course les officiers de santé avec un service complet 
d'ambulance. J'envoyai à leurs régiments tous ceux 
qui appartenaient à des corps, et j'établis l'ambu- 
lance sous les ordres de M. Larrey fils, dans l'église 
Saint-Laurent, avec ordred'évacuer les blessés sur 
Berchem par la tranchée, vu que la route était très 
exposée au feu : plusieurs maisons y ont été atteintes. 

Moi, de ma personne, j'allai parcourir toutes les 
tranchées : les soldats étaient très gais et travail- 
laient avec une ardeur nouvelle ; ceux des batteries 
surtout qui devaient travailler presqu'à découvert 
montraient beaucoup de courage et de sang-froid. 

Je les ai de mon mieux encouragés, ce dont au 
reste ils n'avaient pas besoin. Le feu a continué 
jusqu'à trois heures et demie, plus particulièrement 
dans la direction des batteries et des grandes routes. 
Il y a eu plus de quatre-vingts coups tirés, mais heu- 
reusement cinq hommes seulement ont été tués. 



1" DÉCEMBRE 1832. 89 

savoir : un maréchal des logis et deux canonniers du 
il® d'artillerie, deux sapeurs du génie du 1" régi- 
ment; un seul homme a été blessé par un biscaïen 
qui a passé à travers le parapet et Ta frappé au 
corps ; on espère que sa blessure ne sera pas grave. 
Parmi les hommes tués deux Font été par suite de 
leur imprudence et du même coup. C'était sur la 
route de Wilryck. Un maréchal des logis chef et un 
canonnier du 11®,. qui revenaient de chercher des 
gabions, se sont obstinés, malgré tout ce qu'on leur 
a dit, à suivre cette route qui était déjà sillonnée par 
les projectiles hollandais, et sur laquelle plusieurs 
arbres avaient été emportés par les boulets; ils ont 
été tous les deux coupés par le milieu du corps du 
même coup. Le maréchal des logis est tombé en 
avant et son buste détaché s'est tenu un moment sur 
ses mains. Comme la vue de ces cadavres, qui étaient 
près de la tranchée, faisait de la peine à nos soldats, 
quels que fussent d'ailleurs leur gaieté et leur 
courage, je les fis enlever. Plusieurs fois les boulets 
passèrent à travers le parapet de la tranchée, les 
soldats ne faisaient que rire et leurs plaisanteries 
étaient fort spirituelles. Nous avons vu passer aussi 
dans le parapet de la tranchée plusieurs obus dont la 
mèche avait été cassée et qui n'éclataient pas, ainsi que 
beaucoup de biscaïens d'une demi-livre qu'ils tiraient 
comme de la mitraille. Un homme a eu son bonnet 
de police emporté par un de ces biscaïens; un autre 
en a reçu un sur le bras à travers le parapet; mais le 



90 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS, 

coup était déjà assez amorti pour qu'il ait pu con- 
tinuer à travailler. Beaucoup d'hommes ont été cou- 
verts de terre par l'explosion des obus. Pendant que 
j'étais dans la batterie n® 7, un obus fit explosion dans 
le parapet et projeta de la terre jusqu'à dix pieds 
en lair ; un autre nous éclata au-dessus de la tête 
et fit tout à fait l'effet d'un météore. 

Du reste, il était facile, à cause des arbres dont les 
branches étaient coupées, de suivre la direction des 
coups. Quant à la mitraille, ils la tiraient surtout 
dans les petites maisons où ils supposaient qu'il y 
avait du monde établi, mais nous avions soin 
d'en interdire l'accès. Le feu continuait encore 
très faiblement quand j'ai remis le commandement 
au général Zœpffel qui avait été désigné pour me 
remplacer. Une demi-heure après il avait cessé. 



XXXVÏ 



A LA REINE 



Brasschaet, le 5 décembre 1832. 

Quoique je laisse aujourd'hui le soin de vous' 
écrire à Nemours qui vient de visiter la tranchée. 



5 DÉCEMBRE l$3i. 01 

cependant, ma chère maman, je vous donnerai en 
deux lignes mon bulletin de la jourmV. Nemours 
s'est, comme j'en étais sûr d'aMuice, parfaitement 
bien conduit ; il a été sous le feu aussi calme et aussi 
de sang-froid que d'habitude, et il a montré la plus 
grande fennelé sans aucune fanfaronnade: je puis 
dire maintenant qu'il a vu le feu de prés, car il a 
été couvert de terre par un boulot qui a passé à 
deux pieds de lui dans le parapet. Nos travaux sont 
fort avancés : déjà Ton couronne le chemin cou- 
vert de la lunette Saint-Laurent, et j'espérc bien 
que demain j'aurai mon jour de tranchée. Si les 
Hollandais n'ont pas évacué cet ouvrage, nous le 
leur enlèverons de vive force. L'ardeur dos soldats 
est de plus en plus grande; notre perte n'est pas 
considérable. Nous n'avons perdu cette nuit que 
trois hommes, quoique les Hollandais aient fait 
une sortie assez vigoureuse, mais les voltigeiirn 
du 63" l'ont vivement repoussée à la baïonnettes 
et sans tirer un coup de fusil. Tout le monde» 
cite avec éloge la conduite du régiment, on 
regrette que pas un ordre du jour ne soit vernj 
apprendre à l'armée quels sont ceux qui w» «ont 
distingués. 

Le tir de nos canonniers est tr>ujourH exœllent; 
déjà plusieurs incendies ont éclaU'; dann la citadelle, 
j[>ar suite du feu des obus et des ïnmilten, mai^ U» 
Hollandais sont parvenus à \es éteindre. 

Comme je monUt ma gaide (U^mstin k uiiAu ce 



1)2 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

ne pourra être qu'après-demain, chère maman, que 
je vous donnerai encore de mes nouvelles. 



F. 0. 



P,-S. — Auriez- vous la bonté, chère maman, de 
dire à Boismilon de m'envoyer une montre, parce 
qu'à force d'être mouillée et frappée la mienne va 
tout de travers. 



XXXVIT 



A LA REINE 



Brasschaet, le 8 décembre 1832. 

Ainsi que je vous l'ai promis hier, ma chère 
maman, je vais vous donner quelques détails sur les 
événements du siège pendant les vingt-quatre 
heures où j'ai commandé la tranchée, en vous priant 
d'en faire lecture aux amis, mais de demander au 
Roi qu'aucun extrait n'en soit donné aux ministres, 
parce que je ne me soucie plus de voir dans le Nour 
vellisie un article aussi ridicule que celui dont on 
m'y a gratifié. C'est la mise en action de la fable 
de l'Ours et de l'Amateur des jardins ; je joue le rôle 
du pauvre amateur des jardins. 

Après cette précaution oratoire, je commence mon 



8 DÉCEMBRE 1832. 93 

récit sous la forme de journal. A neuf heures du 
matin, le 6 décembre, je relevai le général George 
qui était de garde, et je me mis aussitôt à parcourir 
les ouvrages afin de m'assurer de leur état : le temps 
était brumeux et humide vers la gauche, les tran- 
chées étaient tellement remplies d'eau que moi, 
grande perche, j'en ai eu jusqu'au ventre. 11 était im- 
possible de s'amuser à marcher sur le parapet sans 
s'exposer à la mitraille que les Hollandais faisaient 
pleuvoir sur cette partie de Tattaque. Je fus fort 
étonné aussi, en entrant dans la seconde parallèle, de 
voir les boulets passer sur notre tête à tout instant 
et de trouver le feu de Tennemi bien plus nourri 
que jamais. Je questionnai à ce sujet les officiers 
d'artillerie et ils m'apprirent que, dans la nuit du S 
au 6, les Hollandais avaient réarmé tout leur front et 
réparé tous les dégâts que notre feu leur avait 
causés les jours précédents. Il était facile, en effet, 
avec une lorgnette de voir que toutes les embrasures 
avaient été refaites et qu'il fallait recommencer à 
éteindre leur feu comme le premier jour. Je sus 
également par les officiers du génie que, la nuit pré- 
cédente, ils avaient commencé un feu de mousquc- 
terie très vif sur nos travailleurs du chemin couvert 
de la lunette Saint-Laurent, et qu'il avait fallu lancer 
une compagnie de grenadiers et une de voltigeure 
du 23*^ ; que, pendant cet engagement, le comman- 
dant du génie Morlet, le lieutenant Leprevot, du 
même corps, et le sous-lieutenant Mannier, du 23®, 



94 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

avaient été gravement blessés, que six grenadiers 
du 23® avaient été tués et une douzaine blessés. En 
un mot, tout m'indiquait que la défense allait 
prendre un caractère de ténacité et d'opiniâtreté 
qu'elle n'avait pas encore eu. 

La tournée que je fis dans les ouvrages me con- 
firma encore dans cette opinion. Les coups de fusil 
se succédaient sur les boyaux à la droite du chemin 
couvert et de la lunette Saint-Laurent avec tant de ra- 
pidité qu'il y en avait plus do soixante par minute, 
et à tout instant la terre du parapet sautant en l'air 
nous indiquait le passage des boulets et des obus. Au 
moment même où je m'entendais dans ces boyaux 
avec le commandant Picot, chef d'attaque du génie, le 
sapeur qui portait le gabion farci en tête de sape eut 
toute la figure emportée par un boulet. Je n'ai rien 
vu de plus affreux ; il ne lui restait que le derrière 
de la tête dans lequel sa cervelle flottait nageant 
dans le sang, et tous les cheveux de derrière de sa 
tête se tenaient droits et hérissés. Pour comble 
d'horreur, tandis qu'on emportait ce malheureux, 
sa femme qui était cantiniôre et qui encourageait 
les soldats, le vit passer et le reconnut à un tatouage 
qu'il avait sur la main. L'état de cette pauvre 
femme faisait mal à voir, et on ne parvint à l'éloigner 
du cadavre de son mari quVn lui répétant que ce 
n'était pas lui, qu'il était allé au dépôt de la tran* 
chée chercher des fascines; elle courut et nous ne 
la revîmes plus. Je pus dans cette occasion admirer 



8 DÉCEMBRE 1832. 95 

le courage froid de ces sapeurs du génie au moment 
où leur camarade fut tué en tête de sape; celui qui 
piochait derrière lui prit sa place sans mot dire, 
quoique le gabion qu'il poussait devant lui fût 
criblé de balles et d éclats d'obus. Ils étaient tra- 
vaillant aussi tranquillement que s'ils eussent bêché 
leur jardin. 

Néanmoins la pluie de projectiles était telle qu'ils 
ne pouvaient avancer que bien lentement d'un pied 
en une heure, à peu près ; et encore, malgré la pru- 
dence que mettaient les officiers à ne pas se presser, 
il y en eut deux de blessés à la même place dans le 
courant de la journée. 

Je les laissai après les avoir encouragés de mon 
mieux, et j'arrivai à la compagnie de voltigeurs du' 
^l'', qui s'était fort distinguée pendant la nuit. J'eus 
encore en cet endroit un exemple de la ténacité avec 
laquelle les Hollandais se défendaient. Une bombe 
avait fait sauter un morceau de parapet ; l'espace où 
on était à découvert était tout au plus d'un pied de 
large, et encore le franchissait-on, comme vous pou- 
vez bien croire, lestement. Cependant les tirailleurs 
embusqués derrière le chemin couvert de la lunette 
étaient si attentifs, qu'il suffisait qu'un seul homme 
passât dans le créneau pour qu'aussitôt quelques 
balles vinssent lui siffler aux oreilles. Je continuai 
plus loin ma tournée, et partout je trouvai les 
troupes pleines d'ardeur et de zèle. Néanmoins les of- 
ûciers étaient étonnés que les Hollandais eussent eu 



96 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

le courage de réarmer leur front, sous le feu de notre 
artillerie. Bien plus, ils servaient leurs pièces avec 
tant d'activité qu'un seul canon, que nous observions 
parce qu'il était un de ceux qui nous gênaient 
le plus, tira près de trente coups en une heure. Je 
résolus alors de le faire démonter à tout prix. 

Après avoir placé les deux bataillons du S8® qui 
formaient sous mes ordres la garde de tranchée, je 
me rendis dans toutes les batteries de la droite où 
je recommandai de pointer tous les canons sur 
la pièce du bastion de Tolède. Plus de quatre-vingts 
coups furent dirigés sur cette bouche à feu, qui 
était protégée par un fort blindage. Tous les coups 
portaient ou dans le blindage ou dans l'embrasure, 
mais aucun ne put démonter la pièce, et, au milieu 
des éclats de bois et des masses de terre que faisait 
voler notre artillerie, on voyait toujours reparaître 
la lumière du canon que les canonniers hollandais 
ont servi avec beaucoup de courage. Quant à leur 
adresse, vous en jugerez quand vous saurez qu'im- 
patienté de voir toujours ce même canon nous tra- 
vailler sans relâche, j'étais avec les généraux Bau- 
drand et Jamin sur des chaises dans la batterie n® 3, 
lorsque le boulet vint frapper dans le gabion contre 
lequel je m'appuyais et me couvrit la tête et le 
chapeau de terre. Je n'en fus que plus animé à faire 
tirer toules les pièces sur ce point; mais tout ce 
que nous pûmes faire fut de démolir la crête de 
blindage et d'élargir l'embrasure. Au coucher du 



8 DÉCEMBRE 1832. 97 

soleil, la pièce faisait encore feu régulièrement et 
nous incommodait beaucoup. 

Au surplus, ce canon dont je vous ai beaucoup 
trop parlé était loin d'être le seul, et le feu, de part 
et d'autre, était tellement nourri que la terre parais- 
sait trembler et qu'il y avait k peine de rinlcrvalle 
entre les différents coups. Les officiers d'artillerie 
évaluaient à plus de deux mille le nombre de coups 
tirés de part et d'autre; mais heureusement pour 
l'espèce humaine que tous les coups ne portaient 
pas, en sorte que dans la journée nous n'avons 
perdu, par le canon, que six hommes tués ou bles- 
sés dans la batterie n® 10, trois soldats tués ou 
blessés dans la tranchée, trois sapeurs du génie tués 
et quatre blessés en tête de sape. 

C'est, je crois, au milieu de tout ce tapage que j'ai 
eu le plus vif accès d'amour pour la destruction que 
j'aie jamais éprouvé. Ma joie de voir nos boulets 
sillonner les parapets de la citadelle et faire voler en 
éclats les blindages qui abritaient les canonniers 
hollandais, était bien vive, et je suivais tous les coups, 
ma lunette à la main, avec un plaisir indicible. Ce sen- 
timent était partagé par tous nos canonniers qui se 
désespéraient quand leurs coups portaient à plus de 
deux ou trois pieds du point oli ils visaient. Mais 
leurs officiers les calmaient et les commandaient avec 
un aplomb et un sang-froid admirables. 

Après avoir visité tous nos ouvrages et tous nos 
postes, j'étais retourné à mon quartier lorsque j'en- 

6 



98 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

tendis s'engager une assez vive fusillade. J'organisai 
sur-le-champ ma réserve forte de trois cents hommes et 
je me rendis avec les généraux Haxo et Baudrand vers 
la lunette Saint-Laurent où le feu se faisait entendre. 
Je rencontrai en route plusieurs blessés qu'il fallait 
presque emmener de force parce que, disaient-ils, 
les camarades pouvaient avoir besoin d'eux et qu'ils 
avaient bien encore la force de lâcher un coup de 
fusil. Lorsque j'arrivai à l'angle de la deuxième pa- 
rallèle et du boyau qui conduisait au chemin couvert 
de la place, je vis les soldats du 58® qui, grimpés sur 
la banquette et sur le parapet, faisaient feu sur les 
Hollandais avec une ardeur qu'on lisait sur leur 
figure. Les officiers et sous-officiers étaient derrière, 
maintenant le plus grand silence et commandant les 
troupes comme à l'exercice. Il est impossible de 
mieux faire son devoir que ne l'ont fait en cette 
occasion les militaires du 58®. Chacun était à sa place, 
officier et soldat, et chacun faisait ce qu'il avait à 
faire. De leur côté, les Hollandais, placés seulement 
à soixante pas de nous et embusqués derrière le 
chemin couvert, faisaient un feu si vif, qu'il sem- 
blait que ce fût un roulement de tambours; aussi les 
balles sifflaient de tous côtés et, en un instant, à ma 
droite et à ma gauche, cinq hommes furent atteints. 
L'un d'eux, qui reçut une balle k la tête, tomba à la 
renverse raide mort; ses camarades se disputèrent 
ses cartouches pour les envoyer aux Hollandais. Un 
autre, également tué un peu plus loin de moi, eut 



8 DÉCEMBRi: 1832. 09 

son fusil arraché par un camarade qui ne pouvait 
faire partir le sien. Quant aux blessés, il fallait que 
les officiers les renvoyassent de force ; on ne voyait 
que ces grosses faces presque imberbes de conscrits 
qui riaient de bonheur et n'étaient nullement inti- 
midés par le sort de leurs camarades frappés à leur 
côté. Seulement, ils se pressaient trop de tirer, et la 
seule recommandation que j'eusse à leur faire était 
de moins se presser et de mieux ajuster. Mais tout 
le monde voulait tirer, et les travailleurs eux-mômes 
avaient pris les armes et faisaient le coup de feu. Je 
fus obligé de les prendre moi-même au collet pour 
leur faire quitter le fusil et pour leur remettre la 
pioche à la main. Au même instant, une soixantaine 
de Hollandais sortirent du chemin couvert de la 
lunette Saint-Laurent et se lancèrent en avant. Aus- 
sitôt les voltigeurs qui étaient à notre gauche fran- 
chirent le parapet et leur coururent sus à toutes 
jambes. Les Hollandais firent alors un demi-tour et 
les derniers furent piqués de coups de baïonnette 
par nos voltigeurs. Pendant ce temps, j'avais fait 
cesser notre feu et je fis rentrer tout le monde dans 
la tranchée, excepté une soixantaine de bons tireurs 
que je laissai sur le parapet pour tirer sur tous les 
Hollandais qui viendraient se montrer. 

La fusillade dura encore une heure ainsi ; mais au 
bout de ce temps l'ennemi, qui souffrait de cette tirail- 
lerie continuelle, fit rentrer son monde et commença 
à lancer sur nous de petites bombes un peu plus 



400 LETTRES DU DUC d'OHLÉANS. 

grosses que le poing, qui tombaient dans la tran- 
chée et nous incommodaient beaucoup. Aussi toute 
ma peine était-elle de retenir nos soldats qui 
voulaient répondre aux bombes à coups de fusil et 
qui comprenaient difficilement qu*en engageant une 
nouvelle fusillade ils servaient les desseins de Fen- 
nemi et retardaient nos progrès. Au surplus, leur 
docilité égalait leur bonne volonté et il suffisait de 
quelques mots que je leur adressais pour les faire 
tenir tranquilles. 

Dans la parallèle, les obus et les bombes ne nous 
firent pas beaucoup de mal, parce que les soldats 
avaient le temps de se jeter à plat ventre avant 
que les projectiles éclatassent ; mais les précau- 
tions continuelles qu'on était obligé de prendre, 
retardèrent beaucoup les progrès de nos chemi- 
nements. Dans le chemin couvert de la contre- 
garde de Montebello, les gabions étaient enlevés 
par les bombes, et, après avoir perdu quatre 
ou cinq hommes et avoir eu tous les parapets 
détruits, les officiers du génie se déterminèrent à 
renoncer à ce travail jusqu'à la nuit. Un d'eux 
m'a dit avoir compté plus de six cents de ces pe- 
tites bombes depuis trois heures de l'après-midi 
jusqu'à minuit. Aussi tout offrait à la rond& 
l'image de la désolation ; les maisons de campagne, 
les petits kiosques, les cabanes, tout était ravagé 
par le boulet ou détruit par la bombe. Les ar- 
bres un peu grands avaient été coupés par nos 



8 DÉCEMBRE 1832. 101 

cancaniers, parce qu'ils servaient de point de mire 
à l'ennemi ; les autres avaient servi ou à faire des 
fascines ou à d'autres usages; tous les légumes 
avaient été arrachés par le soldat pour mettre 
dans sa soupe ; en un mot, il ne restait plus que 
des décombres et des abatis partout. 

Pendant que j'étais à examiner ce spectacle vrai- 
ment original, la nuit vint et la décoration changea. 
Nous aperçûmes un grand bâtiment tout en feu 
dans la citadelle et, en avant, deux maisons du 
village de Kiei auxquelles les Hollandais avaient 
mis le feu et qui flamboyaient. Ces deux incen- 
dies ressemblaient à des palais de feu. On voyait 
l'intérieur des bâtiments éclairés de toutes les cou- 
leurs, et, entre les deux masses de flammes, 
le rempart de la citadelle noir foncé, sur la crête 
duquel se dessinaient comme des ombres des 
petites figures courant en tous sens. Le feu 
de nos batteries ajoutait encore à la beauté du 
coup d'oeil. Du moment où l'on avait aperçu le 
feu dans la citadelle, on avait fait tirer tous les 
mortiers et obusiers ; aussi voyait-on dans l'obscu- 
rité les obus passer sur nos têtes comme de gra- 
cieux oiseaux de feu et aller se poser légèrement 
au milieu de Tincendie, auquel ils donnaient une 
nouvelle activité. Nous admirions aussi les bombes 
qui, plus lentes que les obus, suivaient aussi leur 
course pour venir tomber de tout leur poids dans 
les poutres enflammées qu'elles projetaient en tous 

C. 



102 LETTRES DU DUC D ORLEANS. 

sens. Aussi, grâce à notre artillerie, Tincendie, qui 
s'était allumé avec une extrême violence à six 
heures, durait encore à neuf, et ne put guère être 
éteint qu'à dix, quoiqu'il parût que les Hollandais 
eussent employé tout leur monde à s'en rendre 
maîtres, car ils avaient entièrement cessé le feu de 
leur artillerie vers quatre heures. 

Mais ils le reprirent avec vivacité et inquiétèrent 
surtout la seconde batterie de mortiers, dans la- 
quelle une vingtaine de bombes hollandaises étaient 
venues tomber. Ils eurent aussi l'attention d'en 
envoyer quatre sur la baraque où je m'étais retiré 
pour passer une partie de la nuit. Deux éclatèrent 
dans une crapaudière qui, suivant l'usage du pays, 
était située dans le jardin de la maison. Une autre 
enleva un pan de muraille, et la quatrième, un 
morceau de toit à vingt pas de nous. A ce moment, 
la lune se montra si claire qu'on pouvait lire aisé- 
ment. Aussitôt la fusillade recommença, mais elle 
ne nous coûta, pendant la nuit, que quatre hommes 
tués ou blessés. 

Vers la même heure il commença à geler 
très fort, et nous ne nous trouvâmes guère à 
Taise, étant mouillés jusqu'au ventre, lorsque nous 
sentîmes les pantalons se couvrir de frimas et que 
nous fûmes étendus sur la paille dans une espèce 
de couche à melons, sans autre feu que deux petits 
brins de bois que nous avions bien soin de cacher 
pour que la vue de la flamme ne nous attirât 



8 DÉCEMBRE 1832. 103 

pas quelque salut de la citadelle. Heureusement 
que Holder S qui avait été notre providence pendant 
cette nuit, avait songé à nous donner force vin de 
Madère, pâtés, jambons, cigares, en sorte qu'en 
buvant, mangeant et fumant nous vîmes arriver le 
petit jour. Mais Flahault se donnait à tous les dia- 
bles, disant qu'il n'avait jamais tant souffert de sa 
vie. Marbot avait perdu toute sensation dans le 
genou gauche ; Scheffer ^ ne pouvait se tenir sur ses 
jambes, tant il avait froid aux pieds. D'Elchingen 
était tout engourdi et stupéfait, et le pauvre de 
Bassano, en courant dans tous les sens pour tâcher 
de se réchauffer, a été salué par un coup de mitraille 
qui a manqué l'envoyer ad patres. Quant à Bau- 
drand, il trouvait admirable le génie de Messieurs 
de la conférence, qui avaient fixé au mois de no- 
vembre l'époque du siège d'Anvers, et il aurait 
voulu voir les plénipotentiaires en tête de sape. 
Pour moi, je supportais mon mal en patience, et, 
quoique j'eusse bien préféré ma bonne chambre 
chaude, comme en me lamentant je n'y pouvais 
rien changer, je prenais le parti de rire du désespoir 
de mes compagnons. 

Vers sept heures le jour commença à paraître, et 
j'allai visiter mes postes, en admirant le bel effet 
des flocons de fumée qui s'élevaient en ligne droite 

1 . Valet de chambre du duc d'Orléans. 

2. Le peintre célèbre, ami personnel du duc d'Orléans, qu'il 
avait suivi comme officier de la garde nationale. 



104 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

vers le ciel sans qu'aucun souffle de vent vînt 
les dissiper. Bientôt la diane battit dans les bivouacs 
des divisions Fabrc et Jamin, campées autour de 
Berchem. Les fanfares, au milieu du silence uni- 
versel, nous parurent délicieuses. Les tambours 
hollandais y répondirent bientôt et, quelques ins- 
tants après le lever du soleil, le feu du jour com- 
mença de part et d'autre. Je pus alors m'apercevoir 
du peu de progrès que nous avions fait pendant la 
nuit et des travaux considérables que l'ennemi avait 
exécutés. Les blindages détruits avaient été recons- 
truits, les embrasures entamées avaient été réparées; 
aussi, de part et d'autre, on se mit à tirer avec une 
nouvelle vigueur, et, en passant dans les tranchées, 
on entendait la mitraille tomber sur la terre gelée 
comme la grêle sur des carreaux de vitre ; c'était le 
même bruit. 

Néanmoins, nos soldats pouvaient encore assez 
s'en garantir, lorsque vers neuf heures, au mo- 
ment où j'allais remettre le commandement au 
général Castellane, l'ennemi ouvrit sur nous un 
feu de petits obusiers placés dans le bastion Her- 
nando n® 1, qui enfilait deux de nos boyaux en 
passant par-dessus les fortifications de la ville. 
L'effet en fut terrible. Au moment où j'entrai 
dans le boyau le plus exposé, cinq balles de fusil 
de rempart passèrent à nos oreilles ; quatre d'entre 
elles, plus une bombe, tombèrent presque à nos 
pieds. Un sergent, deux soldats et deux grenadiers 



8 DÉCEMBRE 1832. 105 

du 8o® furent blessés, deux soldats furent tués raide, 
cinq travailleurs furent atteints par des éclats d'obus; 
et, au moment où je venais de parler au capitaine du 
génie Lelièvre, ce brave officier fut renversé par un 
éclat d'obus qui lui sillonna Tépaule. Pendant le 
temps que je suis resté dans ce boyau, il ne s*estpas 
passé dix secondes, sans qu'un obus y tombât. Les 
sapeurs du génie travaillaient à force à se garantir 
du feu des obusiers qui vraiment rendaient ce poste 
intenable. 

Cinq minutes après j'avais terminé ma ronde, et je 
remis le commandement de la tranchée au général Cas- 
tellane ; puis j'allai voir mes blessés à l'ambulance. 
Quelques-uns étaient déjà morts, d'autres évacués sur 
l'hôpital d'Anvers. J'assistai au pansement du capitaine 
Lelièvre; et j'espère que ce brave officier, qui a été 
blessé tout contre moi, pourra se rétablir. Quant au 
commandant Morlet, son cas est bien plus grave, et l'on 
a peu d'espoir de le sauver. Je ne trouvai plus à l'am- 
bulance que douze de mes blessés, ceux qui avaient 
été atteints dans la dernière heure. Je leur donnai tout 
ce que j'avais sur moi et je leur promis ce qu'ils 
me demandèrent, c'est-à-dire de ne pas retourner 
au dépôt quand ils seraient guéris. Le pauvre sergent 
qui venait d'être blessé a dû être amputé. Je l'ai vu 
à l'instant où l'opération s'achevait, il était aussi bien 
que possible ; il a été, ainsi que tous ses camarades, 
parfait dans ce qu'il m'a dit. Je m'occupe à ras- 
sembler les noms des hommes qui, ayant été 



25 DÉCEMBRE 1832. 107 

leurs membres dans une opération qu'on est convenu 
d'appeler pacifique ; puis, à côté des combattants, 
une armée de cent mille Belges, spectateurs tran- 
quilles d'une lutte dont leur sol est le théâtre et 
dont leurs intérêts sont le prétexte ; et enfin, dans le 
fond du tableau, l'Europe n'osant relever le gant 
que nous lui avons jeté : voilà de ces choses qu'on 
voit aujourd'hui pour la première fois. Il y aurait 
de quoi deviser longuement sur ce sujet ; mais je le 
garde pour le traiter verbalement à mon retour. 
D'ici là, croyez à l'assurance de tous mes sentiments. 

Votre affectionné. 

F. -p. d'o. 



XXXIX 

A LA REINE 

Anvers, 25 décembre 1832. 

Je vous ai promis hier, ma chère maman, de 
vous donner quelques détails sur notre journée, qui 
a été bien intéressante et bien curieuse de toutes les 
manières. Je ne vous parlerai pas de la capitulation 
en elle-même, qui a produit le plus excellent effet 
sur l'armée S ni de quelques difficultés qu'a fait 

i, La capitulation fut signée le 22 décembre 1831. 



108 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

naître son exécution. Mais je vous raconterai la visitcî 
du maréchal Gérard au général Chassé. 

Nous sommes arrivés à une heure et demie à la 
grande porte de la citadelle, du côté de la ville. C'est 
à peine si nos chevaux ont pu parvenir jusqu'à la 
demi-lune, tant les boulets et les bombes avaient 
causé de ravages ; et, dans la demi-lune, qui était 
gardée par deux compagnies de grenadiers, il fallut 
mettre pied à terre pour passer le pont qui mène 
Il la citadelle et qui n'était rétabli que depuis le 
matin, ayant été plusieurs fois détruit par nos 
bombes. 

Arrivés sous la grande porte de la citadelle, dont 
la voûte avait été enfoncée par nos boulets, nous 
trouvâmes le général Rulhiùres qui, avec deux com- 
pagnies de grenadiers, gardait la porte, et nous 
fûmes reçus par le major Van der Wyck, comman- 
dant le génie, et le major Seelig, commandant l'ar- 
tillerie. Les deux officiers vinrent nous faire les 
excuses du général Chassé, que ses infirmités em- 
pêchaient de venir au-devant de nous. Par un sin- 
gulier hasard, ils avaient tous deux servi dans l'ar- 
mée française, l'un sous le général Neigre, l'autre 
sous le général Haxo. Ils nous guidèrent à travers 
des monceaux de décombres et des débris de pro- 
jectiles où l'on peut entrer jusqu'aux genoux, et 
nous arrivâmes ainsi, sautant de trou de bombes 
en trou de bombes et franchissant les poutres et 
les gravats que notre feu avait renversés, jusqu'à un 



35 DÉCEMBRE 1832. 109 

petit trou placé sur le parapet. Il était si étroit et si 
bas que je n'ai pu m'introduire, entre les deux 
piliers qui en soutenaient rentrée, qu'en me met- 
tant de côté et en ôtant mon chapeau. 

Plus loin le passage s'élargit, et nous trouvâmes 
une voûte d'environ quatre-vingts mètres de lon- 
gueur qui servait à la fois de boulangerie, de 
magasin et de garde-manger. La chaleur était into- 
lérable, et l'odeur à soulever les cœurs les moins 
délicats. En sortant de cette voûte, où, par pa- 
renthèse, se trouve amoncelée une masse énormi.^ 
de superbe farine, nous traversâmes un petit passage 
découvert que les boulets avaient rasé presque 
complètement et un blindage qu'ils avaient égale- 
ment détruit. Puis nous entrâmes dans une autre 
voûte, à l'entrée de laquelle se trouvait le général 
Chassé soutenu par le général Favange, son com- 
mandant en second. 

Le général Chassé est un vieillard très grand et 
assez gros ; sa figure est un mélange de celles de 
Becker et de La Fayette, qui a un air de bonhomie 
et en même temps qui est remarquable. Il était fort 
ému et nous dit qu'il était très touché de l'honneur 
que nous lui faisions, que toute son ambition avait 
été de mériter les suffrages de l'armée française, 
dans laquelle il s'honorait d'avoir servi; il ajouta 
qu'il croyait que ceux qui visiteraient la citadelle 
lui rendraient la justice de dire que lui et les 
troupes sous gfes ordres s'étaient galamment con- 

7 



dlO LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

duits. Nous lui répondîmes qu'en effet le témoi- 
gnage le plus honorable qu'il pût présenter était 
ce monceau de décombres qu'on appelait la cita- 
delle; et que nous pouvions lui garantir que la 
considération et l'estime de l'armée française lui 
étaient assurées ainsi qu'aux militaires qui l'avaient 
secondé dans sa belle défense. 

11 nous répondit, en nous conduisant vers une es- 
pèce de bouge qu'il appelait son salon, qu'il avait 
besoin de consolation, qu'il aimerait mieux tout au 
monde que de croire qu'il n'eût pas satisfait à l'hon- 
neur militaire. Et, en disant cela, il nous fit asseoir, 
ce dont il eut grand'peine à nous donner l'exemple 
à cause des infirmités qui le rendent tout à fait 
impotent. 

Son salon n'était autre chose qu'une cave si basse 
que, dans beaucoup d'endroits, je ne pouvais me 
tenir debout, si petite qu'à cinq ou six nous étions 
gênés, et sans aucune autre ouverture qu'une petite 
porte donnant sur une autre cave où couchaient les 
officiers de son état-major et dans laquelle un bUn- 
dage avait été entièrement enfoncé. Le général 
Chassé s'excusa de la manière dont il nous recevait, 
en nous disant que nous ne lui avions pas laissé le 
choix de son logement, nos bombes ayant pénétré 
partout, excepté là où nous étions. 

Il nous raconta alors tout ce que la garnison avait 
souffert, et demanda au maréchal Gérard de faire 
transporter à l'hôpital d*Anvers cinquante amputés 



25 DÉCEMBRE 1832. 111 

qu'il avait encore, et de faire évacuer sur Berg-op- 
Zoom deux cent cinquante autres blessés qu41 ne 
savait pas où mettre. Le maréchal répondit que 
c'était contraire à la capitulation, mais que, par 
considération pour le général Chassé, il lui accor- 
dait sa demande. Aussitôt les cinquante amputés 
furent transportés à l'hôpital d'Anvers, où, sans la 
protection de nos soldats, ils auraient été massa- 
crés par la population. 

Le général Chassé avait aussi, comme tous les 
Hollandais, cette antipathie contre les Belges que je 
ne puis comparer qu'à la haine que se portent deux 
époux désunis ; et une de ses premières demandes 
au maréchal fut pour prier qu'on ne le remît pas 
entre les mains des Belges. Nous lui donnâmes à cet 
égard toutes les garanties qu'il pouvait désirer. 

De fil en aiguille, la conversation tomba sur la 
position politique dans laquelle s'était trouvé le gé- 
néral Chassé. Le maréchal alla même jusqu*à lui 
demander s'il avait espéré être secouru par le prince 
d'Orange. Alors Chassé, souriant, lui répondit 
qu'entre militaires on parlait bien rarement poli* 
tique, et qu'il le priait de ne point faire d'exception 
à la régie. 

La conversation dura encore quelque temps. En^ 
suite nous nous levâmes et prîmes congé du gêné* 
rai Chassé après lui avoir fait donner des ordres 
pour que la garnison prît les armes et allât se 
ranger sur les glacis près de la lunette de Kiçl, ce 



112 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

qui ne fut pas tout à fait obtenu sans peine. Le 
vieux général voulut nous reconduire lui-même 
au bras de Flahault. Il était bien ému, il nous 
le témoigna en nous quittant : « Je ne me sens 
plus, nous dit-il, que la tête saine, tout le reste est 
mort. » Nous le félicitâmes de nouveau sur sa belle 
défense, et, après Tavoir embrassé, nous le quit- 
tâmes pour commencer une tournée dans la cita- 
delle avec le général Favange et les majors Van 
der Wyck et Seelig. 

Ces trois officiers m*ont paru fort capables. Le 
général Favange a servi avec Rumigny dans le 12® de 
ligne; le major Van der Wyck est un parfait gen- 
tleman qui nous a fait les honneurs de la citadelle 
avec le meilleur goût possible ; le major Seelig nous 
a prouvé pendant le siège combien il était bon 
officier d'artillerie. Aussi avons-nous été charmés 
'avoir ces trois militaires pour cicérones. 
Nous en sommes venus bientôt à causer des évé- 
nements du siège, et nous ne pouvions nous empê- 
cher de rire quand les Hollandais nous avouaient 
que telle ou telle batterie les avait beaucoup gênés 
ou quand, de notre côté, nous leur racontions que 
telle pièce ou tel bastion nous avait fait beaucoup 
de mal. Le major Seelig me demanda si j'avais ob- 
servé lefFet de la pièce qu'il avait constamment 
tenue au saillant du bastion de Tolède : « Je l'ai si 
bien observé, lui répondis-je, qu'elle a manqué 
m' emporter la tête. — Ah 1 , je vous remercie, re- 



25 DÉCEMBRE 1832. 113 

prit-il. — Et vous, ajoutai-je, que dites-vous du feu 
de la batterie n® 13? — Elle m'a tué deux de mes 
meilleurs capitaines d*artil]erie, répondit-il. — Ahl 
parfait », répliquai-jc ; et la conversation changea 
de sujet. 

Ces messieurs me montrèrent que si leur feu 
avait été faible les premiers jours, c'est qu'ils ne 
voyaient nullement nos tranchées et qu'ils ne vou- 
laient point brûler leur poudre aux moineaux; 
ils n'ont su sur quoi pointer que lorsque nos bat- 
teries ont ouvert leurs feux. Le général Favange me 
dit que son avis avait été de tirer constamment, 
n'importe sur quoi, persuadé que quelques boulets 
auraient toujours porté, mais les officiers d'ar- 
tillerie avaient observé que des magasins «'i poudre 
pouvant sauter pendant le siège, ils ne voulaient 
pas consommer leurs munitions inutilement et 
qu'ils ne voulaient tirer qu'autant qu'ils pourraient 
ajuster. Ce qui prouve que les officiers d'artillerie 
avaient raison, c'est qu'ils ont manqué voir sauter 
leur grand magasin à poudre, dans lequel se trouvent 
encore aujourd'hui deux cent mille livres de poudres. 
Une des bombes de gros mortier est tombée tout 
contre et a môme renversé une partie de mur. 

Tout en devisant ainsi, nous parcourions les rem- 
parts où il y avait encore un assez grand nombre de 
pièces en batterie, bien que nous en eussions dé- 
monté une grande quantité qui gisaient sur les rem- 
parts et dont quelques-unes sont réduites en mille 



jl4 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

morceaux. Ils me dirent alors que s'ils s'étaient 
rendus, ayant encore autant de bouches à feu en 
batterie, c'est que nous leur avions détruit le réduit 
dans lequel ils comptaient tenir après l'assaut. En 
effet, je vis qu'il était dans le plus mauvais état 
possible et nullement défendable. Ils me racontè- 
rent alors qu'ils l'avaient palissade sept fois, que 
sept fois notre artillerie avait détruit la palissade, et 
qu'ils avaient perdu soixante hommes en y travaillant. 
En général, les pertes de l'artillerie ont été très fortes. 
De cinq cents hommes, elle est réduite à près de 
trois cents, etl'onnepeut nier qu'elle ne se soit com- 
portée avec le plus grand courage. D'après ce que 
m'ont dit les officiers hollandais eux-mêmes, si le 
reste de la garnison se fût comporté comme les ca- 
nonniers, ils eussent pu prolonger la défense encore 
plusieurs jours. Leurs dispositions contre l'assaut 
étaient excellentes, mais nos bombes en ont détruit 
Ja plus grande partie, et, ce qui a achevé de démo- 
raliser l'infanterie de la garnison, c'est que l'affreux 
souterrain qui servait d'hôpital a été défoncé par 
nos projectiles et que plusieurs blessés ont été tués 
sur la paille où ils étaient couchés. 

Ce n'est là, au surplus, qu'un détail de la scène 
d'horreur, que présente la citadelle. Je n'entrepren- 
drai pas de la dépeindre, car rien n'est plus difficile 
à décrire que la confusion. Mais figurez-vous un 
monceau de décombres, de briques, de plâtras 
noircis, de terre renversés par les bombes, par les 



25 DÉCEMBRE 1832. \Vi 

boulets et les biscaïens, de cendres, d'affûts de 
canons, de sang, de lambeaux de vêtements : au 
milieu de tout cela quelques rares pans de murs 
restés debout, comme pour montrer qu'il y avait eu 
là des maisons, et qui ressemblent à de la dentelle 
tant les trous de boulets y sont multipliés ; vous 
aurez ainsi une idée aussi exacte de l'intérieur de la 
citadelle qu'on peut l'avoir sans y avoir été. 

En sortant de cette dévastation, on sent encore 
une forte odeur de brûlé jusque sur le glacis où nos 
troupes étaient rangées pour attendre la sortie de la 
garnison. Nous avions cinq cents canonniers, six cents 
sapeurs du génie, et les 7% 23®, 61® et 65® régiments, 
le tout sous le commandement du général Fabre. La 
tenue de nos soldats était magnifique, et les Hollandais 
n'ont pu s'empêcher de les admirer. A trois heures 
et demie, lorsque le jour commençait déjà à baisser, 
la garnison de la citadelle qui s'était formée en 
colonnes sur le glacis, à la droite de la lunette de 
Kiel, s'est mise en mouvement au bruit des clairons, 
et, le général Favange en tête, a défilé au nombre 
d'environ quatre mille hommes, dans l'ordre que 
voici : un bataillon de la 7® afdeeling (régiment), un 
bataillon de flanqueurs de la 3® afdeeling, trois batail- 
lons de la 10® afdeeling avec le colonel en tête et la 
musique, un bataillon d'élite et le bataillon d'artil- 
lerie. Les troupes étaient belles et les officiers, qui en 
général sont très bien, paraissaient navrés du devoir 
qu'ils allaient remplir. 



116 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

Nos tambours ont battu aux champs et les offi- 
ciers supérieurs se sont mutuellement salués. Arrivée 
à la gauche de la ligne française, la colonne hol- 
landaise s'est mise en bataille, a formé les faisceaux 
et a déposé sa buffleterie ainsi que les tambours 
et les clairons. Les officiers ont gardé leur épée, 
puis toute la troupe, sans armes, est rentrée dans la 
citadelle où tous les postes étaient déjà occupés par 
nos troupes sous le commandement du général 
Rulhières. 

Ce spectacle a produit une impression profonde 
sur tous ceux qui y ont assisté, et je ne saurais 
trop louer le tact et la convenance qu*ont montrés nos 
soldats. 11 ne leur est pas échappé un seul mot dé- 
placé et les seules paroles qu'ils aient proférées ont 
été des paroles d'encouragement et de compassion. 

Vous savez déjà tout ce qui est arrivé aux canon- 
nières ^ Aujourd'hui, je vais voir le roi des Belges, 
qui est venu ici. Puis je vais à l'hôpital répandre les 
bienfaits du Roi, et je retournerai visiter la citadelle. 
Demain matin, je visiterai l'hôpital de Malines et 
une partie de la division Schramm, et je coucherai à 
Hruxelles. Après-demain, je me mettrai en route 
pour Paris. Peut-être coucherai-je en route, mais, en 
tous cas, je crois être près de vous le 28 dans la soi- 

1 . La flottille qui se trouyait sous les murs d'Anvers n'avait 
pas été comprise dans la capitulation. Elle fit contre la digue 
de Doel une tentative qui tut repousséc. Les Hollandais incen- 
dièrent ou coulèrent leurs vaisseaux. Un seul échappa. 



17 JUILLET 1833. 117 

rée, ce qui me fait, bien plaisir. Veuillez, ma chère 
maman, présenter mes tendres hommages au Roi. 

F. o. 



XL 

AU MARÉCHAL SOULT 

17 juillet 1833. 

J'ai appris avec bien du plaisir, monsieur le ma- 
réchal, que les eaux vous avaient déjà fait du bien et 
que vous trouviez depuis votre départ de Paris une 
amélioration sensible dans votre santé. Je vous ex- 
primerai en même temps tout mon regret de ne point 
vous voir ici au moment où de grands événements 
vont se passer en Portugal et surtout en Angleterre*. 
L'état de Topinion publique à Paris mériterait aussi 
toute votre attention, et si le Gouvernement persiste 
dans ce que je n'hésiterai pas à qualifier son aveu- 
glement au sujet de la question des fortifications de 
la capitale, je craindrai vivement, pour le 28 juillet, 
une manifestation qui, cadrant avec les attaques des 
tories en Angleterre et le départ de Bourmont pour 
le Portugal, produirait un effet bien fâcheux, non 
seulement en France, mais aussi dans toute l'Europe. 

1 . En Portugal, l'expédition de dom Pedro contre dom Miguel; 
en Angleterre, les luttes des wbigs et des tories dans le nou- 
veau parlement. 

7. 



118 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

On a pris pour ces fortifications de Paris un parti 
qui a tous les inconvénients possibles et aucun avan- 
tage ; on a suspendu les travaux sans vouloir pour- 
tant Tannoncer, en sorte qu'en même temps qu'on 
se prive des progrès des ouvrages, on laisse subsister 
dans la population l'irritation que cette concession 
rendue publique aurait pu calmer. Je ne veux pas 
entrer ici dans une récrimination détaillée sur les 
causes qui ont amené cet état fâcheux de l'opinion ; 
je constate seulement les faits, et je viens vous de- 
mander, monsieur le maréchal, à vous, que j'ai tou- 
jours vu accessible à la vérité dans les moments les 
plus difficiles, d'employer votre juste influence pour 
dissiper les illusions où l'on en est encore ici. Soyez 
persuadé que si l'on ne rend pas publique la décision 
qu'on a prise de suspendre les travaux, si l'on n'an- 
nonce pas à haute voix que l'on ne cherchera pas à 
anticiper sur le vote des Chambres ; soyez persuadé, 
dis-je. que vous aurez, à la revue de la garde na- 
tionale, une manifestation d'opinion qui fera beau- 
coup de tort au gouvernement. J'en aurais bien 
long à vous dire à ce sujet, mais la poste va partir, et 
je dois être très bref: d'ailleurs vous suppléerez faci- 
lement, monsieur le maréchal, aux réticences que je 
m'impose dans ma lettre. Je le répète, je ne veux 
point examiner pourquoi ni comment l'opinion 
publique a été égarée comme elle lest aujourd'hui 
sur les fortifications de Paris : ce serait trop long et 
trop amer ; mais je voudrais qu'on ne s'abusât pas 



28 AOUT 1833. 119 

sur Tétat des esprits : le désenchantement serait trop 
pénible et le mal n'en serait que plus grand. 

Étant extrêmement pressé aujourd'hui, je me pro- 
pose, mon cher maréchal, de vous en écrire de- 
main ; et d'ici là, je vous prie de croire à la nouvelle 
assurance de tous mes sentiments pour vous. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 

P.- S. — J'ai promis au comte A. Walewski^ 
dont vous connaissez la généalogie, de vous recom- 
mander vivement la demande qu'il vous adresse, 
afin d'entrer dans la légion étrangère avec le grade 
de capitaine qu'il avait dans l'armée polonaise. 
Beaucoup de ses camarades sont entrés dans ce 
corps, et je crois que les talents et la position du 
comte Walewski le rendent tout à fait digne de votre 
bienveillance que je viens solliciter pour lui avec 
toute l'instance possible. 



XLI 

A MADAME ADÉLAÏDE 

Compiègne, le 28 août 1833. 

Je VOUS remercie de tout mon cœur, ma chère 
tante, du conseil que vous m'avez donné. Vous avez 

1. Ministre, puis président du Corps législatif sous le second 
empire. 



120 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

bien raison de compter sur la manière dont je rece- 
vrai tout conseil en général et, en particulier, tout 
avis qui me viendrait de vous. Néanmoins, ainsi que 
vous Tavez vu, je n'ai point été de votre opinion 
cette fois. Voici mes raisons, vous les jugerez : 

1^ Si j'étais venu à Paris, le Roi m'aurait très 
probablement redemandé mon avis sur ce voyage* ; 
en le lui disant je n'aurais fait que l'inquiéter et me 
mettre les ministres à dos ; j'ai mieux aimer éviter 
cet inconvénient. 

2^ J'aurais eu l'air d'être venu prendre le mot 
d'ordre des ministres pour ce qu'il y aurait à faire 
en l'absence du Roi ; et je veux non seulement ne 
pas me mêler des affaires, mais surtout ne pas 
paraître m'en mêler. 

3° Les affaires de Portugal, de Tœplitz, et les 
nouveaux projets des carlistes et de la ducbesse de 
Berri m'avaient tellement irrité, que j'aurais craint 
de ne pas pouvoir contenir ma bile dans toute 
conversation avec le Roi. Or, c'est ce que je dois 
éviter et ce que j'évite par-dessus tout pour mille et 
mille raisons que bien vous savez. J'ai encore plu- 
sieurs autres raisons que je pourrais vous dire, mais 
que je ne veux point écrire, qui m'ont déterminé 
à rester ici, à Compiègne. 

Maintenant, je fais des vœux bien sincères pour 
que les craintes que m'inspire le voyage du Roi 

1. En Normandie. 



13 SEPTEMBRE 1833. 121 

scient mal fondées ; et j'ai été bien lieureux d'ap- 
prendre par Nemours que la première journée ait 
été si bonne. De nouveau, ma chère tante, mille 
et mille remerciements de cœur pour un conseil 
que je regarde comme une preuve d'affection de 
plus de votre part. J'ai été d'un avis contraire, mais 
je n'en suis pas moins touché de ce que vous avez 
fait pour moi. J'espère et je crois que votre voyage 
se passera au mieux. 

F. o. 



XLII 

AU COMTE ALEXIS DE SAINT-PRIEST* 

Saint-Cloud, le 15 septembre 1833. 

M. de la Rosière * vous donnera verbalement, 
mieux que je ne saurais le faire par écrit, les nou- 
velles d'Europe qui peuvent vous intéresser. La 
solution des affaires de Belgique étant de nouveau 
et indéfiniment ajournée, l'attention publique se 
concentre sur la Péninsule et sur la réunion des 
souverains du Nord. Pour la Péninsule, quoique le 

1. Alors envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de 
France au Brésil. 

2. M. Thuriot de la Rosière, secrétaire de légation aa 
Brésil. 



122 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

succès de dom Pedro devienne de jour en jour plus 
probable, cependant les éléments de guerre civile 
que renferme ce malheureux pays, sont loin d'être 
épuisés ; et la mort toujours imminente du roi 
d'Espagne peut, d'un moment à l'autre, amener une 
nouvelle complication dans ces affaires déjà bien 
trop embrouillées. Aussi est- on généralement bien 
plus inquiet de la tournure que peut prendre la 
lutte dont le Portugal est le théâtre, que des réso- 
lutions qui pourraient être adoptées dans la réunion 
des trois souverains du Nord. Je suis intimement 
convaincu que cette conférence n'aura aucun résul- 
tat, et qu'elle n'a d'autre but que de prouver que 
la Sainte-Alliance n'a point été dissoute, et que les 
souverains savent en toute occasion préférer l'in- 
térêt général de la cause absolutiste à l'intérêt par- 
ticulier des pays qu'ils gouvernent. Mais le public 
français n'est point aussi rassuré que je le suis sur 
les conséquences du congrès de Tœplitz ; et l'on 
s'attend à quelque démonstration hostile qui n'aura 
pas lieu. 

Cependant je me réjouis de voir l'opinion du 
pays dans cette direction ; car rien n'est plus 
propre, selon moi, à rallier les différentes nuances, 
que la croyance de l'hostilité des puissances étran- 
gères. Louis-Philippe sera populaire en raison directe 
de l'éloignement que l'Europe manifestera pour lui. 
C'est encore ce qui vient de se manifester dans le 
voyage de mon père en Normandie, où l'accueil qui 



21 AVRIL 1834. 123 

lui a été fait a été d autant meilleur qu'on le croyait 
plus menacé par une coalition. A l'intérieur tout 
va à souhait, et je m'en rapporte à M. de la Rosière 
pour vous donner à ce sujet tous les détails que 
vous lui demanderez : vous pouvez avoir confiance 
dans ses renseignements. Laissez-moi vous assurer 
de loin comme de près de tous mes sentiments et 
vous répéter, mon cher comte, qu'auprès de moi 
les absents ne sauraient avoir tort. 



F. -p. d'o. 



XLIII 

A LA REINE DES BELGES 

Meudon, le 21 avril 1834. 

Voilà bien longtemps, ma chère Louise, que j'avais 
le projet de décrire; mais j'ai été tous ces jours-ci 
si profondément enfoncé dans le pétrin, comme dit 
le Père, que je n'ai pas eu, à la lettre, le temps de 
prendre la plume. Maintenant me voici de retour 
dans ma solitude de Meudon où l'on m'a réexpédié 
pour que je soigne ma poitrine, et je vais causer 
un peu avec toi de tous les gros événements qui 
viennent de se passer en France. 



124 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

L'émeute de Bruxelles, que je te remercie de 
m'avoir racontée si en détail, n'était qu'une émeute 
à Tcau de rose en comparaison de la secousse que 
nous avons dû subir. L'explosion du complot ourdi 
presque publiquement depuis deux ans par nos en- 
nemis vient d'avoir lieu, et nous venons de triom- 
pher du plus grand danger que nous ayons couru 
depuis 1830, sans en excepter le 6 juin *. Au 6 juin, 
le parti républicain s'est montré plus nombreux que 
dans ces derniers temps, mais moins discipliné et 
privé de cette organisation qu'il a mis deux ans à 
se donner, qui a doublé ses forces et l'a dispensé 
de se recruter numériquement. Il serait trop long 
de te détailler ici le vaste plan dont le résultat de- 
vait être notre renversement; mais en voici, en peu 
de mots, les traits principaux. 

L'insurrection de la Savoie qui devait être le 
signal pour Lyon, se trouvant manquée *, on fit 
arriver dans cette dernière ville tous les frères et 
amis qui devaient servir au mouvement de Ramo- 
rino, et l'on rattacha assez habilement à leurs me- 
nées insurrectionnelles une question industrielle 
qui n'était qu'un prétexte pour mettre en jeu les 
ouvriers en soie. Et c'était si peu le motif réel que 



1. Funérailles du général Lamarque. 

2. L'agitateur italien Ramorino (le même qai avait com- 
mandé un corps d'armée polonais en 1831) entreprit, au mois 
de janvier 1834, de soulever la Savoie et le Piémont. Genève 
était le point de ralliement des insurgés. Ce mouvement échoua. 



21 AVRIL 1834. 125 

les insurgés oublièrent la question de tarifs et de 
fabrique dès que la collision fut devenue certaine. 

En même temps qu'on organisait la révolte de 
Lyon, un député dont je tairai le nom, parce qu'il 
est compromis dans une enquête judiciaire, s'occu- 
pait activement de séduire les troupes qui étaient 
en Lorraine et d'exploiter au profit de la République 
le mécontentement que produisaient dans l'armée 
les réductions, au moins fort intempestives, de la 
Chambre. On parvint à corrompre quelques sous- 
ofBciers des garnisons de cuirassiers de Nancy et 
de Lunéville et un ou deux hommes isolés des gar- 
nisons de Dijon et de Paris. Sur ces données, les 
chefs du parti républicain se crurent certains de 
l'appui ou au moins de la neutralité de l'armée, et 
ils prononcèrent à la tribune de la Chambre des 
députés le mot de « bataille ». 

Dès ce moment, pour tous les hommes sensés, la 
lutte devint prochaine et inévitable, et l'on s'y prépara 
de part et d'autre. On approvisionna Lyon, on 
renforça la garnison de Paris, on hâta les élections 
de la garde nationale pour que toutes les légions 
fussent promptement constituées. D'un autre côté, 
de l'or était répandu, des armes achetées, des émis- 
saires envoyés dans toutes les directions, et certains 
journaux devenaient plus subversifs que jamais. 
Mais on ne prévoyait pas encore quand la guerre 
civile commencerait, et, pour ma part, j'étais per- 
suadé que ce serait à l'occasion de l'exécution de 



126 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

la loi sur les associations. Cela me semblait encore la 
meilleure chance qu'eussent les républicains d'en- 
traîner avec eux ou au moins de neutraliser tous les 
hommes qui, sans être ennemis du gouvernement, 
voyaient avec peine cette loi qu'ils accusaient d'être 
réactionnaire. C'était là certainement ce que les 
bousingots avaient de mieux à faire ; car toutes 
les fois qu'ils seront ainsi réduits à leurs propres 
forces, ils seront écrasés en un instant, et ce n'est 
qu'en trompant une partie de la population qu'ils 
peuvent avoir quelques chances de succès. 

Mais les chefs, sentant que ce serait sur eux sur- 
tout que pèserait la loi contre les associations, hâ- 
tèrent le mouvement, et, sans même se donner cette 
fois la peine d'imputer au gouvernement un grief ou 
une provocation, on tira à Lyon des coups de fusil 
sur la troupe. La troupe riposta et la guerre civile 
fut allumée. Mais les illusions des répubhcains fu- 
rent successivement dissipées. Ils avaient compté sur 
la troupe, la troupe agit avec vigueur sans hésita- 
tion et sans une seule défection. Ds avaient compté, 
à Paris, que les insurgés lyonnais chasseraient la gar- 
nison comme en novembre, et la ville n'a pas été 
évacuée. Ils avaient compté, à Lyon, que Paris s'in- 
surgerait, et Paris ne s'est pas insurgé. Et cela pour 
deux raisons : la première, c'est que les sommités 
du parti républicain ne s'exposent guère, et que leur 
vie se passe à exciter au combat la veille et à désa- 
vouer les combattants le jour de la lutte, puis à les 



21 AVRIL 1834. 127 

exalter de nouveau le lendemain quand le danger est 
passé. La seconde, c'est qu'on avait désorganisé Té- 
mcute en faisant arrêter, quelques heures avant que 
le mouvement éclatât, les hommes qui devaient la 
diriger, en sorte qu'il n'y a plus eu d'engagée que la 
queue la plus hideuse du parti : des bandits et des 
assassins, comme l'a fort bien dit M. Guizot. 

D'autres désappointements attendaient les répu- 
blicains. Los sous-ofliciers de cuirassiers furent ar- 
rêtés par les troupes lorsqu'ils voulurent tenir quel- 
ques propos. Dijon, où la Société des Droits de 
l'Homme avait envoyé l'ordre de faire une émeute, 
Dijon ne bougea pas. A Châlons, où le même ordre 
avait été envoyé, à peine essaya-t-on une barricade 
que trente hommes du 7® léger détruisirent sans coup 
férir. A Clermont, il n'y eut rien, ni dans tout le 
reste de la France, excepté à Saint-Étienne, car je ne 
puis parler de l'équipée d'Arbois, qui a duré quel- 
ques heures et finit de sa belle mort par la fuite 
précipitée de ses deux ou trois chefs de mouvement. 

Ce n'est qu'à Lyon, qui était le centre d'action de 
nos ennemis et où avait été amenée depuis long- 
temps une masse effrayante d'armes, de munitions 
et d'argent, ce n'est qu'à Lyon que la lutte a eu vrai- 
ment un caractère grave. Le plan des insurgés était 
de couper à la garnison de Lyon toute communi- 
cation avec le dehors et de l'empêcher de donner 
ici aucune nouvelle. Pour cela les télégraphes furent 
détruits sur-le-champ ; les quais du Rhône et de 



J28 LETTRES DU DLC d'ORLÉANS. 

la Saône furent barricadés fortement, ainsi que les 
faubourgs, dont les habitants, assez bien disposés, 
furent contenus par des bandes d'insurgés. La popu- 
lation lyonnaise paya cher alors sa lâcheté et son 
refus constant d'avoir une bonne garde nationale, 
que les Lyonnais n'ont pas voulu réorganiser sous 
prétexte que, lorsqu'on paye des soldats, ce n'est pas 
la peine de se faire tuer. Le général Aymard dut, 
pour rétablir sa communication avec l'extérieur, 
brûler presque toute la Guillotiùre, qui est une ville 
de près de vingt mille âmes, ravager par le canon les 
quais du Rhône, enlever Vaise de vive force et puis 
canonner, pour achever l'insurrection, les rues du 
centre de la ville où chaque coup de canon abattait 
des étages entiers de ces maisons pourries. 

Mais du moins ces horribles désastres ont-ils 
produit un résultat qui peut, sinon racheter des 
malheurs aussi affreux que ceux de la guerre civile, 
du moins en prévenir de plus grands encore. La 
loi sur les associations est désormais facile à exécu- 
ter; l'armée est retrempée et inaccessible aux séduc- 
tions républicaines ; les hommes consciencieux de 
tous les partis ont horreur des assassinats commis, et 
tandis que ce n'est qu'à Paris qu'un mouvement 
insurrectionnel peut jamais avoir la chance de ren- 
verser le gouvernement, c'est à Paris qu'il est 
désormais le moins facile. La garde nationale s'est 
prononcée avec une énergie extraordinaire ; on 
n'avait demandé qu'un bataillon par légion, et on a 



21 AVRIL 1834. 129 

eu peine à empêcher les autres de marcher. Ceux 
qui sont venus sont arrivés au grand complet, et 
la banlieue, qu'on a envoyé chercher à dix heures 
du soir, arrivait à quatre heures du matin, au nombre 
de douze cents hommes, à la place de la Concorde. 
Pour ma part j*ai vu les gardes nationaux de la 
G® légion, petits boutiquiers de la rue Saint-Denis, 
faire dans la rue Saint-Martin le coup de fusil avec 
une grande résolution et beaucoup d'enthousiasme. 
Ils étaient découverts de la tête jusqu'aux pieds et 
ils se battaient contre des hommes cachés soigneu- 
sement. Eh bien, ils n'hésitaient pas un instant. 
Et il fallait même les retenir, car le besoin d'ordre 
et de repos était chez eux une passion furieuse à 
laquelle ils se livraient avec emportement. 

Une fois entrés dans les maisons d'où l'on avait 
tiré sur eux, il était bien difficile d'arrêter leurs 
coups. C'est là ce qui explique la malheureuse affaire 
de la rue Transnonain qu'on a bien grossie, mais 
où il est malheureusement vrai que des innocents 
ont péri. Mais que leur sang retombe sur ceux qui 
ont provoqué la guerre civile ! Quant à la famille 
Breffort, qui a été citée comme la principale victime, 
il paraît, au contraire, que c'est elle qui a attiré la 
vengeance des troupes. Le fils Breffort a fait feu 
de sa chambre, et le père qui, comme tu le sais, 
était l'oncle de madame de Fabricius S était un car- 

1. M. de Fabricius était conseiller de légation et chargé 
rraflaires des Pa>s-Bas à Paris. 



130 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS, 

liste renforcé. J'espère pourtant que ce sont les 
seules victimes de la fureur des guerres civiles et 
que les autres étaient des combattants. Mais en pas- 
sant dans la rue Saint-Martin, le 14 au matin, je 
n'ai pu voir sans tressaillir des mares de sang dans 
la rue, autour des cadavres qui couvraient un reste 
de barricades. Ce qui m'a paru surtout le plus hor- 
rible était de voir sur une maison blanche le sang 
couler du second étage au premier. 

Mais nous sommes maintenant dans un moment 
où, gouvernement et opposition, de part et d'autre, 
l'on ne connaît, l'on ne veut, l'on ne recherche que 
la force brutale. Puissions-nous en sortir bientôt! 
Car, bien que l'emploi nous en soit toujours avan- 
tageux, je ne suis pas de ceux qui appellent les 
collisions, et je désire ardemment que la guerre 
civile qui fermente encore dans tous les esprits, dans 
ceux des exaltés comme des modérés, fasse place à 
des sentiments plus d'accord avec un gouvernement 
plus légal. 

F* 0. 



XLlV 

A LA REINE DÈS BELLES 

Dimanche, 18 mai 1834: 

C'est moi, ma bien chère Louise^ qui ai eu la si 



18 MAI 1834. 131 

douloureuse fonction d'instruire la Reine et toute la 
famille de notre malheur ^ Quoique je prévisse que 
ce coup si cruel te fût réservé, cependant cette 
attente n*a pu adoucir la peine que j*en ai ressentie. 
Je ne chercherai point à te donner des consolations 
parce que je sais que, dans ton affliction si profonde 
et si juste, elles sont inutiles, et que c'est presque 
aggraver le mal que de chercher à te le faire oublier. 
Mais du moins j'ai besoin de te dire que mon cœur 
est avec toi dans cette crise terrible, et que je te 
connais assez et t'apprécie trop pour ne pas être 
sûr que tu trouveras, en toi et dans l'affection de 
tous les tiens, les forces nécessaires pour résister à 
une secousse aussi affreuse, et pour te ménager 
pour un avenir moins sombre que le présent. 

F. 0. 



XLV 

A LA REIiNE DES BELGES 



1834. 



».. Ce qui me rend si vif sur cette question *, c'est 
que je suis persuadé que, le jour où la France 

1 i La mort du prince royal de Belgique, âgé de dix mois. 

2i L'abandon du Limbourg et du Luxembourg par la Bel- 
gique à la Hollande. (Note de la duchesse d'Orléans.) — 11 y a 
quelque incertitude sur la date de cette lettre. 



132 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

cessera de croire que le Père est un homme na- 
tional, ce jour-là notre trône, qui a résisté à tant de 
secousses, sera sérieusement ébranlé. C'est une 
pierre de touclie. 

... Nous devons, sous peine de ne pas vivre, 
être le dos à la France, la face à l'étranger. On 
nous passera beaucoup pourvu que le pays se sente 
défendu par nous et que nous soyons en tout 
aussi jaloux que lui de ses intérêts et de sa prépon- 
dérance. Si ce sentiment vient à être détruit, et dé- 
truit par notre faute, c'est un poison dont nous 
mourrons tôt ou tard, c'est le commencement du 
divorce entre la France et nous. Sur l'Espagne nous 
sommes déjà restés bien juste en deçà de la limite 
de l'honneur français. Si la Belgique devient une 
deuxième édition de l'Espagne, ce sera un morceau 
impossible à faire avaler à ce pays-ci. 

F. 0. 



XLVi 

AU COMTE ALEXIS DE SAINT-PRIEST 

NeuiUy, le 24 mai 1834. 

Pour vous parler un peu des affaires de notre 
monde européen, je vous dirai, ce que vous savez 
sans doute déjà, c'est que nous venons de traverser 



24 MAI i834. 133 

une des crises les plus graves de celles que nous 
avons subies depuis quatre ans. Avant de se laisser 
atteindre et disperser par des lois répressives adop- 
tées dans cette session, les associations ont tenté un 
effort désespéré ; vous connaissez les détails de celte 
horrible lutte et son résultat. Aujourd'hui, ces 
associations patentes et publiques sont terrassées, et 
quelques-uns de leurs débris essaient en vain de se 
reformer en sociétés secrètes. L'appui général de la 
classe moyenne, l'adhésion franche des deux Cham- 
bres et du corps électoral, le dévouement de l'armée, 
où pas un seul soldat n'a hésité, ont donné du ton 
à notre gouvernement et de la confiance au pays ; 
nous sommes vainqueurs partout. Mais je ne suis 
pas de ceux qui se font illusion sur l'état des esprits. 
Les partis ne se rallient que lorsqu'ils sont décou'- 
ragés ; les factions en France ne le sont pas encore 
assez pour se dissoudre. Quarante années d'agita- 
tion et de révolutions toujours amenées par l'emploi 
de la force, soit du côté de l'opposition, soit du 
côté du pouvoir, ont, malheureusement pour notre 
patrie, généralisé cette opinion qui, aujourd'hui, je 
ne crains pas de le dire,» égare les gouvernants et 
les gouvernés : c'est l'opinion qu'on ne fonde ou 
renverse les gouvernements, qu'on ne les défend ou 
les ébranle que par la force brutale. La guerre civile 
n'est plus dans la rue, nous l'en avons chassée, et, je 
crois, pour longtemps; mais elle est dans tous les 
esprits, et il n'est pas aujourd'hui une nuance d'opi- 

8 



134 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

nion en France qui, pour moi, juge impartial, ne 
laisse entrevoir les coups de fusil comme son argu- 
ment favori. Cette disposition, je le répète, existe de 
part et d'autre, et ce ne sont plus les attaquants qui 
ont le monopole de la violence ; le besoin d'ordre et 
de repos est devenu pour la majorité paisible du 
pays une passion, une nécessité impérieuse que Yon 
cherche à satisfaire avec fureur. 

A côté de cet état des esprits, inévitable héritage 
de tant de révolutions, l'avenir s'annonce pourtant 
d'une manière satisfaisante. Les élections s'appro- 
chent, et j'ai la conviction qu'elles seront telles 
qu'on peut les désirer; la récolte est superbe, les 
manufactures ont de l'ouvrage ; notre armée, remise 
sur un pied respectable, est belle, nombreuse et 
contente. Le danger que je viens de vous signaler, 
d'un retour à la guerre civile, est loin d'être immi- 
nent, il est même très éloigné; mais je ne sais quel 
événement pourra donner aux esprits une autre 
tendance que celle qui les domine tous aujourd'hui 
et qui s'adapte à toutes les opinions. 

Vous apprendrez probablement, en même temps 
que vous recevrez cette lettre, la mort du général 
La Fayette, qui vient de terminer une vie si longue, 
si honorable aux yeux de tous les hommes de bonne 
foi, en se confessant et se faisant enterrer dans le 
caveau réservé aux Noailles dans le cimetière de Plo- 
pus. Ses funérailles, qui ont eu lieu avant-hier, ont 
été parfaitement convenables ; toutes les nuances de 



2 JUIN 1834. 135 

Topinion de Juillet s'étaient réunies pour rendre 
hommage à de grandes vertus privées et à de 
grands services politiques. Le nombre des hommes 
de désordre était bien petit, mais c'est un des 
vices de notre société que quelques perturbateurs 
puissent tenir en échec des masses immenses. 

Mais il est temps que je laisse mon verbiage poli- 
tique, et je m'empresse, mon cher comte, de vous 
renouveler Texpression de tous les sentiments que 
vous me connaissez pour vous. 

F. p. d'o. 



XLVTl 

A LA REINE DES BELGES 

Tuileries, 2 juin 1834. 

... Je t'avais promis de te mander l'effet pro- 
duit par la mort du général La Fayette ; mais, en 
vérité, je suis honteux de le dire pour notre 
époque et pour notre nation, cet événement n'a 
produit aucune sensation. 

Pour ma part même, j'ai souffert de ne pas voir 
le peuple rendre plus d'hommages à la mémoire 
d'un homme qui, après tout, malgré ses erreurs, a 
été une des plus grandes illustrations de la France 



136 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

et qui a tant fait pour la cause que nous servons. 
Je crains beaucoup qu'avec ce stupide système de 
ne soigner que les intérêts matériels, on n'arrive 
à comprimer tout élan, tout respect dans notre 
pays, et à ne plus intéresser la nation qu'à la ré- 
colte et à la cherté du pain. C'est là où on nous 
mène, et je m'en afflige singulièrement, d'autant 
plus que cette disposition, en étouffant l'esprit de 
discussion qui est l'essence de noire gouvernement, 
n'exclut nullement la brutalité des passions politi- 
ques qui s'expriment à coups de fusil... 

F. o. 



XLVllI 

AU MARÉCHAL SOULT* 

Château de Compiègrie, 18 août 1834 

C'est avec bien du plaisir, mon cher maréchal, 
que j'ai appris hier, par le général Schneider, que 
vous vous trouviez de mieux en mieux de votre 
séjour à la campagne et de Texercice que les mé- 
decins vous ont ordonné prendre. Je sais par ex- 
périence que, sous tous les rapports, ce régime 

1 . Le maréchal Soult avait quitté le ministère de la guerre 
Je 18 juillet, et y avait été remplacé par le maréchal Gérard. 
Le Prince avait vu avec regret la retraite d*un ministre pour 
lequel il professait une grande estime. 



18 AOUT 1834. 137 

vaut mieux que la vie de bureau, et je m'y suis 
moi-môme soumis depuis mon arrivée ici pour le 
camp. 

Les manœuvres ont déjà commencé, et je suis 
on ne peut plus satisfait des troupes qui sont réu- 
nies ici. Malheureusement le militaire, ici comme 
dans toute Tarmée, est inquiet de son avenir, et 
son inquiétude, que Taspect général des affaires ne 
motive pas trop, produit un vrai malaise dans les 
régiments. Menacé dans sa plus chère espérance, 
Tofficier ne peut regagner les plus belles années 
de sa vie qu'il a consacrées à des services qu'on 
semble ne plus vouloir payer. Il ne sait plus mênic 
si l'on défendra vivement ses intérêts. Je regarde la 
prochaine session comme bien importante pour 
l'avenir de l'armée; de vive voix je vous en dirais 
plus. 

La comédie fort peu convenable, à mon avis, 
qui vient de se jouer à la Chambre des députés 
h l'occasion de l'adresse*, ne permet de rien pré- 
juger à cet égard. Il me semble que l'opposi- 
tion et le ministère ont voulu jouer au plus fin, 
et que de part et d'autre on s'est trouvé mystifié, 
si je puis appliquer ce mot à de si graves inté- 
rêts. Aujourd'hui, autant que je puis savoir ces 
choses-là en province, la discorde est de nouveau 
dans le conseil, et l'intervention en Espagne serait, 
dit-on, le brandon qui a divisé ces hommes na- 

1 . Séances des 13-14 août 1834. 

8. 



138 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

guère si homogènes, pour me servir du terme 
technique. Sans vouloir entrer dans ces tracasse- 
serics, que vous savez, mon cher maréchal, que 
j'apprécie à leur juste valeur, je conçois que le 
sombre avenir de TEspagne occupe vivement la 
sollicitude des hommes qui sont au pouvoir, et je 
partage entièrement l'opinion que vous concevez 
des destinées futures de ce malheureux pays. Les 
déchirements que vous lui prédisez et les causes 
que vous y assignez ne sont décrites dans la lettre 
que vous m'avez fait le plaisir de m'écrire qu'avec 
une trop effrayante vérité. 

Je ne peux assez vous dire, mon cher maréchal, 
combien j'ai à me louer des généraux que vous 
avez désignés pour faire partie du camp de Com- 
piègne ; si tous les officiers généraux servaient 
comme les généraux Schneider, Blancart, Marbot, 
Galbois, Grouchy et Roussel, la tête de l'armée ne 
serait point tombée dans le discrédit où malheu- 
reusement elle s'enfonce chaque jour davantage. 

Je m'étais flatté de voir ici pendant mon séjour 
au camp le marquis de Dalmatie * ; mais je suppose 
maintenant qu'il ne viendra pas à Paris' avant l'hi- 
ver. Je vous demanderai de lui exprimer mes 
regrets, et de croire, mon cher maréchal, à la bien 
sincère assurance de tout mon attachement. 

FERDINAND-PHILIPPE d'ORLÉANS. 
1. Le fils du maréchalt Soult. 



10 SEPTEMBRE 1834. i3t> 



XLIX 

AU MARÉCHAL SOULT 

Compiègne, 10 septembre 1834. 

J'ai d'abord à vous remercier, monsieur le 
maréchal, des deux lettres que vous m'avez écrites, 
et qui me sont par\'enues ces jours-ci à Com- 
piègne. Je crains que les conjectures dont vous 
voulez bien me faire part sur l'avenir de TEspagne, 
ne continuent malheureusement à se réaliser, et je 
ne vois pas que ce pays fasse, jusqu'à présent, 
aucun progrès vers la tranquillité et le repos dont 
il a si grand besoin. Je ne puis, au reste, en juger 
que bien superficiellement, car je suis ici tout à 
fait en dehors du mouvement de la politique et 
exclusivement occupé des détails du camp et de 
l'instruction des troupes. Je regrette bien vivement, 
mon cher maréchal, que vous ne puissiez pas les 
voir ici, ces troupes que vous avez formées, et 
qui, je vous l'assure sans flatterie, vous apprécient 
chaque jour davantage à mesure que leurs inquié- 
tudes sur leur avenir leur rappellent votre chaleu- 
reuse persévérance à défendre leurs intérêts et 
leurs droits. Aujourd'hui ces droits sont de nou- 



140 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

veau menacés : le mauvais vouloir d'une coterie, 
toute -puissante en ce moment, et qui a déjà 
fait bien du mal à la France, se montre à 
découvert, et toutes les voix sur lesquelles l'armée 
devrait compter pour la défendre sont loin de se 
faire entendre. L'on a été uni pour renverser une 
supériorité qui gênait, aujourd'hui l'on est divisé 
de nouveau, et ceux mêmes qui ont le plus 
coopéré aux intrigues que nous avons eues sous 
les yeux, en sont déjà à se repentir et à le dire 
hautement. 

Le Roi, que j'ai été voir avant-hier, m'a dit 
qu'il avait reçu de vos nouvelles. Nous avons long- 
temps causé ensemble, et j'ai été bien heureux de 
le voir absolument dans les mêmes idées que moi 
sur ce qui peut rassurer l'armée et détourner 
l'orage qui la menace et qui éclatera peut-être plus 
tôt qu'on ne le croit. Mais j'espère que nous sur- 
monterons ce nouvel obstacle comme nous avons 
surmonté tous ceux qui se sont présentés jusqu'à 
aujourd'hui. 

J'attends ici le Roi, demain, et je me flatte qu'il 
sera content des troupes : leur instruction, leur 
discipline et leur zèle ne laissent rien à désirer, et 
je ne saurais trop le répéter, plus on voit le 
soldat, plus on l'admire et plus on l'aime. C'est 
là, en vérité, que se sont réfugiés tous les nobles 
sentiments qu'on cherche maintenant en vain chez 
tant de gens qui devraient en donner l'exemple. 



2G NOVEMBRE 1834. i4t 

Je viens de faire une course de vingt-quatre 
heures à Paris, j'y ai rencontré M. de Talleyrand, 
qui voit pour le moment tout en beau et tient les 
propos les plus rassurants sur les dispositions do 
TEurope et sur la situation que la France a 
depuis un an. 

Je vous demande pardon, mon cher maréchal, 
du décousu de cette lettre que j'écris fort à la 
hâte, mais où je veux encore trouver la place de 
vous réitérer l'assurance bien sincère de tous les 
sentiments d'attachement avec lesquels je suis 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



AU MARECHAL SOULT 

Tuileries, 26 novembre 1834, 

Je profite, monsieur le maréchal, de l'obligeance 
de M. de Tinan, votre aide de camp, qui a bien voulu 
se charger de vous faire parvenir sûrement cette 
lettre, pour vous écrire et vous expliquer mon long 
silence. 

C'est à Valençay, chez le prince de Talleyrand qui 
m'a fait le plus aimable accueil, que j'ai reçu votre 



142 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

réponse à la dernière de mes lettres. J'appris le 
môme jour la dissolution du ministère *. Les em- 
barras de la situation qui se renouvelaient et chan- 
geaient chaque jour m'ont empêché de vous écrire 
les détails, d'ailleurs fort tristes, de cette guerre de 
pygmées : depuis que tout me semble raccommodé, 
au moins pour quelque temps, j'ai compté sur le 
départ de M . de Tinan pour m'ouvrir à vous, mais 
je ne puis attendre plus longtemps, et, sachant que 
le retour à Saint- Amans de votre aide de camp avait 
été différé, j'ai pris la plume. 

Vous connaissez les vilains détails des intrigues 
qui, pendant quinze jours, se sont croisées autour 
du Roi... 

J'ai cependant besoin de vous dire que, dans cette 
occasion-ci encore, j'ai eu la satisfaction de me 
trouver d'accord avec l'opinion que vous avez ex- 
primée au Roi, et que, désirant aussi ardemment 
que je le fais votre retour à la tête du gouverne- 
ment, je me suis bien réjoui de la position que vous 

1 . >Le passage du maréchal Gérard au ministère fut de courte 
durée. Sa proposition d'amnistie ayant été repoussée par ses 
collègues, il se retira. Sa démission fut acceptée par ordonnance 
royale insérée au Moniteur du 29 octobre. Le 4 novembre, cinq 
autres ministres se démirent à leur tour. Le 10 novembre, 
parut le Ministère de trois jours^ présidé par le duc de Bassano 
et composé de membres du tiers parti . L'absence d'une majorité 
ministérielle dans les Chambres empêcha cette combinaison de 
tenir. La crise, rouverte le 13, aboutit enfin à la constitution 
du cabinet du 19 novembre, sous la présidence du maréchal 
^ïortier, ministre de la guerre. 



2G NOVEMBRE 1834. 143 

avez su prendre et devant laquelle sont venues se 
briser toutes les intrigues, comme nous verrons 
aussi s'évanouir, à la session prochaine, toutes les 
calomnies. 

Vous connaissez l'opinion de l'armée, monsieur 
le maréchal ; et, malgré vous, vous devez savoir que 
le vœu que j'exprime est aussi le sien : il sera bien- 
tôt aussi le vœu unanime de la majorité dans le 
pays. 

Pour dire toute la vérité, ce qui s'est passé au 
sujet du changement du ministère a nui à tout le 
monde, sans que personne en ait tiré profit. Le Uoi 
qui s'est défendu contre une coalition, les ministres 
(jui, après avoir accepté le fardeau, ne se sont plus 
senti la force de le supporter, ceux qui sont sortis et 
rentrés, on ne sait trop pourquoi, et même les per- 
sonnes qui, comme moi, n'ont pris d'autre part à 
cette affaire que de tacher d'échapper à la domina 
tion absolue d'une coterie, tout le monde enfin a 
perdu quelque chose à cette déplorable lutte. 

... Le ministère actuel aura, par suite de la con- 
duite dii ses membres pendant l'interrègne ministé- 
riel, de rudes attaques à subir à la Chambre, et le 
tiers parti se trouve, par la timidité et l'inexpérience 
qu'il a montrées, sinon entièrement dissous, du moins 
bien éloigné des affaires* Celui qui voudrait dire à 
chacun ses vérités et récriminer, aurait beau jeu en 
ce moment-ci. Pour moi, ce rôle ne m'appartient 
pas, et si je n'ai pu m'empécher de m'élever vi- 



Hi LETTRES DU I)IC d'oRLÉANS. 

veinent contre la tyrannie qu'on voulait nous faire 
subir, du moins, aujourd'hui, j'accepte avec résigna- 
tion et comme un résultat inévitable et nécessaire 
l'arrangement qui a terminé ces longs débats. 

Je ne m'occupe plus que de l'avenir, mais je vous 
l'avoue, mon cher maréchal, malgré mon optimisme 
habituel, je ne vois que des embarras devant nous. 
C'est pitié d'examiner combien de difficultés sont 
venues depuis quelque temps compliquer cette 
position si simple et si belle. 

De l'aigreur entre les différentes nuances de la 
même opinion, de la division dans les rangs de la 
majorité des Chambres, aucune disposition à rallier 
les opinions vaincues ou dissidentes, l'avènement 
des tories au pouvoir en Angleterre, les échecs de 
la cause constitutionnelle, le procès à peu près im- 
possible à la Chambre des pairs *, et tous les inté- 
rêts matériels du pays — ces intérêts dont on parle 
avec tant d'affectation et que l'on défend avec si peu 
de soin — mis en émoi par l'annonce de cette loi 
de douane aujourd'hui bien difficile à faire et 
encore plus difficile à ne pas faire : voilà ce que 
j'entrevois comme programme de la session qui va 
recommencer. 

Aussi suis-jc bien fortement d'avis que le Roi, 
qui a déjà fait l'ouverture de cette session, ne 
vienne pas à la reprise des séances faire un nou- 

1. Procès des insurgés d'avril 1834. 



26 NOVEMBRE 1834. 145 

veau discours. De quelque manière qu'on s'y prenne, 
ce discours serait très insignifiant par ce qu'il dirait 
et très significatif par ce qu'il ne dirait pas. Quel- 
ques membres du gouvernement et une bonne par- 
tie de la coterie régnante seraient pourtant bien aises 
de se servir du Roi comme de gabion dans cette 
circonstance-ci. et de faire ce qu'ils appellent « le 
compromettre dans leur sens », ce qui revient, après 
tout, à faire diriger sur lui seul les traits qu'ils 
devraient affronter pour lui. Je me flatte que ce 
projet échouera. 

Un mot maintenant sur l'armée, mon cher maré- 
chal. Il y a stagnation et torpeur; si l'on n'y prend 
garde, il y aura bientôt dégoût et détraquement. 
Vous me direz que je vois bien en noir. Non, car je 
crois que nous sommes arrivés à un point où ces 
différents embarras ne peuvent plus nous ébranler, 
mais je souffre de voir une position si belle com- 
promise presque uniquement par les fautes du pou- 
voir. 

Quant au ministère du duc de Wellington, on ne 
saura s'il peut se former que lorsque sir Robert Pecl 
aura envoyé ou apporté lui-même sa réponse : c'est 
à son acceptation ou à son refus que semble tenir 
l'organisation du nouveau cabinet anglais. Il me 
tarde bien de connaître votre opinion sur ce fait 
bien important, mais dont je crois pourtant qu'on 
s'exagère les fâcheuses conséquences, car je ne crois 
pas que le système que suivra le duc de Wellington 

9 



146 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

modifie considérablement ses relations avec la 
France. 

Nous perdons lord Granville, il a donné sa démis- 
sion et va partir ; tous les hommes importants ici 
dans toutes les nuances d'opinion sont venus lui 
témoigner leurs regrets et une estime qu'il mérite à 
tant de titres ; il y a été extrêmement sensible et je 
ne doute pas qu'il n'apprécie beaucoup une marque 
de votre sympathie dans cette circonstance-ci. 

M. de Tinan m'a dit que le marquis de Dalmatie 
allait bientôt revenir ici; je l'attends pour lui donner 
des détails qui n'ont pas pu trouver place dans cette 
lettre, et je compte qu'il me confirmera les nouvelles 
bien satisfaisantes que m'a données votre aide de 
camp sur l'état de votre santé. Comptez, mon cher 
maréchal, que personne ne s'en réjouit plus sincè- 
rement que moi, qui serais un ingrat si je n'avais 
pour vous des sentiments bien sincères d'attache- 
ment. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 

P. -S. — Mon frère Nemours se rappelle à votre 
souvenir; je vous prie, monsieur le maréchal, de 
parler de moi à madame la maréchale. 



i7 MARS 1835. 147 



LI 

A LA REJNE DES BHLGES 

Tuileries, 17 mars 1835. 

... Je n'ai voulu être que spectateur dans la der- 
nière curée de portefeuilles, et cela pour différentes 
raisons. 1° L'essai que j'avais fait, en novembre, du' 
tiers parti et des antidoctrinaires, m'avait convaincu, 
dès le premier jour de la crise ministérielle, qu'il 
n'y avait de possibles que les doctrinaires dans les 
circonstances actuelles. (Par parenthèse, cette opi- 
nion, que j'ai émise dans le sein de la famille, m'a 
fait du tort auprès des personnes qui prennent 
leurs espérances pour des certitudes et leurs vœux 
pour des faits déjà accomplis.) 2** J'ai trouvé que 
le devoir que je me suis imposé, et que je crois avoir 
fidèlement rempli, de me mettre le premier en 
avant toutes les fois qu'un danger physique et 
moral vient à se présenter, ne pouvait s'appliquer 
à la circonstance actuelle, et que, dans un débat 
d'ambitions particulières et étrangères aux intérêts 
du pays, dans un conflit d'intrigues, il convenait 
que le Prince royal ne fût l'homme d'aucune coterie, 
pas plus qu'aucune coterie ne devait être l'instru- 
ment du Prince royal. J'ai d'ailleurs été plus re- 
marqué et approuvé pour être resté étranger à ces 



148 LETTRES DU DUC d'ORLÉAXS. 

affaires dont on ne doit se môler que quand on ne 
peut faire autrement, que si j'avais pris à ce rema- 
niement de cabinet une part que la malveillance 
eût toujours dénaturée et exagérée. 

... Tu sais que je n*aime pas les doctrinaires, 
parce que je crains un système de gouvernement 
irritant et propre à nous aliéner la confiance de la 
nation, mais, devant les subir, je les aurais subis 
de bonne grâce et comme des vicissitudes du gou- 
vernement constitutionnel. Ce ne sera jamais, d'ail- 
leurs, ni l'opposition du Roi ni celle de la famille 
qui renversera leur pouvoir. Tout au contraire, il 
faut laisser aller les choses et faire seulement ses 
réserves pour l'avenir : c'est ce que j'ai fait et je 
m'en trouve bien. Je ne suis lié avec personne 
et brouillé avec personne ; j'attends en parlant le 
moins possible et en n'agissant que dans les cir- 
constances où il est de moii devoir, comme l'un 
des premiers citoyens de mon pays, de donner 
l'exemple et de planter mon drapeau. 



LU 

A LA REINE DES BELGES 



Tuileries, 29 mai 1835. 

Je voudrais ne pas passer tout cet été à Paris ; je 
me galvaude ici; la vie que j'y mène n'est pas celle 



29 MAI 1833. 149 

qui me convient, et j'y vois faire beaucoup de mal 
sans même pouvoir Tempêcher. Ce n'est pas que 
je sois découragé ; de même que je ne sais jamais 
partager ces élans de confiance que j'ai vus si sou- 
vent ici, de même, je ne me laisse point aller à ces 
veines de découragement qui Jeur succèdent. Mais 
j*ai vu trop de choses et trop de vilenies pour ne 
pas être imbibé de dégoût pour les hommes qui sont 
ou qui peuvent arriver aux affaires, et même pour 
les idées qui régnent aujourd'hui dans la majorité des 
Chambres. Je suis de ceux pour qui la révolution 
de Juillet n'a pas produit tout ce qu'ils en avaient 
attendu, fort à tort sans doute ; et quand, après 
cinq ans, la fumée qui nous entourait s'est peu à 
peu dissipée, que chacun a quitté son masque et 
que j'ai vu clair, alors j'ai été profondément pénétré 
de dégoût. On s'attache à briser cet élan qu'avait la 
nation ; les idées les plus mesquines et les plus 
étroites ont seules accès dans la tête de nos législa- 
teurs. La classe que la révolution a élevée au pouvoir 
fait comme les castes qui triomphent : elle s'isole 
en s'épurant et s'amollit par le succès. Remarque 
que chaque victoire remportée depuis quelque temps 
par les hommes qui sont au pouvoir, leur ôte de la 
considération, et le peu qui leur reste sera bientôt 
dépensé. 

Tu me connais assez pour savoir combien je 
souffre de voir ceux qui devraient entretenir le feu 
sacré dans le pays étouffer toute idée généreuse, 



150 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

toute pensée grande, et ne s'occuper qu'k éteindre 
une énergie qui serait notre seule ressource au mo- 
ment du danger. Cette énergie n'existera bientôt 
plus que dans Tesprit de parti pour ropposition, et 
dans ce ridicule fanatisme d'ordre public que les 
ministres permettent encore à ceux des leurs qui ont 
encore le bonheur de croire à quelque chose. 



LUI 



A MADAME ADÉLAÏDE 



Laeken, mercredi (juin 1835). 

J'espère, ma chère tante, que vous m'aurez par- 
donné de n'avoir point encore répondu à la lettre 
que vous avez eu la bonté de m'écrire ; car vous pou- 
vez savoir par mes compagnons de voyage combien 
a éfté agitée la vie que j'ai menée en Angleterre. Je 
compte aussi sur eux, et particulièrement sur Bau- 
drand, pour vous donner des détails sur ce que nous 
avons vu, dit et fait dans ce pays, et je ne vous 
parlerai ici que de la BeJgique. 

D'abord vous saurez avec plaisir que Louise se 
porte aussi bien que possible, et que je l'ai même 
trouvée in very high spirits. Quant à Léopold, il est 



JUIN 1835. im 

aussi content qu'il doit Têtre de la convention du 
21 mai. Déjà il s'occupe de réduire considérablement 
son armée. Hier, il a décidé que les quarante mille 
hommes de garde civique mobilisée et les bataillons 
de réserve seraient envoyés dans leurs foyers en 
congé illimité, et que les deux septièmes des régi- 
ments d'infanterie recevraient des semestres. Au 
moyen de ces mesures, que je ne doute pas que le 
roi Léopold ne complète encore plus tard, le budget 
des dépenses n'excédera point les receltes, et les 
services publics seront assurés sans avoir recours 
à de nouveaux emprunts. 

L'industrie réclamait d'ailleurs impérieusement le 
retour de la garde civique dans ses foyers; les bras 
manquaient pour le travail et la main-d'œuvre était 
hors de prix, — ce qui est, par parenthèse, un très 
bon symptôme. 

C'est vendredi que s'assemble la nouvelle Chambre 
des représentants, et je crois qu'elle exigera une mo- 
dification du ministère, mais dans le sens catholique. 
M. de Theux remplacera Rogier, qu'on accuse de ne 
pas aller à la messe. 

Veuillez, ma chère tante, présenter mes hommages 
au Roi et à la Reine, et me pardonner le long retard 
de ma réponse. 

FERDINAND-PHILIPPE d'ORLÉANS. 



152 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 



LIV 



A LA REINE DES BELGES 

Mercredi 28 juillet 1835 * . 

Je t'écrirai demain, ma chère, les détails. J'ai 
tout vu. Ce malheureux Trévise a été tué à côté de 
moi. Le Roi et mes frères ont été admirables de sang- 
froid. Maintenant, justice, mais point de réaction. 
Punissons, mais n'exploitons pas. A toi de cœur, plus 
que jamais. Parle de moi au roi Léopold. Demain, 
je te dirai ce que j'ai vu. 

F. 0. 

P,S, — J'avais des pressentiments. 



LV 

A LA DUCHESSE DE TALLEYRAND* 
(née PRINCESSE DE COURLANDE) 

28 juillet 1835, 6 heures du soir. 

Vous savez déjà, madame, l'horrible catastrophe 
du boulevard du Temple, et j'ose compter qu'en ap- 

1. Après Tattentat de Fieschi. 

2. Elle portait alors le titre de duchesse de Dino. 



28 JUILLET 1835. 153 

prenant cet affreux événement, vous avez compris 
et partagé ce que nous avons tous éprouvé et aussi 
ce que moi surtout j'ai souffert. Il y a de ces dou- 
leurs atroces qui ne peuvent s exprimer ni se décrire. 
Figurez-vous ce que j'ai ressenti jusqu'à ce que j'aie 
touché, debout et vivants, ceux qui me sont chers 
Mais les faits parlent assez d'eux-mêmes et les ré 
flexions ne font qu'affaiblir l'horreur de Ja vérité 
D'ailleurs, l'attachement dont vous avez donné tant 
de preuves à ma famille et l'amitié dont vous avez 
eu la bonté de m'assurer vous feront deviner ce que 
je passe sous silence. 

Voici ce que j'ai vu, j'en garantis la rigoureuse 
exactitude. Tout allait à souhait, le temps était 
beau et doux, la garde nationale nombreuse et sa- 
luant le Roi de fréquentes et vives acclamations, le 
peuple gai et bienveillant, les troupes dans une te- 
nue parfaite. Tout le monde était heureux. Cepen- 
dant de tristes pressentiments que ne justifiait d'ail- 
leurs aucun avis de la police agitaient mes deux frères 
et moi. A l'insu du Roi, dont vous connaissez l'éloi- 
gnement pour tout ce qui ressemble à une précau- 
tion, nous nous étions concertés sur les moyens de 
garantir notre père autant qu'il était en nous de le 
faire. Pour cela nous convînmes, quand le Roi pas- 
serait sur le front des troupes, de nous placer deux 
auprès de lui du côté opposé à la troupe, et l'autre à 
la hauteur de la croupe de son cheval entre la 
troupe et lui. 

9. 



154 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

Après avoir plusieurs fois alterné avec mes frères, 
c'était moi qui étais à ce dernier poste, lorsque le 
cortège arriva sur le boulevard du Temple, à la 
hauteur du jardin Turc et en face des Funambules. 
Là se trouvait le premier bataillon de la 8® légion. 
Le colonel, M. de la Rue, et le lieutenant-colonel, 
M. Rieusscc, après avoir salué le Roi, poussèrent 
leurs chevaux pour suivre. Simultanément mes re- 
gards avaient été attirés du côté opposé du boule- 
vard par des spectateurs placés dans les arbres et 
sur les toits des théâtres Franconi et autres... Tout, 
à coup je vois une épaisse fumée, et une jalousie 
fermée vole en éclats. Je pousse mon cheval, cher- 
chant à me faire le plus grand que je peux. Une dé- 
tonation, semblable à deux feux de peloton mal 
ordonnés, se fait entendre, et, pendant que les balles 
sifflent, je vois le duc de Trévise lever ses bras au 
ciel et tomber tout de son long sur le pavé. J'ai 
vécu un siècle dans ce dixième de seconde. Déjà 
mes frères s'étaient jetés sur notre père, et Joinville, 
avec un sang-froid rare à son âge, avait saisi la bride 
du cheval du Roi qui se cabrait, blessé d'une balle 
au cou, et cherchait à l'entraîner en avant. 

Dans mille fois moins de temps qu'il n'en faut 
pour le raconter, le capitaine d'artillerie Villatte ve- 
nait tomber sur mon frère Nemours et rougir son 
pantalon; des gardes nationaux, des femmes, des 
enfants tombaient. Alors un mouvement indéfinie 
sable eut lieu. Une partie de la garde nationale fran- 



28 JUILLET 1835. 155 

chit le boulevard à toute course aux cris de : a Vive le 
Roi ! Vengeance ! » M. de Laborde et M. de Flahault, 
dont le cheval était blessé, entrent à leur tête dans 
la maison, et l'on s'empare de l'assassin mourant; 
d'autres se groupent autour du cheval du Roi qui les 
rassure avec une présence d'esprit et un calme dont 
tous les vieux militaires qui l'entouraient étaient 
stupéfaits. Des femmes fuient épouvantées dans 
toutes les directions. 

J'avais pu embrasser, toucher mon père, serrer 
'la main de mes frères ; je regardai à terre. Les 
cadavres de nos amis les plus dévoués gisaient au 
milieu des chevaux qui se débattaient encore contre 
la mort. Le duc de Trévise, le général Vérigny, le 
colonel Rieussec, quatre gardes nationaux, M. Vil- 
latte, une femme, deux hommes du peuple, un en- 
fant, étaient étendus à terre tout de leur long. Ainsi, 
pour avoir la chance d'arriver à frapper le Roi, 
l'assassin n'avait pas reculé devant la certitude de 
frapper tant de victimes. Et le massacre compre- 
nait toutes les classes de la société, depuis le ma- 
réchal de France jusqu'à l'enfant de Touvrier. 

Dès que nous parvînmes à dégager le Roi de 
l'enthousiasme de tout ce qui l'entourait, le cor- 
tège reprit sa marche au milieu d'acclamations 
telles que je n*en ai jamais entendu. Garde nationale, 
troupes, peuple, c'était à qui témoignerait au Roi 
son affection et sa joie de le voir sain, sauf et si 
calme. 



156 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

Puis nous allâmes nous jeter dans les bras de la 
Reine. Elle était avec la famille du duc de Trévise 
au moment où elle apprit tout. Puis alors on 
nous dit les pertes cruelles que nous avions faites: 
quatorze morts et vingt blessés. — Outre ceux que 
je vous ai cités, sont morts le colonel RafTet qui, 
quoique percé de part en part, eut le courage de 
courir à cheval sur la maison en arrêtant avec sa 
main l'hémorragie qui lui faisait perdre ses forces. 
Puis furent grièvement blessés le général Pelet, le 
f»én(4'al Heymés, le général Edouard Colbert, le gé- 
néral Blin ; le duc de Broglie eut une balle dans 
ses Jiabits. Un grand nombre de chevaux furent 
atteints. Je n'en finirais pas si je devais vous 
donner tous les détails de cet événement qui souille 
de sang français, versé par des balles françaises, 
un jour de fête nationale. 

L'élan de la population a été admirable, et le 
Roi est grand de son attitude d'aujourd'hui. Main- 
tenant, que ceux qui nous gouvernent punissent, 
mais n'exploitent pas : justice, mais point de réac- 
tion, voilà mon vœu. 

Veuillez, madame, excuser ce griffonnage; je ne 
sais s'il arrivera à temps à la poste, car il est déjà bien 
tard, et je n'ai que le temps d'y joindre l'expres- 
sion et l'hommage de mon respectueux attachement. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



AOUT 1838. 157 



LVI 

( 

A LA REINE DES BELGES 

Août 1835. 

Ce que je vais décrire ici, ma chère Louise, n'est 
pas une lettre qui doive porter une date ou traiter 
d'événement particulier du jour; ce sont des ré- 
flexions très confidentielles que je te prie de lire et 
faire lire au roi Léopoid. 

Tu verras que je vous parle à tous deux à cœur 
ouvert, et que je n'hésite pas à aborder franchement 
les sujets les plus délicats, parce que je suis con- 
vaincu que vous me connaissez bien et que vous ne 
donnerez pas à mes paroles, si hardies qu'elles 
soient, aucune interprétation que je repousserais et 
qui serait indigne de mes sentiments. 

L'événement du 28 juillet a fait partout, sur les 
amis comme sur les ennemis, une énorme sensation. 
Pour l'immense majorité, la nécessité absolue du 
Roi s'est révélée plus évidente encore qu'en 1830 ; 
une minorité qui n'est pas sans quelque influence 
dans ce pays s'est dit : « Il n'y a que la vie du Roi 
entre la monarchie et la république. » De là la pro- 
babilité, sinon la certitude, de nouveaux dangers, 
de nouvelles tentatives que n'encourage que trop 
un gouvernement qui ne sait pas parler, qui ne sait 



158 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

pas gouverner, et qui croit avoir tout fait quand il 
aura emporté à coups de grands discours quelques 
lois dont il se servira fort mal. 

Aussi Tétat de la France n*est-il pas aussi satis- 
faisant qu'il peut le paraître au premier aspect. 
Voici, en résumé, quelle me paraît être la situation. 

La classe moyenne, toute la bourgeoisie des 
villes, le peuple des campagnes excellents, dévoués et 
braves ; le clergé adouci; la noblesse toujours hostile; 
et puis, dans toutes les grandes villes, une popula- 
tion d'ouvriers et de jeunes gens sans carrière et 
sans fortune, mais avec un semblant d'instruction, 
qui forme une masse ingouvernable pour tout gou- 
veimement en France. Le bien-être, cette grande 
ressource de tous les gouvernements pour apaiser les 
doléances des peuples, ne peut rien sur cette classe 
d'hommes. Le besoin effréné de jouissances, l'ab- 
sence de toute croyance et de tout frein, en font un 
élément constant et terrible de désordre, parce que, 
à la brutalité et à la violence des temps barbares, ils 
joignent toutes les découvertes et toutes les res- 
sources de la civilisation. Il ne faut pas se faire illu- 
sion : cette classe, nombreuse dans les villes, ne 
peut qu'être contenue et comprimée, jamais ralliée ou 
soumise ; rien ne peut la satisfaire, rien ne peut la 
lasser. Cette population ouvrière, ces jeunes gens, 
attachent une idée de grandeur et d'héroïsme à tout 
ce qui est sanglant. C'est là leur seule croyance, et ' 
l'assassinat ne leur inspire aucune horreur. Aussi 



AOUT 1835. 159 

est-il certain, et c'est une des raisons pour lesquelles 
je t'écris, que parmi les sociétés secrètes qui existent 
dans toutes les grandes villes d'Europe aujourd'hui, 
il y en a une qui a pour but avoué l'assassinat. En 
France, elle se nomme « Gallia ». Rien n'encourage 
leurs tentatives comme la pensée que, le Roi mort, 
tout est fini, et que ma succession ou celle de celui 
d'entre nous qui aurait le malheur de survivre au 
Roi n'est point assurée. Le meilleur moyen d'ôter 
une chance à l'assassinat ce serait d'assurer si soli- 
dement la succession du Roi que sa mort n'ajou- 
tât que peu de chose aux chances d'une nouvelle 
révolution 

Je te dirai ce que j'ai observé après le 28 juillet, 
ce que mes frères avec qui j'ai causé de cela (et 
qui m'ont parlé tous les deux avec un bon sens qui 
m'a charmé) ont vu aussi; et puis je vous poserai à 
tous les deux quelques questions auxquelles je vous 
prie de me répondre. 

Voici mes observations et celles de mes frères, 
dont, je te le répète, la perspicacité m'a frappé dans 
cette circonstance : les esprits sont loin d'être aussi 
préparés à l'idée de la succession des fils de Louis- 
Philippe à la couronne de leur père; dans les jour- 
naux amis, dans les conversations de nos partisans, 
toujours le Roi seul est représenté comme le seul 
obstacle qu'il y ait à une nouvelle révolution, et 
c'est de nos amis qu'est venu sur cela le plus grand 
mal. Après le 28 juillet, l'occasion était belle pour 



160 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

revenir sur cette tendance qui est ce qu'il y a de 
plus propre à ménager des embarras au Roi et 
même à exposer sa vie : on n'en a rien fait. L'idée 
de la facile et naturelle succession au trône de notre 
dynastie n'est pas établie dans le pays comme elle 
devrait l'être. 

Quand je te parle ainsi, ce n'est pas que je crai- 
gne, si le malheur veut que ce soit moi qui sur- 
vive au Roi, de ne pouvoir assurer la couronne sur 
ma tête. Je suis convaincu du contraire. Non seu- 
lement les deux Chambres, l'armée , la garde natio- 
nale de Paris, me soutiendraient comme un seul 
homme, mais même la grande majorité de ceux qui 
aujourd'hui ne voient pas plus loin que le roi 
Louis-Philippe me soutiendraient alors, et je n'ai 
pas un doute que je ne bouleversasse tout ce qui 
voudrait s'opposera moi. Mais si je le dis, c'est que 
je suis persuadé : 

1** Qu'on éviterait des difficultés et des dangers 
de toutes sortes au Roi Louis-Philippe; 

2° Qu'on rendrait impossible des collisions futures 
en préparant les vo»^5 plus qu'on ne le fait. 

Pour cela, mes frères et moi nous ne croyons pas 
avoir autre chose à faire que ce que nous avons 
fait. Nemours et moi, qui sommes les seuls qui 
soient à l'âge d'homme, nous avons été depuis 
cinq ans partout où il y avait quelque danger, 
nous nous sommes tenus en dehors de toute coterie, 
et nous n'avons d'engagement avec ou contre per- 



AOUT 1835. IGl 

sonne : nous nous sommes dévoués franchement et 
sans arrière-pensée à la cause de la révolution de 
Juillet, et nous avons embrassé sans réserve ses 
sympathies, ses vœux et ses inimitiés. En outre, nous 
avons eu Toccasion de faire quelque bien à un assez 
grand nombre d'individus, et nous n'avons froissé 
ni repoussé personne. Joinville, tout enfant encore, 
a grandi de son calme et de son dévouement le 
28 juillet, et il est retombé sur lui un peu de cette 
auréole qui a entouré le Roi môme aux yeux de 
ses ennemis, car tu peux remarquer que depuis ce 
jour-là il n'est plus attaqué dans les journaux. 

Nous avons donc fait tout ce que nous pouvions 
faire, Nemours et moi, et je crois que nous n'avons 
qu a continuer : nous occuper beaucoup de l'armée, 
ne négliger aucune occasion de donner une preuve 
de zèle et de dévouement, ne parler des affaires 
publiques que pour exprimer des vœux de concilia- 
tion et de concorde. Je crois qu'un voyage en Europe 
serait pour moi bien important: d'abord parce que 
mon mariage en serait peut-être la suite, et que mon 
mariage est ce qui, en ce moment, peut le plus nous 
consolider dans ce pays-ci; et puis parce qu'il est 
d'une haute importance pour moi de connaître les 
princes et les pays étrangers, et d'en être connu. Tu 
sais que je suis de ceux qui pensent que notre cou- 
ronne sera d'autant plus ferme sur notre tête que la 
nation nous croira moins alliés aux étrangers; mais 
je sais aussi combien I0 besoin de paix et de sécurité 



1612 LETTRES DU DUC D ORLÉANS. 

est immense maintenant en France et combien 
nous importe de pouvoir compter sur le maintie 
de la tranquillité en Europe, surtout si Tun de noi 
est appelé à succéder au Roi. 

Je n'ai plus qu'un point sur lequel je veux attira 
votre attention à tous deux, c'est l'absence d'u 
centre de gouvernement assez fort pour avoir dan 
des circonstances tristes et solennelles tout l'ascen 
dant nécessaire sur le pays. Le ministère actuel 
n'est qu'un ministère de tribune et de conversatior 
mais il n'est pas un ministère d'affaires. Il y a d 
talent, du courage, mais point d'habileté ni de cor 
sidération. Il me semble indispensable que la cou 
ronne ait autour d'elle, soit comme un conseil priv^ 
soit comme ministres d'État, des hommes émineni 
des différentes nuances de notre opinion, de manier 
îL pouvoir s'en entourer dans un moment difiScile ( 
les employer ou collectivement ou individuellemei 
dans les instants de crise. Au 28 juillet, ce besoi 
s'est fait sentir; on a fait arriver des présidents de 
chambres, des maréchaux; on s'est senti trop faible 
ment entouré. Juge d'après cela s'il n'y a pas de 
circonstances où il serait impérieusement nécessair 
que le trône eût autour de lui, à un titre quelconque 
toutes les sommités publiques *?... 

F. 0. 

1 . Le ministère du 12 mars 1835 : Broglie, Thiers, Guizot, etc 

2. La fin de cette lettre manque. 



25 AOUT 4835. 1G3 



LVII 

a la duchesse de talleyrand 
(née princesse de courlande) 

Tuileries, 25 août 1835. 

... Alors probablement les discussions qui nous 
occupent ici aujourd'hui auront changé de face, et 
je souhaite que le triomphe* que vont remporter les 
ministres ne soit pas pour eux le prétexte de nou- 
velles décisions qui, cette fois, seraient d'une tout 
autre gravité qu'auparavant. 

C'est là que me paraît être le danger du moment. 
Il n'y a pas de doute que les ministres n'obtien- 
nent de la Chambre tout ce qu'ils lui ont demandé. 
Le discours très remarquable prononcé hier par 
M. de Broglie a d'ailleurs assuré un succès qui, à 
mes yeux, n'a jamais été douteux. Mais c'est le jour 
où les lois seront votées, où cette arme dangereuse 
sera remise entre les mains du pouvoir, que com- 
mencera la difficulté. Ce n'est rien de )es avoir fait 
voter, c'est tout de les exécuter. Saura-t-on sutïire 
à cette lutte de tous instants? Saura-t-on déjouer 
chaque jour toutes les ruses, résister à toute la té- 

1. Les lois de Septembre. 



164 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS, 

nacité que déploient dans la défense de leurs der- 
nières ressources des hommes poussés à bout et 
n'ayant plus qu'une seule pensée, qu'un seul but ? 
Les mauvaises langues prétendent ici qu'il est bien 
plus difficile de gouverner régulièrement et avec 
suite que d'emporter d'assaut et à coups de dis- 
cours des lois nouvelles, lorsqu'on n'exécute même 
pas celles dont on est déjà armé. 



LVIII 

AU PRINCE DE JOINVILLE 

Novembre 1835. 

Je t'ai promis, mon cher Joinville, de te donner 
des détails sur la partie maritime de mon voyage, 
et je viens m'acquitter de ma promesse. J'ai eu à 
Toulon une superbe fonction maritime, et j'ai été 
enchanté du vaisseau le Montebello, que commande 
Lasusse. Quoique je n'entende rien à la marine, 
cependant j'ai été bien frappé de la différence qui 
existe entre ce magnifique vaisseau et tous les 
autres que j'ai visités ; j'ai vu en outre le Nestor 
le Triton, VIphigénie et VArtémise : j'ai mis 
quatre heures à visiter toute la rade, où j'ai fonc- 
tionné dans le grand canot. Le soir, quand j'ai 



NOVEMBRK 1835. J6o 

passé, pour sortir de la rade, le long de tous les 
bâtiments, ils étaient tous illuminés; le Montehello 
avait un lampion à chaque sabord et des feux 
de Bengale au bout de toutes les vergues, et il 
tirait des fusées de Tavant et de Tarrière : c'était 
un coup d'oeil charmant. J'oubliais de te dire 
que lorsque j'ai quitté le Montehello, Lasusse m'a 
salué de trois salves de cent coups de canon 
chaque, qui sont partis tous ensemble. Lasusse, 
qui a été mon cicérone à Toulon, m'a chargé 
de te dire qu'il avait à bord les portraits du Roi 
que tu lui as donnés, et il désire bien que tu 
puisses voir le Montebelh. II a aussi le plus beau 
canot et le plus vite que l'on puisse voir, et 
en tout il a donné un chique * parfait à toute son 
affaire . 

Je glisse très légèrement sur ma visite à l'Arse- 
nal, parce que, malheureusement, je n'ai pas été 
satisfait de tout ce que j'y ai vu, et que je déplore 
la pénurie d'hommes et de matériel à laquelle 
Toulon se trouve réduit. 

J'arrive à ma traversée de Toulon à Bastia : 
nous levâmes l'ancre à bord du Castor, qui, par pa- 
renthèse, est un fort vilain bâtiment, à huit heures 
du soir, le 31. Le Ramier nous suivit bientôt, et 
alors les deux capitaines, qui sont en rivalité 
depuis longtemps et dont la position était fausse, 

1. Sic. 



166 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

puisque c'était le plus ancien qui était à bord du 
Ramier, se mirent à faire jouter de vitessse leurs 
deux bâtiments : il faisait une légère brise du 
nord et nous avions toutes nos voiles dehors : 
malgré cela, le Ramier, qui n'en portait pas, nous 
gagnait rapidement. J'étais descendu dans la 
cabine pour lire les journaux, lorsque j'entends 
des cris épouvantables ; je grimpe sur le pont et 
je vois que nous courons droit sur une tartane 
qui était environ à vingt brasses à Tavant, sans 
voiles. L'officier de quart et le capitaine leur 
criaient: « Laissez arriver, lofifez, lofiez », et pour 
ne pas perdre de terrain dans leur course avec le 
Ramier, ils ne s'occupaient nullement d'éviter la 
tarlane que l'on voyait comme en plein midi, car 
il faisait un clair de lune magnifique. Les marins 
provençaux avaient perdu la tête, et à genoux sur 
le pont de la tartane, ils criaient : « Bon Diou dé 
bon Diou, nous sommes dans le gouffre! » On 
n'arrêta la machine qu'au moment où nous abor- 
dâmes la tartane; la grande vergue et le grand 
mât se brisèrent net comme deux baguettes et 
nous enlevâmes tout le bordage et une partie du 
gréement de la tartane qui, de son côté, nous 
brisa notre flèche de beaupré. Je ne te raconterai 
piis le travail qu'il fallut pour nous dégager; mais 
je te livre le fait sans commentaires. 

Après cet exploit, j'allai me coucher, et je dormais 
profondément lorsque, sur les onze heures, je fus 



NOVEMBRE 1835, 167 

réveillé par un bruit et un tumulte extraordi- 
naires : au moment où je veux me lever, une 
secousse épouvantable, accompagnée de hurle- 
ments, me jette face par terre dans la cabine. 
Je me relève en criant: « F...! nous coulons bas », 
et je me précipite sur le pont où j'arrive le pre- 
mier, en chemise et nu-pieds, suivi du général 
Baudrand, de Marbot, de Gérard et de Holder, 
tous dans le même costume. Je vis alors le Ra- 
mier qui nous avait abordés; son beaupré était 
engagé dans la roue gauche dont il avait brisé 
la boîte, le cercle en fer et plusieurs palettes; 
c'était par une gentillesse du capitaine L***, qui 
avait voulu nous montrer la marche supérieure 
de son bâtiment, qu'avait eu lieu cet accident 
qui eût pu être extrêmement grave. Je jugeai 
aussitôt que cela ne pouvait pas continuer ainsi, 
et j'expédiai le Ramier k Toulon pour m'amencr 
Sarlat. Il m'a rejoint à Bastia, et depuis ce 
moment le service se fait bien. J'ai empêché les 
deux commandants de se battre, mais je ne sais 
pas comment cela finira. Je n'ai pas été malade, 
grâce à la précaution que j'ai prise de dormir 
presque tout le temps. Marbot et Pasquier ont 
vomi. Adieu, mon cher ami, je vais m*embarquer 
pour Alger; il fait une forte brise de sud-est, ce 
qui n'est pas tout à fait ce que je voudrais, mais 
c'est égal. J'oubliais de te dire qu'en doublant 
le cap Corse, nous avons eu un coup de vent qui 



168 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

n'a duré qu'une heure, mais qui a été si vif que 
nous avons cru que nous serions obligé d'aller 
relâchera Saint-Florent. Le Ramier Tûe huit nœuds 
quand le Castor en file six. 
Adieu. Tout à toi, 

F. 0. 



LIX 

A MADAME ADÉLAÏDE 

Alger, dimanche, 15 novembre 1835. 

Je m'empresse, ma chère tante, de vous remercier 
de la bonne lettre que vous avez bien voulu 
m'écrire et que M. Duchâtel m'a remise à son arrivée 
ici le 10. Je suis heureux d'apprendre que toute la 
famille se porte bien, et je jouis de savoir que le 
Roi est en si bonne santé. Je suis si pressé par le 
temps que je ne puis guère vous donner de détails sur 
le beau séjour que je viens de faire ici; mais 
j'ai adressé à Nemours une sorte de journal qull 
pourra vous communiquer, si vous êtes curieuse de 
connaître mes faits et gestes *. 

Je pars demain pour Oran et je pense être de re- 
tour il Toulon le 10 décembre au plus tard. 

1. On trouvera ce journal avec les lettres qui le complètent 
dans le volume consacré à rAlgéric. 



19 DÉCEMBRE 1835. 1G9 

L'expédition marchera comme sur des roulettes et 
je ne ferai point de folies. 

Adieu, ma chère tante, excusez ce griffonnage in- 
cohérent, mais vous savez ce que c'est qu'écrire au 
milieu des fonctions et après un ahurissement qui 
dure depuis cinq jours... De nouveau, ma chère 
tante, je vous remercie de votre bon souvenir. 

F. O. 



LX 



j 



A LA COMTESSE LALAING D AUDENARDE 



Rade de Toulon, 19 décembre 1835. 

Me voilà en France. Je m'empresse d'autant plus 
vite de vous l'écrire et de vous donner de mes nou- 
velles que je viens d'apprendre qu'un messager 
arabe, qui était parti de Mascara avec une lettre 
pour mon frère et une autre que je vous écrivais, 
n'est pas arrivé à Oran. Il paraît que le pauvre 
diable aura eu la tête coupée, malgré la précau- 
tion qu'il avait prise de cacher les papiers dans une 
canne creuse. 

.l'ai reçu, au moment de m'embarquer à Mosta- 
ganem, votre lettre du 6 décembre et je vous en 
remercie. 

10 



i70 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

Je suis revenu avec ma tête sur mes épaules, ce 
dont je me félicite beaucoup, car il y a eu plus d'une 
raison pour qu'elle n'y restât pas ; je me suis retiré 
de cette campagne sans autre anicroche qu'une 
contusion de balle morte que j'ai reçue au combat 
de l'Habra et une horrible dyssenterie qui m'a 
tenu trois jours sur le flanc à Mostaganem. La balle 
morte m'a fait grand plaisir, et si je connaissais 
celui qui me l'a envoyée, je crois que je lui ferais 
une pension. Quant à la maladie, outre la souffrance 
aiguë qu'elle m'a causée, elle m'a laissé une telle 
faiblesse que je peux à peine faire quelques pas sans 
que les jambes me manquent. C'est là un agrément 
que je partage avec toute l'armée d'Afrique, car, 
sur dix mille hommes que nous étions, il y en a 
dix mille qui plus ou moins ont éprouvé les mêmes 
inconvénients du régime que nous menions. 

Marcher tous les jours depuis sept heures du ma- 
tin jusqu'à sept heures du soir, ne jamais trouver 
un abri, ne boire que de la boue salée, n'avoir ni 
pain, ni eau, ni légumes ; souffrir du froid, du 
chaud, de la pluie alternativement, et, par-dessus le 
marché, être escorté à coups de fusil et même à 
coups de canon, voilà la vie que j'ai menée pen- 
dant vingt jours. Quand je suis arrivé à Mostaga- 
nem, vous ne m'auriez pas reconnu : ma barbe 
longue, mon visage hâve, mes cheveux en dé- 
sordre, mes vêtements déchirés par les épines, ma 
redingote tellement couverte de boue qu'on n'en 



19 DÉCEMBRE 1835. 171 

reconnaissait pas la couleur, mon cheval tout écor- 
ché, me donnaient une apparence fort différente de 
mon aspect parisien. 

Et encore j'étais un des plus propres ! 

Mais je me réjouis bien de tout ce que j ai vu : 
il est impossible en deux mois de voir plus de 
choses et surtout plus de choses curieuses et in- 
croyables. C'est à peine si je peux les classer dans 
ma mémoire, et je crois rêver quand je récapitule 
tout ce qui m'est passé sous les yeux. 

Je crois aussi, sous le point de vue politique, avoir 
fait de la bonne besogne, et, je le répète, je m'ap- 
plaudis de plus en plus d'avoir entrepris ce magni- 
fique voyage. Quant au succès militaire de l'expé- 
dition, il a été complet, car nous avons donné aux 
Arabes une leçon dont je crois qu'ils se souvien- 
dront longtemps. 

Maintenant je vais tâcher de profiter de ma qua- 
rantaine pour me rétablir et pour arriver en un état 
passable dans ce Paris où je vais croupir tout cet 
hiver, sans autre occupation possible que de bar- 
boter dans la fange qui m'entoure. 

Adieu donc, à bientôt. Laissez-moi de nouveau 
vous remercier de l'attachement que vous m'avez 
témoigné dans cette circonstance, et croyez que bien 
souvent de là-bas ma pensée s'est portée vers vous. 

Adieu encore une fois. 



172 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 



LXI 

AU COMTE ALEXIS DE S AINT-PRIEST * 

Tuileries, 18 mars 1836. 

J*ai attendu, moQ cher comte, pour répondre à 
votre lettre si intéressante du 18 février, que le 
prince de Portugal * eût quitté Paris et que j'eusse 
trouvé, pour entretenir le Roi des communications 
importantes que vous m'avez faites, ces faciles 
aditus et idonea fandi tempora, dont parle le poète 
et qu'il ne faut jamais négliger. Ayant eu plusieurs 
occasions, ces jours-ci, de causer avec le Roi des 
alTaires en général, de la Péninsule et du Portugal 
en particulier, et aussi de ce qui vous regarde per- 
sonnellement, je crois pouvoir vous rendre avec 
fidélité et exactitude les vues de mon père, et je le 
ferai avec une entière franchise. 

Le Roi est satisfait de l'attitude que vous avez 
prise à Lisbonne; il sait que vous avez scrupuleu- 
sement suivi ses instructions et servi la politique de 
son gouvernement, en vous tenant à l'écart de 

1 . Alors envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire â 
Lisbonne. 

2. Ferdinand de Saxe-Cobourg et Gotha, marié le 1*' janvier 
précédent à Maria II da Gloria, reine de Portugal. 



18 MARS J836. 173 

toutes les intrigues et en vous bornant à les obser- 
ver sans jamais y prendre part. C'est la confiance 
qu'a le Roi de ne vous voir, en aucune occasion, 
dévier de cette li^ne qui l'a rendu sourd à des 
plaintes adressées d'outre-mer sur vos tendances 
et vos actes hostiles à l'Angleterre. Le Roi est per- 
suadé que vous n'avez été que Thomme de la France 
et non pas l'adversaire de l'Angleterre, et je ne 
vous préviens de ces insinuations que pour vous en- 
gager à vous tenir encore plus sur vos gardes sur le 
terrain glissant où vous êtes placé. 

Plusieurs circonstances de la politique générale 
font désirer particulièrement au Roi que la bonne 
harmonie qu'il veut maintenir entre la France et 
l'Angleterre, et qui sur quelques points n'est pas 
aussi complète qu'on le désirerait, ne soit jamais 
troublée à Lisbonne. C'est dans cet esprit que le 
Roi a ajourné, après la solution de quelques ques- 
tions plus pressantes et pour lesquelles le concours 
de l'Angleterre est d'une grande importance, la 
grave affaire du pacte de famille, qui serait, dans 
le moment actuel, une pointe de discorde. Conti- 
nuez à vous maintenir dans la réserve que vous 
avez observée jusqu'ici ; restez, comme vous le dites 
si bien, le champion de la Reine; accueillez l'arrivée 
du prince de Portugal comme un événement heu- 
reux pour le pays où vous représentez la France, 
et écartez, sans pourtant jamais la rendre impos- 
sible, la trop prompte solution des questions de suc- 

10. 



174 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

cession au trône et surtout de médiation, quelle 
qu'elle dût être, qui garantirait la succession. Je ne 
puis, sur ce point délicat, vous transmettre que 
Topinion du Roi, m'étant conformé au désir que 
vous me témoignez de ne communiquer qu*à lui 
seul les parties les plus importantes de votre lettre. 
Il est probable, d'ailleurs, que depuis Tinstallation 
du nouveau ministre des affaires étrangères*, le 
département aura fait trêve au laconisme dont vous 
vous plaignez, et que le Roi ne regrette que médio- 
crement, car il vaut mieux ne rien écrire du tout 
que d'écrire des dépêches embarrassantes. 

Le Roi a été satisfait du prince de Portugal; 
vous le verrez et le jugerez ; il veut le bien et ne 
demande qu'à être instruit et guidé* C'est, autant 
que i'ai pu le voir, une bonne nature, et mon intérêt 
pour lui et pour sa fortune me faisait, il y a quel- 
ques jours, le comparer à Jonas ou à ces pauvres 
enfants qu'on envoyait aux ogresses. 

Ici, la situation est assez bonne, bien que nous 
subissions tous les inconvénients d'une position peu 
dessinée, après avoir longtemps souffert d'une situa- 
tion par trop tranchée; mais après tout, les mi- 
nistres ont la session à eux : quand on a une ses- 
sion on a un an ; quand on a un an devant soi, on 
ne tombe que par sa faute. Il est cependant vrai 



1. Thiers, président du conseil et ministre des affaires étran- 
gères depuis le 22 février 1836. 



18 MARS 1836. 175 

de dire que les fautes du pouvoir sont, par le temps 
qui court, un dangereux écueil; mais, en résumé, 
je crois pourtant que la nouvelle administration a 
de la vitalité et qu'elle peut marcher. 

Du reste, vous avez bien jugé les événements, la 
politique reste la môme,et personne n a sérieusement 
songé à la changer ; quelques velléités d'interven- 
tion en Espagne ont été timidement exprimées 
ces jours-ci ; mais je vous garantis qu'il n'y aura 
pas d'intervention et qu'on cherchera seulement à 
élever Pyrénées sur Pyrénées entre la Péninsule et 
la France. 

Désormais, tout ce qui arrivera en Espagne sera 
égal à la France. Nous n'avons qu'y faire. Il faut 
que les paroles des hommes d'État français, par- 
tout où il se trouvent, soient calculées de telle façon 
qu'elles ne puissent plus tard gêner aucun avenir, 
ni être un obstacle à ce que les intérêts delà France 
pourraient réclamer. J'aurais encore bien des choses à 
vous dire, mon cher comte, mais je vais partir tout 
à l'heure pour Bruxelles, et je n'ai que le temps de 
vous renouveler mes sentiments d'attachement. 

J'oubliais de vous dire que M. Thiersm'a parlé de 
vous dans les termes les plus obligeants ; en outre, 
il veut avant tout se soutenir au pouvoir par l'ap- 
pui du Roi; vous pouvez donc compter sur son désir 
de vous faciliter le plus possible la tâche que vous 
remplissez en ce moment. 

F.-p. d'o. 



17G LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 



LXII 

AU MARÉCHAL SOULT 

Tuileries, 29 avril 1836. 

Je ne puis, mon cher maréchal, partir pour le 
grand voyage que je vais entreprendre * sans me 
rappeler h votre amitié; je compte que votre bien- 
veillant intérêt me suivra dans cette circonstance 
importante de ma vie. Si je puis, en restant toujours 
l'homme do la France et en évitant avec soin tout 
ce qui pourrait ressembler à une concession ou à 
une justification, si je puis inspirer la confiance que 
ma manière d'entendre les intérêts nationaux est 
compatible avec le repos et le besoin de l'Europe, 
j'aurai fait un grand pas pour mon avenir. Je n'ou- 
blierai pas, mon cher maréchal, que, pendant le 
temps où vous étiez à la tête du gouvernement, vous 
m'avez souvent parlé des manœuvres prussiennes, 
et j'ose croire que vous ne doutez pas qu'au milieu 

1 . Le duc d'Orléans partit le 2 mai, en compagnie de son 
frère le duc de Nemours. Les jeunes voyageurs commencèrent 
par visiter Berlin. Ils arrivèrent à Vienne le 29 mai. — Une 
partie de cette lettre a été publiée dans V Histoire de la 
Monarchie de Juillet^ de M. Thureau Dangin, t. lU, p. 85. 



28 JUIN 1836. 177 

de ces diverses occupations je me reporte souvent vers 
vous avec rattachement bien sincère que vous me 
connaissez pour vous. 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE p'ORLÉANS, 



LXIII 

A MADAME ADÉLAÏDE 

Milan, 28 au soir (juin 1836)*. 

Je reçois la dépêche télégraphique du 26, ma bien 
chère tante, et j*ai éprouvé un coup tel qu'après 
j'aimerais mieux mourir mille fois que de revivre 
les jours que je vais passer jusqu'à ce que je vous 
aie revue et embrassée, vous, le Roi et la Reine. 
L'idée que c'est peut-être notre voyage qui a tenté 
l'assassin peut me rendre fou de chagrin, et je ne me 
consolerai jamais d'avoir été deux fois loin du Roi 
lorsque l'on a tiré sur lui ! Voilà qui empoisonnera 
toute ma vie. Mais je sais que le Roi, vous, la Reine 
et toute la famille, vous êtes sains et saufs, et je ne 
dois penser qu'à cela. Et vous, ma chère tante, 
comme vous avez dû souffrir ! Je ne sais rien, mais 

1. Après rattentat d'Aiibaud, 25 juin 183G. 



178 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

mon cœur devine tout, comme je suis sûr que le 
vôtre n'aura pas douté de moi, car on me retrouve 
toujours, vous le savez, quoique d'ordinaire je sois 
sec et boutonné. 

Les Renier * ont été pour nous au delà de tout 
ce que je pouvais attendre, et ils m'ont ému jus- 
qu'aux larmes, car ils ont été vrais. 

Je cours droit à Paris, où je serai dès que je 
pourrai, car, d'ici là, je ne vis pas. Quand saurai-je 
quelque chose? C'est trop souffrir. 

F. o. 



LXIV 

a la duchesse de talleyrand 

(née princesse de gourlande) 

Juillet 1836. 

C'est à Crémone que j'ai reçu votre lettre, madame, 
et j'allais y répondre de Milan, lorsque l'horrible 
nouvelle que j'ai reçue ne m'a laissé d'autre pensée 
que d'accourir à Paris en toute hâte pour embrasser 
mon père et placer entre le crime et lui deux poi- 

1. L'archiduc Renier, vice-roi de Lombardie et de Vénétie, 
à la fille duquel on avait songé pour le duc d'Orléans après la 
rupture des négociations de mariage avec Tarchidachesse 
Thérèse. 



JUILLET 1836. 179 

trines de plus ^. Au milieu de tout ce que ma 
famille et moi nous avons réciproquement à nous 
dire, je n'ai pas encore la liberté d'esprit nécessaire 
pour vous rendre compte de tout ce qui, dans mon 
voyage, pourrait intéresser Tamitié à laquelle vous 
m'avez constamment habitué. Mais je suis sûr que 
vous avez joui des hommages qui, partout, ont été 
adressés à la position si élevée du Roi, mon père, et 
au rang où il a su placer la France parmi les na- 
tions. L'unanimité de ces suffrages, bien qu'elle ait 
été empoisonnée par l'humiliation de voir mon pays 
souillé par un ignoble assassinat, n'en doit pas 
moins être pour le Roi, à qui ils s'adressent, une 
compensation à tous ses chagrins et une consola- 
tion de la triste vie à laquelle il sera condamné tant 
que toutes les espérances de bouleversement dans 
le monde resteront, comme elles le sont aujourd'hui, 
subordonnées à d'odieux assassinats. 

J'ai hâte, madame, de vous parler de monsieur 
votre fils *, mon fidèle compagnon dans ce voyage 
si important pour moi. J'hésite presque à vous dire 
jusqu'à quel point mon estime et ma vive amitié 
se sont accruesj pendant ces deux mois que j'ai passés 
avec lui et où j'ai pu Réprouver dans les situations 
les plus diverses. J'ai pu me convaincre de la par- 
faite sûreté de son excellent caractère, de son bon 

1. On se rappelle qlie le duc de Nemours accompagnait le 
duc d'Orléans. 

2; Le duc de Valetiçay, aujourd'hui duc de Talleyrandi 



i(SO LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

jugement, et aussi de l'attachement sans ostentation 
qu'il a pour moi et les miens. Ce sont là des qualités 
fort rares, quoique tout le monde y prétende ; je les 
ai vivement appréciées, et je puis vous assurer qu'il 
a en moi un ami qui, pour n'être pas démonstratif, 
n'en est pas moins dévoué. 



LXV 

AU GÉNÉRAL SCIIUAMM * 

CompiègDC, ce 8 septembre 1836. 

Je vous transmets, mon cher général, la lettre 
par laquelle le général Trézel demande M. de Momy 
comme officier d'ordonnance *. M. de Morny a déjà 
e^ervi en Afrique, dans l'expédition de Mascara, et 
ce sera avec plaisir que je verrai le succès du 
désir exprimé par le commandant de la province 
de Bône. 

Je vous renouvelle, mon cher général, Tassurance 
de tous mes sentiments pour vous. 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 

1 . Directeur du personnel et des opérations militaires. 
t. Le futur duc de Morny, ministre du second empire. 



21 SEPTEMBRE 1836. ISl 



LXVI 

AU GÉNÉRAL SCHRAMM 

Compiègne, 21 septembre 1836. 

Vous savez combien j ai aimé vous voir entrer 
au ministère de la guerre. Je crois que l'emploi que 
vous y occupez ^ est celui de tous où Ton peut faire 
le plus de bien et le plus de mal. Vous y ferez, 
j'en ai la conviction, beaucoup de bien, et il a été, 
je crois, aussi honorable qu'habile à vous de ne 
prendre du pouvoir que ce qui vous était stricte- 
ment nécessaire pour réaliser vos bonnes intentions. 
La vérité perce dans ce moment et survit aux in- 
trigues et aux propos qui la déflguraient momenta- 
nément. C'est là notre consolation, à nous autres, qui 
servons de point de mire à toutes les calomnies. 
On vous tiendra compte de ce que vous avez été 
dans ces circonstances, et votre tâche n'en sera que 
plus facile. 

... Mais je me laisse aller à causer avec vous des af- 
faires générales, et j'aurais dû vous entretenir plutôt 
des intérêts des troupes que je commande. Je vous 
remercie vivement des soins que vous y apportez, 

1 . La direction du personnel et des opérations militaires , 

n 



d82 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

et je vous enverrai après-demain matin par estaf- 
fette l'ensemble de mon travail. Je me renfer- 
merai scrupuleusement dans les limites que vous 
m'avez tracées, en usant cependant de la faculté que 
vous voudrez bien m'accorder pour les mouvements 
dans la Légion d'honneur. C'est un dépouillement 
fort long quand on veut, comme je le veux ferme- 
ment, être avant tout juste et équitable^ et que l'on 
n'a aucune tendance au favoritisme. Voilà pourquoi 
ce no sera qu'après-demain que je pourrai vous 
romolire mes demandes et mes propositions... 



LXVII 

k ALFRED DE MUSSET* 

Tuileries, !••■ janvier 1837. 

Notre ami commun, M. Bocher *, vient de me 
faire Jire, mon cher condisciple, une belle page qu'il 
a dérobée à votre portefeuille poétique '. Ces vers 
vraiment beaux et où l'aridité et l'ingratitude du 
sujet disparaissent devant l'élévation de la pensée 

1. Déjà publiée dans la Biographie d^ Alfred de Musset^ par 
Paul rie Musset, p. 178. 

2. Gabriel Bocher, condisciple du Prince et du poète. 

3. Le Sonnet au Jloij après Tattentat de Meunier. 



2 iMARS 1837. 183 

et la noble simplicité de l'expression, m'eussent 
touché, quand même ils auraient été l'œuvre d'un 
inconnu ; et c'est avec un bien véritable plaisir que 
j'y ai trouvé les sentiments d'un ancien school 
/ellow, et que je me suis reporté, en les lisant, 
lowards happier and {jounrjer days. 

J'ai voulu vous remercier moi-même de ces bonnes 
étrcnnes, et je saisis l'occasion du jour de l'An 
pour vous prier de garder le souvenir qui vous est 
adressé par un ancien condisciple, admirateur 
sincère de votre beau talent. 



F E I U) 1 X \ N D - P H I L 1 1 » 1 » i: I ) ' 1 U . K A N s . 



LXVIlï 

A LÀ REINK DKS BELGES 

2 mars 1837. 

... Ce n'est pas en faisant que je sois rien au- 
jourd'hui que l'on me prépare à être tout demain, 
('e n'est qu'en travaillant à la sueur de mon front 
que j'arriverai. Ce n'est qu'en étant partout et tou- 
jours avec l'armée que je porterai honorablement 
mon nom, auquel je tiens, et que je ne veux pas 
traîner dans les salons et sur les boulevards. Il ne 
faut pas de princes fainéants dans ces temps-ci* 



I8i LETTRES DU I) T C D^ORLÉANS. 

... ic songe mainteDant à mon noiariage et à tout 
(0 que je voudrais y rattacher. Je voudrais que ce 
fût le début d'une nouvelle et meilleure vie, et pour 
cela j<,» voudrais mettre le signet sur le passé et com- 
mencer sur de nouveaux frais, en accordant une 
amnistie générale et complète. On ferait quelque 
chose de grand, on parlerait aux imaginations aux- 
(Iiiolles les poètes seuls se sont adressés depuis six 
ans. J'accompagnerais cette amnistie de beaucoup 
(le largesses et de faveurs de toutes espèces. 

Je prendrais ma femme sans dot et sans entou- 
rage étranger, je me présenterais à la France sur 
(les bases de réconciliation générale, de moralité, de 
clésiiitércssement dans mon intérieur, et je pense 
(qu'ainsi nous nous placerions, elle el moi, aussi bien 
qin) possible, dans cette France qui est bonne au 
fond, mais qui se corrompt de jour en jour davan- 



tage. 



F. 



LXIX 

Fontainebleau, 2 juin 1837 *. 

J*ai été touché de cœur de votre bon souvenir 
dans un moment bien décisif et bien heureux pour 

1. Destinataire inconnu. Le duc ci'Orléans avait, le 30 mai 
précédent, épousé Hélène-Louise-Élisabelh , princesse de 
Mecklembourg-Schwerin . 



31 JUILLET 1837. 185 

moi, et je m'empresse de vous en remercier. Mon 
attente a été bien dépassée, et l'amitié réciproque 
qui nous unira toujours, je l'espère, m'assure que 
vous apprendrez avec plaisir combien j'ai trouvé de 
bonheur dans la bonne grâce, le noble cœur et l'es- 
prit élevé de la duchesse d'Orléans. Croyez, je vous 
en prie, qu'en me purifiant, comme j'ose dire que je 
le fais en approchant une personne aussi distinguée, 
je n'en sens que mieux tout ce qui est t;raz, et rien 
ne l'est plus que ma bien sincère amitié pour vous, 
pour la vie. 

Donnez-moi, je vous en prie, de vos nouvelles, et 
comptez toujours sur mon vieil attachement. 



A M. DE CIIABAUD-LATOUR 

Tuilories, 31 juillet 1857. 

Je vous remercie, mon cher monsieur de Cha- 
liaud-Latour, de vos deux excellentes lettres des 
13 et 21 juillet. Je vois clair maintenant dans les 
affaires d'Afrique, et au moment de partir pour 
les bains de mer avec la duchesse d'Orléans, je vous 
écris à la hâte ce petit mot, pour vous donner 
signe de vie et vous demander de m'excuser auprès 



186 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

du général Dami'émont, si je n'ai pas le temps, 
par ce courrier-ci, de répondre à sa lettre du 21. 
Le Roi est fort satisfait de sa conduite et de son 
allure, et il a lu vos lettres avec beaucoup d'intérêt. 
Ji» vous en parlerai à votre retour. — Il s'est opéré 
ici du changement et un bon changement depuis 
voire départ; tout le monde appuie maintenant le 
général Damrémont, et la justice la plus complète 
lui est rendue. 11 sera bien soutenu ici, et vous 
pcMisez bien que j'y pousse de toutes mes forces. 

Je vais passer quinze jours en Normandie et m'y 
tenir tranquille, étranger aux délibérations qui 
auront nécessairement lieu : si par malheur la paix 
avec Achmet-Bey, que je regarde comme la seule 
bonne solution de la question^ venait à être impos- 
sible, je veux être complètement étranger k ce qui 
se décidera alors ; mais si l'expédition est ordonnée, 
jt^ demanderai au Roi à la faire, vous savez dans 
({uelles intentions, non pour y faire du Franconi 
ou des bulletins, mais pour monter sagement et 
avec calme un des échelons de la carrière que je 
dois parcourir et que je veux faire honorable à la 
sueur de mon front et au prix de mon sang. — 
J'avoue mon ambition, car cette ambition consiste 
à ne réclamer mon privilège de premier citoyen 
fran(;ais que là où il y a du danger physique ou 
moral; à vouloir obtenir mes grades politiques 
comme un premiam laboris, et à donner à mon 
pays et à la cause que je sers, bien plus en dévoue- 



\'2 AOUT 1837. 187 

ment et en services que je n'aurai reçu en hon- 
neurs et en dignités. Plus je réfléchis, plus je sens 
que cette expédition de Constantine est une de ces 
circonstances qui ont une influence décisive sur une 
existence : de ce qu'il adviendra à cet égard dépen- 
dra une grande partie de mon avenir. J'attends. 

Le général Damrémont m'a écrit à ce sujet une 
lettre dont j'ai été trop touché pour ne pas l'en 
remercier moi-même par le prochain courrier; j'y 
répondrai aussi par ma conduite. 

Que je vous dise en finissant combien je suis 
satisfait de la manière dont vous vous acquittez de 
la mission délicate qui vous a été confiée ! Par le 
prochain courrier, si vous êtes encore à Bône, je 
vous en écrirai plus. 

Mille choses aimables, et tâchez que la paix se 
fasse. F. 0. 



LXXI 

ai: comte de SAINT-AULAIRE * 

Château d'Eu, 12 août 1837. 

Je suis si honteux, mon cher comte, d'avoir 
tardé jusqu'à présent à répondre à la lettre que 
vous m'avez écrite à l'occasion de mon mariage, que 

1. Ambassadeur du Roi à Vienne. 



188 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

je ne sais comment m'excuser auprès de vous. Le 
mieux sera donc, je crois, de ne pas m'excuser du 
tout : vous me condamnerez pour paresse et inexac- 
titude, mais non pas pour indifférence à votre 
égard, car je n'en suis point coupable, et vous 
m'amnistierez ensuite selon la mode du jour, qui 
réussit fort bien, soit dit en passante 

J'entrerai donc en matière comme si c'était hier 
que j'avais reçu votre lettre ; et je vous remercie 
de tout l'intérêt que vous prenez à ce qui me con- 
cerne : vous m'en avez donné trop de preuves pour 
que j'en puisse douter; et afin de vous prouver que j'y 
compte, je vous confierai tout d'abord, et pour vous 
faire plaisir, et pour vous dire la vérité en même 
temps, que je suis l'homme le plus heureux qu'il 
y ait. J'ai trouvé dans les précieuses et rares qualités 
de la duchesse d'Orléans tout ce que je pouvais dési- 
rer, beaucoup de bonheur argent comptant et toutes 
les garanties possibles pour l'avenir. Douée d'un 
esprit distingué et d'une âme ferme et élevée, la 
duchesse d'Orléans a compris notre position sans 
crainte et sans illusion, et s'y est dévouée avec cette 
franchise et cet élan que les cœurs nobles apportent 



1. Une ordonnance du 8 mai précédent, avait, à roccasiun 
du mariage du duc d'Orléans, accordé l'amnistie « à tous le^ 
individus détenus pour crimes ou délits politiques ». Cette 
mesure fut prise sur l'insistance personnelle du Prince à 
qui cette idée était chère comme on l'a vu dans les lettres 
précédentes. 



12 AOUT 1837. 189 

à raccomplissement d'une haute mission. Quelles 
que soient les vicissitudes de la difficile carrière que 
je dois parcourir, je suis sûr maintenant de retrou- 
ver toujours, dans mon intérieur, un bon conseil 
dans l'incertitude, une consolation dans la peine, 
et un puissant appui dans tous les temps, car la 
Princesse Royale est faite pour affermir le dévoue- 
ment de nos amis et nous en donner de nouveaux. 
Vous la jugerez quand vous la verrez, mon 
cher comte, et je suis sur alors que votre œil 
exercé confirmera Topinion que j'en ai, et qui 
n*est ni exagérée, ni embellie par le prisme de la 
lune de miel. La France a accueilli admirablement 
la Princesse, et chacun a vu dans son arrivée un 
gage de repos et de stabilité. Je sais que le prince 
de Metternich s'est exprimé dans le même 
sens, et je vous prie, mon cher comte, lorsque 
vous en trouverez l'occasion, de l'en remercier de 
ma part. J'aurais voulu aussi, à l'occasion de mon 
mariage, me rappeler au souvenir de l'archiduc 
Charles \ mais je n'ai su comment m'y prendre pour 
cela; il pouvait y avoir de l'affectation à une 
lettre directe de ma part ; la nuance à observer 
eût été trop délicate, et j'aurais craint de paraître 
empressé de lui prouver que j'avais trouvé ailleurs 
ce que j'avais cherché à Vienne; d'un autre côté, 
je tiendrais à ce que cet excellent prince sût que 

1 . Père de rarchiduchesse Thérèse. 

11. 



190 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

je lui reste attaché, à lui et h sa famille, et par- 
ticulièrement à larchiduc Albert, et j'ai pensé que 
votre tact si exquis vous donnerait la possibilité 
de réaliser mes intentions sans aller au delà de ce 
qui est convenable et digne. 

Ne sachant pas quand il partira un courrier 
pour Vienne, je craindrais, si je vous donnais 
dans cette lettre dos nouvelles politiques, qu'elles 
ne fussent bien surannées lorsqu'elles vous parvien- 
dront ; je me bornerai donc à vous demander de 
présenter mes hommages à madame de Saint-Aulaire, 
et à vous assurer de nouveau, mon cher comte, 
de tous les sentiments bien sincères avec lesquels 
je suis 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



LXXII 

A M. DE CHAB.VUD-LATUUR 

Saint-Cloud, mardi 22 août 1837, au soir. 

J'ai reçu, mon cher monsieur de Chabaud-Latour, 
vos lettres des 5 et 6 août, et je m'empresse d'y 
répondre. Vous auriez bien tort de croire que si je 
ne vous ai pas écrit plus tôt, mon silence eût 



22 AOUT 1837. 191 

a 

d'autres motifs que l'extrême occupation qui est 
résultée pour moi de mon magnifique voyage en 
Normandie et le surcroît d'affaires et de fatigue dont 
j'ai été accablé à mon retour. 

Je serais surtout bien fâché que vous puissiez 
craindre un instant que je n'aie pas été en tous 
points et à tous égards complètement satisfait de la 
manière dont vous vous êtes acquitté de votre mission. 
Vous savez que je me pique d*ètre franc et sincère 
avant tout ; si je n'étais pas intimement persuadé 
que vous avez entièrement justifié par votre con- 
duite et votre tact la confiance que j'ai mise en 
vous, je vous le dirais avec la même rondeur que 
je mets aujourd'hui à vous exprimer ma satisfaction. 
Le Roi qui a lu toutes vos lettres y a retrouvé le 
bon esprit qu'il a, vous le savez depuis longtemps, 
distingué en vous, et il compte vous le dire lui-même 
à votre retour. Bien que le Roi et moi nous sachions 
que vous êtes de ces hommes pour qui la satisfac- 
tion et de justes témoignages d'estime de leurs chefs 
seront toujours la meilleure récompense des peines 
qu'ils auront prises, cependant le Roi veut, à ce qu'il 
m'a dit encore ce matin, vous récompenser comme 
lui seul peut le faire, et je sais qu'il a renvoyé au 
ministre de la guerre une ordonnance de promotion 
dans le génie parce que votre nom ne s'y trouvait 
pas porté, et qu'il a déclaré qu'il ne signerait rien 
à cet égard, jusqu'à ce que votre nom fût joint à 
ceux qui figurent déjà dans le projet d'ordonnance. 



192 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

Je n'ai rien à répondre à tout ce que vous me 
dites des négociations qui vont, je Tespère, se ter- 
miner par la conclusion de la paix, grâce aux bons 
soins du général Damrémont auquel on rend bien 
justice ici ; cette affaire me semble si avancée que 
je la regarderais comme tout à fait certaine et que je 
me réjouirais déjà d'un résultat que je regarderais 
comme bien heureux pour mon pays, si je n'avais 
encore quelques inquiétudes de voir les négociations 
dérangées par l'arrivée de la flotte turque à Tunis. 

Une dépêche télégraphique que le Roi vient de 
recevoir à l'instant, pendant le dîner, annonce que le 
Capitan Pacha a passé Malte se dirigeant vers l'Ouest 
avec un bon vent. J'appréhende les conséquences 
les plus fâcheuses de cet événement. Cet armement 
turc n'a pour but que de s'emparer de Tunis comme 
on a fait de Tripoli l'année passée, d'encourager la 
résistance d'Achmet et de nous ébranler dans toute, 
la Régence. Le secret que la Porte Ottomane a 
gardé sur la mission du Capitan Pacha jusqu'au 
moment de son départ, le soin qu'elle a mis ensuite 
à nous prévenir, comme d'une chose de peu d'im- 
portance, de son envoi h Tunis, suffiraient pour 
prouver ses mauvais desseins, si nous n'avions déjà 
pas bien d'autres preuves de ses intentions hostiles 
sur l'Afrique française. Si la guerre se rallumait 
dans toute la Régence, je ne sais vraiment ce qui 
en arriverait, car je doute que les Chambres, com- 
posées Cl conduites comme elles le sont, votassent 



22 AOUT 1837. 193 

les hommes et l'argent nécessaires pour faire face 
aux circonstances, et ce serait peut-être le commen- 
cement d'une consomption dont Alger mourrait, si je 
peux m'exprimer ainsi. 

Le Roi, avec le coup d'oeil rapide que vous lui 
connaisFcz et son intérêt si vif pour la colonie 
d'Alger, a compris tout le danger de la présence 
des Turcs à Tunis; il a le premier senti que les y 
tolérer c'était compromettre l'existence de nos pos- 
sessions, et le télégraphe a porté l'ordre à toutes 
nos forces navales disponibles de faire force de 
voiles sur Tunis, de prévenir de gré ou de force 
le débarquement des Turcs sur aucun point de la 
Régence, et, dans le cas où ils seraient déjà arrivés, 
de les sommer de rembarquer, ou en cas de refus 
d'attaquer et de détruire leurs vaisseaux. 

Je ne vous donne pas plus de détails sur cette 
affaire, parce que M. Mole envoie communication 
de tout au général Damrémont, à ce qu'il vient 
de me dire, mais vous comprendrez qu'elle nous 
tient bien tous en suspens et que jusqu'à ce que 
nous apprenions la conclusion définitive de la paix 
avec Achmet et l'arrivée de notre flotte h Tunis, 
nous serons dans une grande incertitude sur l'avenir 
de la colonie. 

Je me suis déjà occupé des différents objets que 
vous m'avez signalés dans vos lettres précédentes 
comme réclamant des améliorations ; je suis trop 
pressé aujourd'hui pour vous entretenir des projets 



194 LETTRES DV DUC d'OULÉANS. 

sur lesquels je ne suis arrivé à aucun résultat, 
comme entre autres la solde des officiers de Tarmée 
d'Afrique ; mais sur Torganisation des spahis (dont 
Marey^ que j*ai vu ici s'occupe conjointement avec 
moi) nous touchons aux termes de nos efforts. — Je 
crois qu'il va avoir à peu près tout ce qu'il demande. 
Pour le service hospitalier j'ai vu moi-même les 
ordres qui ont été donnés pour l'améliorer, mais je 
no trouve pas qu'on fasse encore tout ce que l'on 
devrait. La note ci-jointe vous prouvera où en est 
l'administration de la guerre, et encore vous pouvez 
croire avec quelle peine je suis parvenu à obtenir le 
peu que j'ai obtenu. Quiconque ne joindrait pas à la 
persévérance la plus soutenue la passion véritable que 
j'ai pour l'Afrique aurait vingt fois succombé de dé- 
goût, et aurait envoyé promener les bureaucrates de 
bas étage auxquels je suis obligé d'arracher un à un, 
comme s'ils s'en privaient pour moi, chaque morceau 
de biscuit qui doit nourrir l'armée ; ils en parlent 
comme s'il sortait de leur poche pour aller à Bône. 
Mais ce ne sera pas moi, qui ai prêché au général 
Damrémont la patience et la constance, qui. me 
rebuterai, et l'on peut compter que mes efforts ne 
se ralentiront point. Toutes les fois que j'ai eu 
recours au Roi pour me soutenir, il m'a donné 
l'appui le plus franc et le plus chaud ; mais il ne 
peut être constamment à faire marcher ce ministère 

1. Colonel des spahis réguliers. 



22 AOUT 1837. 195 

de la guerre, vraie machine de Marly qui fait 
beaucoup de bruit et point de besogne, et il faut 
que je me fasse une sorte de contrôleur des chefs 
de bureau. IN'importe, si à ce prix nous arrivons 
au but. Mais la note ci-jointe est pitoyable ; c'est 
après trois jours de lutte que nous on sommes là. 
Il est minuit, mon cher monsieur de Chabaud-La- 
tour : je n'ai que le temps de vous exprimer de nou- 
veau toute ma satisfaction et de vous renouveler Tex- 
pression des sentiments que vous me connaissez 
pour vous. 

F. o. 

J'espérais pouvoir encore écrire par la poste au 
général Damrémont, mais je suis si fatigué que j'y 
renonce. Je l'autorise, dans le cas où vous ne seriez 
plus à Bône, à ouvrir cette lettre; si c'est vous qui la 
recevez d'abord dites-lui bien, — cor cela est rigou- 
reusement vrai, — que le Roi, tout le conseil et nom- 

ê 

mément le comte Mole ont confiance en lui. Le Roi 
m'a dit positivement qu'à part les tracasseries de 
liureau qu'il ne pouvait pas empêcher, et dont lui. 
Roi, souffrait tout le premier, il mettrait le général 
Damrémont à l'abri des attaques qu'il pouvait redou- 
ter, et qu'il le soutiendrait d'autant plus volontiers, 
et d'autant plus complètement qu'il était pleinement 
satisfait de sa conduite et de la politique qu'il 
avait adoptée. Je le répète, je suis sûr que le Roi 
appuiera chaudement le général Damrémont, et tout 



196 LETTRES DU DUC D^ORLÉANS. 

le conseil le secondera ; quand vous serez de retour 
ici et que vous pourrez en causer avec le Roi, 
vous vous persuaderez de la complète exactitude 
de ce que je vous raconte. 

En vous disant au revoir, je ne sais si ce sera à 
Paris ou ailleurs, car je crains bien que, si les Turcs 
sont arrivés à Tunis avant la conclusion du traité, les 
négociations ne se termineront point, et alors il fau- 
dra bien soigneusement examiner s'il n'est pas im- 
possible d'entreprendre la campagne cette année 
encore. 

Bonsoir, mon cher monsieur de Chabaud-Latour, 
j'écrirai de Compiègne au général Damrémont par 
le prochain courrier. Mille remerciements de vos 
excellentes oranges ! Quand je pense à l'Afrique, à 
cette belle Afrique, j'ai la nostalgie. 



LXXIII 

A LA REIxNE DES BELGES 

Tuileries, 24 août 1837. 

.... Je pars demain pour Compiègne in very 
good spirits and condition, but ratker thin, I hope 
ta fill up there. Hélène vient avec moi * dès le 
commencement; je ne puis assez te dire combien 
elle me rend heureux et combien maintenant mon 



24 AOUT 1837. 197 

avenir domestique se présente à moi sous un jour 
plus calme que lorsque je n'étais pas marié. Je 
sens que je mûris de jour en jour et que je gagne 
peut-être en fermeté et en steadiness ce que je 
perds en fougue et en vivacité. Ma troisième édu- 
cation commence, et j'espère qu'elle sera utile non 
seulement à mon bien-être et à mon bonheur, 
mais aussi aux intérêts de ce pays auquel tu sais 
que je suis entièrement dévoué. 

Il y a bien des choses sur lesquelles j'ai besoin 
de te parler à cœur ouvert, ma chère Louise ; à 
mesure que je sors de l'ahurissement et de l'agi- 
tation des premiers temps de notre mariage, il me 
semble que des brouillards qui me racourcissaient 
la vue se dissipent et que je puis mieux juger 
l'horizon qui m'entoure. Maintenant que ma vie 
se trouve simplifiée, presque toutes mes facultés et 
même mes pensées concourent vers un seul but. 
Je puis embrasser plus de points à la fois. J'au- 
rais, je le répète, un véritable besoin de causer avec 
toi de tout cela... 

F. o. 



198 LETTRES DU DUC d'dKLÉANS. 



LXXIV 

AU GÉNÉRAL DAMUÉMONT^ 

31 août 1837. 

Le Roi m'a fait chercher à Compiègne avant-hier, 
mon cher général, lorsque vos dépêches du 19 août, 
de Medjez-Ahmar, sont parvenues au gouvernement, 
et Ton a sur-le-champ mis en délibération le pai'ti 
à prendre relativement à l'expédition de Constan- 
line et au connnandement que, depuis le printemps 
dernier, j'avais demandé au roi de me confier. L'o- 
pinion très vive du Roi en faveur de l'expédition a 
trouvé un écho unanime dans le conseil, et il a été 
résolu très promptement que l'ordre serait expédié du 
se mettre en mouvement le lo septembre, et de 
chercher à prendre Constantine de vive force et à y 
laisser garnison après, mais en accordant toujours à 
Achmet le traité (tel qu'il a été près d'être signé) 
à quelque moment qu'il proposât d'y souscrire, soit 
avant le siège, soit pendant l'attaque, soit après la 
prise de la ville. J'ai été pleinement de cet avis, et 
j'ai demandé, en outre, qu'il fût bien spécifié que, 

1 . Publiée par M. Camille Rousset : V Algérie de 4830 à 1840, 
t. Il, p. 230. 



31 AOUT 1837. 199 

la paix étant le but de cette expédition, on s'abs- 
tiendrait de la rendre plus difficile en exigeant des 
conditions plus dures que celles qui avaient étéju- 
t^ées bonnes avant de partir de Medjez-Ahmar. J'ai 
demandé en outre que, tout en donnant Tordre de 
se porter en avant et d'attaquer Constant ine, il fût 
rn tendu que, dans le cas où les préparatifs seraient 
incomplets et ne présenteraient pas toutes les chances 
de succès, il serait préférable de suspendre tout 
mouvement, et que mieux vaudrait ne pas se porter 
en avant que d'être obligé de reculer ensuite. 

Cette première ((uestion ainsi réglée, on est passé 
il l'affaire de mon commandement, qui a rencontré 
la plus vive opposition de la part du Roi et de 
])resque tous les ministres. La sûreté du Roi, l'in- 
certitude de la guerre, le peu d'importance d'Ach- 
met-Bey, la gravité possible de mon absence de 
France dans de certains moments, et surtout enfin 
les risques que courrait ma santé, toutes ces raisons 
m'ont été objectées avec beaucoup de chaleur et de 
persistance. De mon côté, j'ai fait valoir l'impor- 
lance d'avoir fait exercer à l'héritier du trône un 
commandement en chef et un commandement de 
guerre ; j'ai exposé quelle était ma position, obligé 
c(ue j'étais, dans un temps où le travail est la loi 
coimnune, de faire ma carrière à la sueur de mon 
front, n'ayant ni la tribune, ni la presse, ni aucune 
autre occasion possible que mes devoirs militaires 
pour me faire connaître à la France ; j'ai représenté 



200 LETTRES DU DUC D^ORLÉANS. 

que je devais saisir aux cheveux toute occasion de 
prendre sur Tannée un ascendant que Ton ne pou- 
vait prendre aujourd'hui que par le commandement 
exercé pendant la guerre et eu ayant fait ses preuves 
et donné des garanties, non seulement comme bra- 
voure, mais aussi comme capacité, de manière que, 
le jour où il faudra que je mette mon épée dans 
la balance, je puisse dire, moi aussi : « S'il en est un 
plus digne que moi de la porter, qu'il se présente. » 
J'ai exposé au Roi qu'il avait refait depuis sept ans 
l'état de roi; que, moi, je devais, pour moi et mes 
frères, refaire l'état de prince ; qu'il n'y avait aujour- 
d'hui qu'une manière de se faire pardonner d'être 
prince, c'était de faire en tout plus que les autres; 
je lui ai exposé que, placé en quelque sorte sur une 
roue qui tourne toujours, le jour où je m'arrêtais, 
je me trouvais reculer de fait; je lui ai dit que, s'il 
était devenu le premier roi de l'Europe, il fallait, 
moi, que j'en devinsse le premier prince royal, et 
que je pouvais avouer cette ambition, quand je 
mettais ma vie et le sacrifice de mes plus chères 
affections au service de cette ambition. 

Je lui ai fait voir que, pour fonder une dynastie, 
il faut que chacun y contribue, depuis mon frère 
Aumale, qui apporte pour son écot un prix d'écolier *, 
jusqu'à l'héritier du trône, qui doit, dans les rangs 

1 . Le duc d' Aumale venait de remporter un prix au con- 
cours général. 



81 AOUT 1837. 201 

de l'armée, se faire lui-même la première position 
après celle du Roi. Quant à l'importance de l'expé- 
dition, j'ai cru devoir faire observer qu'il était fort 
heureux qu'elle ne fût pas trop grande, parce qu'alors 
mon commandement me serait contesté, tandis que 
je pourrais, après l'avoir exercé, m'en prévaloir plus 
tard dans des circonstances plus graves. Enfin, j'ai 
cru devoir dire au Roi qu'étant dans l'intention de 
me mettre à la tête de l'armée, n'était-ce pas m'y 
placer de la manière la plus belle et la plus efficace 
que de me confier le commandement d'une expédi- 
tion pour laquelle les premiers généraux de l'armée 
française semblaient empressés de se ranger sous 
mes ordres. J'ai fini par ajouter que c'était du Roi 
seul que je pouvais tenir ce commandement, car il 
n'y avait que le Roi qui pût disposer de son fils, et 
que personne ne pourrait le lui conseiller ; que ja- 
mais on ne pouvait conseiller ces sortes de choses, 
mais que tout le monde les approuverait après, 
et que si le Roi lui-même avait attendu qu'on lui 
conseillât sa course à l'Hôtel-de-Ville le 31 juillets et 
sa promenade le 6 de juin S il ne serait pas roi et ne 
l'aurait jamais été. Passant ensuite aux considéra- 
tions de santé, j'ai exposé qu'un jury de revision me 
jugerait bon pour faire la campagne, les pieds dans 

1. 1830. 

2. 1832, lors de l'émeute qui accompagna les funérailles du 
général Lamarque. 



20:2 LETTRES DU DLC l)*ORLÉANS. 

la boue et le sac sur le dos, et qu'à plus forte raison 
je serais en état de Tentrc^prendre comme général, 
l)ien vêtu, les pieds chauds et couvert de flanelle de 
la tête aux pieds. Mon dernier mot a été pour donner 
la garantie que, loin d'éviter la paix, je la recher- 
cherais avec empressement, persuadé que c'était un 
services à rendre à mon pays, et que ce serait honorer 
mon caractère que de montrer que je sais renoncer 
au plaisir d'un bulletin et résister à Tardeur d'une 
armée pour servir les vrais intérêts de ma patrie. 
J'ai même ajouté que je croyais plus utile pour moi 
de faire la paix que de faire la guerre, car, en fai- 
sant la paix, je répondrais au reproche que Ton 
m'adresse d'ardeur exagérée, et je montrerais que je 
savais au besoin me modérer et me contenir. 

(]ette discussion, qui dura cinq heures, finit i)ar 
faire assez d'impression sur le Roi pour qu'il la ter- 
minât en me disant qu'eV me nommait général en 
chef de V expédition ; les ministres qui étaient pré- 
sents adhérèrent à ce choix, en disant que, du 
moment où le Roi avait décidé une semblable 
question, ils n'avaient j)lus rien à dire. Le conseil 
désigna alors le maréchal (jérard pour venir prendre 
le commandement du camp de Compiégne, les 
généraux Valéeet Fleury et le sous-intendant d'Ar- 
naud pour diriger les trois services pendant le siège, 
et il fut réglé que vous choisiriez le poste, le titre 
et les fondions qui vous paraîtraient le plus con- 
venables pour vous. J'avoue que j'avais pensé pour 



31 AOUT 1837. 203 

vous à la position de chef d'état-major général 
comme étant celle où vous seriez le plus en relief. 
Le conseil se termina cà minuit en décidant que ma 
nomination ne serait pas au Moniteur jusqu'à ce 
que j'eusse vu mon frère Nemours, parce que 
j'avais promis à toute ma famille, qui était fort 
contraire à mon voyage en Afrique, d'éviter tout 
ce qui pourrait blesser mon frère que le Roi avait 
en quelque sorte condamné sans l'entendre, puis- 
qu'il était resté à Compiègne pendant cette journée. 
Hier matin, j'allai au ministère de la guerre avcx; 
le général Valée, et nous fîmes donner divers ordres 
((ui, en tout cas, ne seront pas perdus pour le bien 
de l'expédition, entré autres l'accélération du départ 
de quatre bataillons de sept cent cinquante hommes 
chacun des 12'^ et 20*^ de ligne, l'achat immédiat 
de cent mulets et cent chevaux de trait de plus, 
et leur embarquement instantané, et enfin cinij 
cents quintaux de biscuit marin de plus, avec l'ar- 
mement de la frégate l'Armide. Je repartis pour 
Compiègne, annonçant mon retour pour le surlen- 
demain, après avoir fait mes adieux au camp (ît 
comptant m'embarquer, le 9, à Toulon. Jamais je 
ne m'étais senti plus content de mon avenir, ni 
plus joyeux d'avoir à faire. 

A Compiègne, j'eus avec mon frère des conver- 
sations sur lesquelles je vous demande de me taire, 
ainsi que sur ce que j'appris du désespoir du Roi 
et de l'état de toute ma famille. Il me devint évi- 



204 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

dent et tous mes amis en jugèrent comme moi, que 
mon départ pour TAfrique compromettait Tunion 
de ma famille, cette union si précieuse qui, seule, 
nous a soutenus dans les temps d'épreuves. Je 
tombai alors dans un état d angoisse inexprimable, 
placé entre mon avenir, oui, mon avenir brillant 
et bon, et des affections bien chères. Enfin, je me 
décidai, et mon frère allant à Paris ce matin pour 
exposer au Roi. sa position, je lui dis en partant 
que je n'avais rien de nouveau à lui confier. 

Maintenant, je succombe presque sous le poids 
de mon chagrin ; car je n'ai pas changé d'opinion 
sur les iînmenses avantages personnels que m'of- 
frait le commandement de l'expédition, et je ne 
serai probablement récompensé d'un sacrifice qui 
laissera des traces profondes dans ma vie que par 
la croyance généralement répandue que j'ai reculé, 
que je sais montrer de l'ardeur de loin, mais 
que quand il faut quitter ma patrie, etc... je n'y 
suis plus, que je suis un cheval qui piaffe sur 
{)lace, qui hennit, mais qui n'avance pas. Je sup- 
porterai cette odieuse situation, et je m'appuierai 
sur l'eslime de ceux qui ont lu dans mon cœur et 
jugé les nobles motifs qui m'ont guidé ; puis, par 
mon travail et mon 'énergie, je reconquerrai 
peut-être dans plusieurs années d'efforts ce que 
j'aurais pu acquérir d'une seule fois. Le senti- 
ment du bien perdu est le poison le plus amer qui 
puisse se glisser dans le cœur. J'ignore encore 



31 AOUT 1837. 205 

l'effet de ma lettre, et je vous écrirai ce soir après 
le retour de l'estafette. Je vous ouvre avec con- 
fiance mon cœur, parce que vous êtes de ceux qui 
sauront me comprendre et qui me plaindront. 
Dix heures du soir, — Je reçois la réponse du 
Roi ; mon premier soin est de vous recommander 
mon frère. Vous le connaissez déjà, vous serez 
content de lui, et ce sera mettre quelque baume 
sur mes plaies que de le placer dans les situations 
les plus propres à ce qu'il se distingue et k ce 
qu'il prouve ce qu'il y a en lui. Vous me con- 
naissez assez pour savoir qu'aucun sentiment d'en- 
vie ne trouve place dans mon cœur, et je me 
hâte d'aller au-devant de cette pensée ; je vous 
souhaite toute la gloire possible, je me réjouirai 
cordialement de toute celle que vous recueillerez, 
et si je pense quelquefois que mon intérêt et 
presque mon devoir m'appelaient là où vous êtes, 
ce ne sera que pour me rappeler que, cet avan- 
tage manquant à ma carrière, je dois par mon 
travail de tous les instants, chercher ailleurs d'au- 
tres bases à ma position et d'autres titres à l'estime 
d<' mon pays et à la confiance de l'armée. Je ne 
suis pas de ceux qui se rebutent aisément, et, au 
milieu de l'amertume que me laisse tout ceci, je 
ne me distrairai qu'en me créant de nouvelles 
occupations et en me consacrant à quelque nou- 
velle tâche que je vais chercher de mon mieux. 
Je continuerai de soigner tout ce qui se rattache à 

12 



20(> LKTTHKS hL' DUC d'oRLKANS. 

l'expédition, comme si je devais encore la com- 
mander; vous trouverez en moi un avocat zélé 
pour les intérêts de l'Afrique et ceux des militaires 
placés sous vos ordres; qu'ils se confient à moi, 
qu'ils ne doutent pas de moi, et une partie de 
ma peine sera adoucie. J(i ferme cette lettre en 
vous souhaitant au fond du cœur tout ce que 
j'aurais désiré pour moi-même; parlez-moi beaucoup 
de l'Afrique, aidez mon frère à faire sa carrière de 
prince et de soldat, et croyez, mon cher général, 
il l'expression de tous les sentiments que vous me 
connaissez pour vous. 



LXXV 

AU ROI * 

31 août 1837. 
Sire, 

J'ai reçu de votre main la plus grande faveur 
que je pusse espérer pour ma carrière; votre 
bonté m'est acquise : plus elle a été grande, plus 
vous m'avez sacrifié vos scrupules, plus les miens 
s'élèvent, et j'éprouve maintenant au-dessus du 
désir de mon propre avancement, le besoin de ne 
pas augmenter votre inquiétude .et peut-être votre 

1. Publiée pai* M. Caniillft Roussel, dans V Algérie de 4830 à 
1840, t. II, p. 237. 



31 AOUT 1837. 207 

danger, et de ne pas fausser mes rapports avec 
mon frère Nemours. Vous consentirez que ce soit 
à moi qu'il doive le pas que je vous demande de 
lui faire faire, comme c'est à vous seul que j'ai 
voulu devoir le commandement de l'expédition de 
Constantine: j'y renonce pour que Nemours fasse 
la campagne. Dieu seul et moi saurons jamais ce 
que, depuis trente heures d'angoisses, ce sacrifice 
m'a coûté. Le monde dira que j'ai reculé devant 
le commandement de l'expédition, que j'ai été 
fort attrapé qu'on me l'ait accordé, que sous 
un faux prétexte de générosité je me suis exempté 
de la corvée. Je supporterai cette cruelle humilia- 
tion avec la liberté de cœur et d'esprit d'un 
homme résigné à perdre un immense avantage 
personnel, si, à ce prix, il assure l'union de sa 
famille, le repos de son père qu'il sait être cruel- 
lement troublé, et s'il calme le cœur de sa mère... 
Je ne fais rien à demi, Sire, je boirai jusqu'à la 
lie le calice que j'ai détourné de vos lèvres; je 
resterai à Compiègne, et je trouverai quelque con- 
solation à ma tristesse, si, dans la fermeté et le 
sang-froid avec lequel je supporterai tout, jusqu'aux 
propos qui viendront empoisonner cette blessure, 
vous voyez une garantie de ce que j'eusse fait 
dans la mission que vous m'aviez confiée. 

Mon frère Nemours ignore totalement ce que je 
vous écris, j'ai voulu que ce fût vous qui le lui 
apprissiez. Sire, et je vous demande de permettre 



208 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

que Jui cl moi nous gardions le secret sur ce qui 
s'est passé entre nous. Je vous prie également de 
communiquer cette lettre au comte Mole. J'attendrai 
votre réponse par estafette pour écrire aux géné- 
raux Bernard, Valée, Fieury et Damrémont. Le 
bateau à vapeur est prévenu et ne partira pas 
sans dépêche. Le Roi comprendra que si ma 
nomination est au Monitevr, je ne pourrais plus 
offrir le sacrifice que je m'impose, et que Nemours 
lui-même sentirait qu'à tout prix je dois partir. 



LXXVl 

A M. ACHILLE Gi:iLHEM^ 

Tuileries, 26 janvier 1838. 

Vous me demandez, mon cher ami, de vous 
souhaiter bonne chance pour votre élection ; je 
voudrais de tout mon cœur pouvoir le faire; mais 
la prudence est là avec l'impartialité, et il faut 
bien qu'un Prince qui n'est ni électeur ni éli- 
ji;ible et qui ne le sera probablement jamais, ré- 
siste à la tentation qu'il aurait de donner un coup 
d'épaule à un ami pour franchir le seuil de la 
Chambre des députés, de ce véritable Sanctum 

1. M. Achille Guilhem, mort en 1880, ancien député de 
Quimperlé, condisciple du duc d'Orléans. 



24 AOUT 1838. 209 

Sanciorum où se célèbrent les mystères de notre 
gouvernement. Il faut que le Prince assiste en 
spectateur désintéressé à la lutte où il ne doit pas 
savoir le nom des athlètes, et, dans ces nouveaux 
jeux du cirque, je ne dois arborer les couleurs 
d'aucun des quadriges du centre droit, centre 
gauche, tiers parti, doctrinaires, opposition dynas- 
tique, etc. Je resterai donc le gouverné de tous les 
gouvernants présents et à venir, le spectateur impar- 
tial et désintéressé de toutes les luttes parlemen- 
taires et électorales, tant qu'elles ne toucheront pas 
aux intérêts généraux de la France, auquel cas je 
réclame ma place au premier rang des combat- 
tants, et, si je renonce à être votre ami le jour 
de l'élection, rappelez-vous bien que je l'ai été 
longtemps avant et que je le redeviendrai (que 
vous soyez vaincu ou vainqueur) le lendemain et 
les jours suivants. 

FERDINAND -PHI LIPPE d' ORLÉANS. 



LXXVII 

A LA REINE DES BELGES 
Toileries, 24 août 1838 — trois heures et demie. 

Après de cruelles souffrances qui l'ont bien 
éprouvée, ma chère Louise, Hélène vient de me 

12. 



210 LETTRES DU DUC D ORLEANS. 

donner un fils fort et bien portant. Là encore on 
trouve l'étoile des d'Orléans. 

Maintenant que Tenfant est fait, il faut ; 1*^ tâcher 
de le faire vivre longtemps; 2** tâcher de le faire 
régner un jour. J'y travaillerai de mon mieux. 

Hélène va bien et est bien contente. Je sais la 
part que tu prendras à ceci, car je sais combien tu 
as l'esprit de famille et combien tu m'aimes. Je te 
le reïïds de tout mon cœur. 

F. 0. 



LXXVlll 

A LA DUCHESSE DE TALLEYRAND 
(Ni:E PRINCESSE DE COURLANDE) 

Tuileries, août 1838. 

La naissance de notre fils et tout ce qui s'y rat- 
tache a, jusqu'à présent, fort bien réussi et a été 
accueilli avec faveur par l'opinion publique. Espé- 
rons que l'on ne viendra pas gâter ce bon résultat 
en voulant faire trop bien. Nous n'avons eu que 
trop d'occasions depuis quelques années d'avoir 
autour de nous des empressés qui nous faisaient 
jouer le rôle de l'amateur de jardins dont parle 
La Fontaine. 



6 JANVIER 1839. 211 



LXXIX 



AU MARÉCHAL VALÉE 



Tuileries, 6 janvier 1839. 

Les soins que vous avez eus pour mon frère 
Joinville lorsqu'il était dans votre armée, mon cher 
maréchal, me garantissent que vous apprendrez 
avec plaisir que la campagne contre le Mexique 
s'est terminée par un beau fait d'armes et que le 
capitaine de la Créole en a eu sa part glorieuse. 
Nous n'avons pas encore le détail des dépêches 
ofiicielles, mais nous savons que le 28 novembre 
l'escadre française, sous les ordres de l'amiral 
Baudin, forte d'une corvette (commandée par mon 
frère), de deux bateaux à vapeur, de trois frégates 
et de deux bombardes, est venue s'embosser devant 
le fort réputé imprenable (et proclamé tel par les 
marins anglais) de Saint-Jean-d'Ulloa, et que le feu 
s'engagea aussitôt vivement. Au bout de quatre 
heures de combat, la plupart des défenses du fort 
étaient détruites et parmi les cent soixante bouches à 
feu qui garnissaient les remparts à plusieurs étages 



212 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

de la citadelle, beaucoup étaient démontées, et les 
Mexicains avaient plusieurs centaines d'hommes hors 
de combat. Le général mexicain demanda alors une 
suspension d'armes qui fut refusée, mais Tamiral 
lui accorda d'évacuer le fort qu'occupèrent aus- 
sitôt les marins français, qui n'avaient perdu 
qu'une trentaine de tués ou blessés. La terreur 
se répandit à la Vera-Cruz, lorsque l'on vit 
le drapeau français flotter sur Saint-Jean-d'Ulloa 
qui est à portée de canon de la ville ; la gar- 
nison forte de cinq mille hommes capitula, et 
livra l'enceinte et tous les forts sans, coup férir. 
Cette action honorable pour notre marine et à 
laquelle je jouis plus que je ne puis le dire de 
voir attaché le nom de mon brave et excellent 
frère Joinville, aura un immense retentissement en 
Amérique et fera encore plus d'effet à l'étranger 
qu'en France. Ces bonnes nouvelles viennent bien 
à propos pour adoucir au Roi, à la Reine et à 
toute notre famille, les chagrins cuisants que nous 
cause le triste état de ma sœur, la duchesse de 
Wurtemberg, que ses rares talents, la distinction 
de son esprit, et surtout la noblesse chevaleresque 
et l'élévation constante de ses sentiments et de 
son généreux cœur, rendent si chère à tous ceux 
qui la connaissent K 



1. La nouvelle de la mort de la duchesse de Wurtemberg 
n'arriva à Paris que le 10 janvier. (Voir la note, page 214.) 



6 JANVIER 1839. 213 

Une victoire du pavillon français, là où les 
Anglais, ayant les même griefs que nous, n'ont 
pas osé engager la guerre, est aussi une diversion 
aux pénibles préoccupations que doivent inspirer 
l'état de nos affaires intérieures et le début d'une 
session qui s'annonce sous de sombres auspices 
et où l'on va se livrer, sur tant de questions 
diverses des combats sans utilité pour personne, 
dangereux pour la chose publique, et que les vain- 
queurs, quels qu'ils soient, seront réduits à déplo- 
rer. Heureusement que vous avez obligé tout le 
monde à laisser l'Afrique en dehors de ces fâcheux 
débats et à rendre hommage aux grandes et belles 
choses que vous avez su faire et si bien faire: 
nussi est-ce pour moi. une véritable consolation 
que de songer que le moment approche où je vous 
re verrai, mon cher maréchal, où je me retrou- 
verai sur cette terre d'Afrique qui m'est chère et 
au milieu d'une année qui peut être considérée 
pour ce qu'elle a fait, par les chefs qui la com- 
mandent, et j'espère aussi par ce qu'elle fera 
encore, comme l'élite des troupes françaises. 

Adieu, mon cher maréchal, recevez la nouvelle 
assurance de tous les sentiments d'attachement 
que vous me connaissez pour vous. 



2l4 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 



LXXX 

A LA DUCHESSE DK TALLEYRAND 

29 janvier 1839. 

Je n'ai pas eu jusqu'à aujourd'hui, madame, la 
force de touclier une plume, mais je ne puis attendre 
plus longtemps pour vous remercier de tout mon 
cœur de Tintérêt si vrai et si vif que vous avez 
pris à une douleur qui, bien que prévue, n'en a pas 
moins été un coup accablaut^ Nous invitons à l'in- 
térôt car nous sommes bien malheureux, et 7nen ne 
comblera jamais le vide que laisse dans notre inté- 
rieur celle que nous pleurons et que parfois je ne 
puis croire que nous ne reverrons jamais. Sa mort 
nous a appris que nous perdons encore plus que 
nous ne croyions, et je sens par ce que j'éprouve 
que je n'avais jamais encore eu de chagrin réel, 
car je ne comprenais pas qu'on pût souffrir autant. 
Et qu'est-ce que ce doit être pour la malheureuse 
Reine!... 

F. 0. 



1. Il s^agit de la princesse Marie, mariée au duc Alexandre 
de Wurtemberg, et morte à Pise le 2 janvier 1839. 



25 AVRIL 1839. !215 



LXXXI 



A LA REINE 



Valenciennes, 25 avril 1839. 

J'espère, chérissime Majesté, que ce petit mot 
vous arrivera demain pour le jour de voire fê!e. Je 
regrette bien de n'être pas là pour vous la souhaiter, 
et vous offrir avec mon bouquet mon vœu pour la 
formation d'un ministère, mais je doute fort, au 
train dont vont les choses, que cela soit fait avant 
mon retour ^ En même temps je suis assez content 
d'être hors de ce guêpier d'intrigues où l'on n'en- 
tend que des gens qui disent du mal les uns des 
autres, où l'on ne voit que des ambitieux impuis- 
sants. Je me trouve ici au milieu de braves gens 
qui me comprennent et sur qui les sentiments d'hon- 
neur et de dévouement peuvent encore beaucoup ; 
car lesprit de l'armée et de toutes 1rs troupes quej'ai 
vues est excellentissime, et je suis enchanté de tou- 
tes mes relations avec elles : cependant sous le point 
de vue militaire, l'incertitude et le relâchement ont 
déjà produit des effets fâcheux, et si cela continuait 

1 La crise, ouverte le 5 mars par la démission du ministère 
Mole, ne prit fin que le 12 mai par la formation d'un ministère 
présidé par le maréchal Soult« 



âl6 LETTRES DU DUC D*0KLÉANS. 

le mal s'étendrait promptement. Quant à la popula- 
tion elle est inquiète et assez souffrante; la crise 
commerciale, le contre-coup des desastres deBelgiquc, 
la question des sucres et des lins et les débals poli- 
tiques ont répandu de la tristesse et du malaise; 
néanmoins aucun symptôme de désordre matériel ne 
se fait remarquer et rien de ce genre n'est à craindre. 
11 n'y a môme pas de mauvais esprit. 

J'espère écrire au Roi pour lui rendre compte de 
cette tournée que je m'applaudis beaucoup d'avoir 
faite, en voyant ce que les troupes m'ont témoigné, 
et d'ici là, chèrissime Majesté, je vous prie défaire 
agréer mes hommages au Roi et à ma tanlc, et de 
me garder ma place en pensée dans le club de 
l'écrivanic'. 

F. 0. 



LXXXII 

Ai:COMTK ALEXIS DE SAINT PRIEST'* 

Villers, GjaUletl839. 

iMadamedc Saint-Priest ayant eu, mon cher comte, 
la bonté de m'informer de son départ, je profite de 

1 On appelait ainsi la chambre de la Reine, où toute la fti- 
mille se réunissait. 

2. Alors envoyé extraordinaire et ministre plénipoteutiairc 
en Danemark. 



6 JUILLET 1839. 217 

l'occasion qu'elle a bien voulu m'offrir pour domp- 
ter la paresse invétérée que vous m'avez promis 
daninisticr d'avance, et pour vous remercier des 
deux lettres que vous m*avez écrites et qui m'ont 
fait grand plaisir. Vos nombreuses relations et la 
connaissance que vous avez de nos affaires me dis- 
pensent de vous donner des nouvelles que, d'ail- 
leurs, je ne me sens pas très empressé d'écrire. La 
marche rétrograde qui nous a fait perdre, grâce à la 
coalition et à toutes les circonstancos qui l'ont pré- 
cédée et suivie, plus de sept ans en trois mois et 
nous a ramenés sur le môme terrain où nous étions 
en 1832, cette marche rétrograde, dîs-je, semble 
suspendue, et sans gagner encore du terrain, nous 
n'en perdons plus depuis quelque temps. Mais le 
mal, auquel on n'a opposé que des palliatifs incom- 
plets, reparaîtra, je le crains, bientôt et probable- 
ment sous les mêmes formes, tant qu'on ne l'amortira 
ou ne le combattra pas par des armes plus efficaces 
que celles dont le Roi se sert aujourd'hui. Aux 
difficultés intérieures de toute nature dont le germe 
est partout, depuis les Chambres jusqu'à la rue, 
vient se joindre la plus grande question extérieure 
qui ait occupé l'Europe depuis 181S. Comment eu 
sortira-l-on? où cela nous mènera-t-il? Saura-t-on ce 
que l'on veut? Et quand on l'aura su, ou qu'on croira 
le savoir, osera-t-on ou pourra-t-on le faire? Que 
d'éventualités ces affaires d Orient renferment dans 
leurs flancs! Tout s'y rattache aujourdhui! Tout en 

13 



218 LETTRES DU DUC d'ORLÉAXS. 

dépendra demain. Qui n'en serait pas profondément 
préoccupé? 

Permettez-moi du moins de vous faire mon com- 
pliment bien sincère de ce que Copenhague soit si 
loin du Caire et d'Alexandrie : il y a dans cette 
affaire de quoi casser le cou, et pour tout de bon, à 
bien des diplomates, et je suis trop de vos amis 
pour ne pas me réjouir de ne pas vous voir exposé 
même à être atteint par les éclaboussures de tout ce 
qui va s'essayer en Orient. 

Si écourté que soit ce billet, trop fidèle emblème 
de ma stérilité épistolaire, et témoignage irrécu- 
sable d'une paresse que j'aime mieux avouer que 
corriger, je tiens, mon cher comte, à y placer encore 
l'assurance des sentiments bien sincères que vous 
me connaissez pour vous depuis longtemps, et des 
vœux que je forme pour que, dans votre carrière, 
vous trouviez le moins possible de ces embarras 
que chacun aujourd'hui rencontre en si grande 
profusion sur son chemin. 

Adieu, mon cher comte, donnez-moi de vos 
nouvelles et croyez-moi toujours 

Votre affectionné, 



F. p» d'o* 



15 JUILLET 1839. 219 



LXXXJU 



AU COMTE DUGHATEL* 



Villiers, 15 juillet 1839. 

Voici, monsieur, le projet d'itinéraire dont nous 
avons déjà causé ensemble. Après l'avoir modifié 
selon les conseils que vous avez bien voulu me don- 
ner, je lai soumis au Roi qui a eu la bonté de 
l'approuver pour le cas où il m'enverrait à sa place 
dans le Midi. Maintenant, il me semble qu'il serait 
nécessaire, ainsi que vous en aviez eu l'idée, d'é- 
crire confidentiellement aux préfets des divers 
départements compris dans ce projet d'itinéraire 
pour obtenir d'eux tous les renseignements possibles 
sur chaque localité que je devrais traverser. 11 fau- 
drait, je crois, que tout en gardant pour eux la 
connaissance d'un projet qui ne doit devenir public 
que lorsque le Roi m'aura définitivement donné ses 
ordres, ils s'enquièrent de tout ce qu'il serait à pro- 
pos que je visse, que je fasse et même que je dise 
dans leur département. Il faudrait aussi qu'ils nous 
fissent connaître où la duchesse d'Orléans et moi 
nous pourrions loger dans chacune des couchées que 

1 . Ministre de Fintérieur. 



220 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

j'ai marquées sur ritinéraire ci-joint. Bien entendu 
que, nulle part, je ne désire être à chargea qui que 
ce soit et surtout aux villes ; que je veux formellement 
tout payer et n'accepter rien de ce qui pourrait 
ressembler à un impôt sous quelque forme que ce 
fut, ainsi que je l'ai fait jusqu'à présent dans mes 
précédents voyages. Je crois même que dans les 
départements comme ceux de Loir-et-Cher et 
d'Indre-et-Loire, qui ont été cruellement maltraités 
par les orages, il serait peut-être à propos que les 
préfets suspendissent, si par hasard il en était ques- 
tion, des projets de fête ou de réjouissances qui 
seraient un contraste frappant avec le deuil d'une 
partie de la population. 

Je crois du reste, monsieur, qu'il est impossible 
de préciser tous les renseignements qu'il serait 
désirable d'obtenir des préfets; et ce n'est qu'après 
une première réponse de leur part, et lorsque mon 
itinéraire sera définitivement arrêté, qu'il sera temps 
do leur adresser quelques questions de détail qui 
seraient encore prématurées aujourd'hui. Mais je 
compte, dès à présent, sur votre obligeance pour 
vous occuper de cette affaire, et je m'empresse de 
vous adresser, avec mes remerciements, l'assurance 
de tous les sentiments que vous me connaissez pour 
vous et avec lesquels je suis 

Votre affectionné. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



!«'• AOUT 1839. 221 



LXXXIV 

AU COMTE BRESSON ^ 

Saint-Cloufl, 1<='^ août 1839. 

J'avais espéré, mon cher comte, que le baptême 
du prcniier-né d'un mariage auquel vous avez tant 
contribué, vous aurait ramené cet été auprès de 
nous ; et vous savez combien la duchesse d'Orléans 
et moi, nous aurions eu de plaisir à vous recevoir 
dans un intérieur heureux et où l'on parle souvent 
de vous avec attachement. 3Iais les circonstances 
ont dû faire ajourner quelque temps le baptême 
de mon fils et si, maintenant que Taffaire belge 
n'occupe plus personne que par les regrets qu'elle 
a laissés dans quelques cœurs, vous persistez dans 
votre bonne intention de venir nous voir, je vous 
demande au moins de ne pas faire coïncider votre 
voyage ici avec mon absence. Je vais quitter Paris 
pour plus de deux mois. Je voyagerai avec la du- 
chesse d'Orléans dans tout le midi de la France ; 
après quoi j'irai faire une rapide excursion en 
Afrique pous y inspecter des troupes auxquelles la 
paix pèse beaucoup et qui, dans l'intérêt de la 

1. Envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire en 
Prusse. 



222 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

France et de la colonie, ne doivent pas d*ici à 
longtemps être appelées à faire la guerre. 

Étranger ici à un mouvement politique qui ne 
parle ni à mon imagination, ni à mon ardent 
amour de mon pays, me tenant complètement en 
dehors des hommes et des choses, et ne m'occupant 
il étudier le présent que pour apprendre Favenir 
ot tâcher de ne pas être trop éclaboussé par tout 
ce qui s'agite autour de moi, j'ai dû profiter d'un 
moment de calme entre la tempête qui finit et celle 
qui commencera bientôt pour voir ce que je n'ai 
pas encore vu et me rapprocher d'une armée h la- 
quelle m'attachent toutes mes opinions, toutes mes 
sympathies, parce qu'elle est l'expression la plus vive 
de l'esprit national et l'élément le plus étranger 
h la corruption et au cosmopolitisme qui nous 
ronge ! 

Scd satls, et aussi bien ferai-je de ne pas déve- 
lopper ma pensée à ce sujet autrement qu'en con- 
versation intime avec vous. Mais il me tarde bien 
de [jouvoir, de nouveau, causer avec vous. Bien 
des événements sont survenus depuis que nous 
nous sommes quittés et j'aurais beaucoup à vous 
dire. Ménagez-moi, je vous prie, la surprise de 
vous trouver ici h mon retour ; vous me ferez bien 
plaisir. 

Mais, vous aussi, vous êtes l'esclave des circons- 
tances, et l'Orient est Ik qui ne vous donnera pas 
de congé. J'aurais bien envie de vous dérouler ma 



l*"" AOUT 1839. 2-23 

politique sur cette affaire ; mais ce serait oublier 
que je ne suis rien, et je ne prendrai ces licences 
que si je deviens jamais journaliste, de pâture à 
journaux que je suis aujourd'hui. — De gibier, de- 
vient-on chasseur ? — Jusque-là je n'écrirai point 
ma pensée sur cet Orient qui me préoccupe bien 
vivement, car la France est en jeu. — Chaque illu- 
sion que je perds me donne une affection de plus 
pour cette France qui demande à être comprise et 
servie, et qui ne veut pas être déguisée et exploitée. 
Mais ici encore ma paresse d'écriture vient en aide 
il mes réticences, et je remets TOrient à une autre 
fois, a A demain les affaires.» 

Ici, à rintérieur, nous allons aussi bien qu'on peut 
aller entre deux accès de fièvre ; mais quand l'accès 
reviendra, vous savez que le moral est bon et la 
constitution forte : Dieu, le temps, notre bon droit 
et notre épée feront le reste. — Allons, je vois 
qu'à l'intérieur comme à l'extérieur, j'arrive tout 
de suite à des sujets trop délicats pour que ma 
plume « ne se refuse pas à les traiter », et comme 
vous êtes et serez toujours beaucoup trop de mes 
amis pour que je vous parle de choses insigni- 
fiantes, je me bornerai à vous répéter encore l'as- 
surance bien sincère de l'amitié que vous me 
connaissez pour vous. 

Veuillez, à l'occasion prochaine de Tanniversaire 
de la naissance du roi de Prusse, lui faire agréer 
l'hommage de mon respectueux dévouement, et dire 



224 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

mille choses de ma part à ses excellents conseil- 
lers. Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles et 
croyez-moi toujours, mon cher comte, votre afTec- 
tionnc, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



LXXXV 

AU BARON SERS* 

Saint-Cloud, 4 août 1839. 

Le Roi m'a donne ses ordres, monsieur, pour 
le voyage que depuis longtemps, vous le savez, je 
désirais foire dans le midi de la Franco, et, avant 
de partir, je viens réclamer de votre expérience et de 
votre bon jugement des conseils que j'écouterai 
avec confiance parce que je sais qu'ils vous seront 
dictés par une parfaite connaissance des choses et 
par votre dévouement éprouvé. Vous me facili- 
terez, j'en suis certain, les moyens d'arriver au 
but de mon voyage. Ce but doit être d'apprendre 
ce que je ne sais pas, ce qu'il faut que je sache, 
et ce que je ne puis savoir qu'en voyant par mes 
yeux ; de reporter ensuite au Roi ce que j'aurai 

1 . Préfet de la Gironde, 



4 AOUT 1839. 225 

vu et entendu et d'éclairer ainsi son gouverne- 
ment sur les faits qui m'auront été révélés par 
mes rapports avec les populations. Pour cela, il 
faut que ces rapports soient toujours vrais; il faut 
s'efforcer de rendre le contact intime et immédiat. 
Les populations doivent y trouver un moyen de 
faire connaître leurs besoins et leurs vœux, et moi 
je dois y chercher un moyen de connaître les vé- 
ritables intérêts de la France en déduisant l'intérêt 
général do l'ensemble de tous les intérêts particu- 
liers. Cette situation est difficile pourtant: bien 
des causes tendent sans cesse à la fausser; elle 
sera surtout difficile à Bordeaux où des souffrances 
réelles et profondes ne permettent peut-être pas de 
comprendre ce qui n'est pas soulagement immé- 
diat et puissant. 

Et cependant à Bordeaux, comme partout, je 
dois avant toutes choses rester l'homme de toute 
la France, je ne dois pas en m'ouvrant la porte 
de Bordeaux me fermer celle de Lille et, pour me 
rendre populaire dans le Midi, devenir impossible 
dans le Nord. 

Mon voyage, comme tous les actes d'une conduite 
que je tiens à maintenir étrangère à la politique 
(excepté lorsqu'il y a le moindre danger), doit être 
indépendant dés mesures du gouvernement aux- 
quelles je ne coopère ni directement ni indirec- 
tement. 

Je ne puis donc attendre, pour me mettre en 

13. 



226 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

route pour Bordeaux, le moment des résolutions du 
gouvernement sur la question des sucres*, ni subor- 
donner un voyage qui est d'un si haut intérêt 
pour mon éducation d'héritier du trône à d'autres 
considérations qu'à la permission du Roi et à la 
possibilité de réaliser un vœu depuis longtemps 
formé. C'est la vérité, bien avant les acclamations, 
que je vais chercher k Bordeaux; c'est la franchise 
plus que l'enthousiasme que j'ambitionne ; c'est 
pour établir entre la population de Bordeaux et 
moi des relations vraies et directes que je vais 
visiter cette ville si remarquable, cette capitale du 
Midi ; j'arriverai avec tout l'intérêt que je dois, 
comme Français et comme fils du Roi, porter à 
tout ce qui touche une de nos plus grandes et de 
nos plus importantes cités. 

Je parlerai sans détours, sans réticences; je de- 
mande qu'on me parle de même et je m'adresse à 
vous pour que, dès le début, les relations de tous 
les organes de la population avec moi s'établissent 
sur ce pied. Exempt de toute prévention et de tout 
engagement, j'ai la volonté et le désir de tout bien 

1. Les sucres coloniaux élaieiiL frappés à rentrée de droits 
de douanes considérables qui, joints aux frais de transport, 
empêchaient sur le marché français toute concurrence avec les 
sucres indigènes. De là une crise arrivée à la période aiguë qui 
ruinait les producteurs coloniaux et dontles conséquences pesaient 
lourdement sur nos ports commerciaux de 1 Océan. A Bordeaux, 
particulièrement, cette p. oh ibition indirecte tuait une des bran- 
ches les plus considérables du commerce et de Tindustrie. 



17 AOUT 1839. 227 

voir, hommes et choses, de bien étudier les ques- 
tions que je ne puis encore savoir qu'imparfaite- 
ment. Je m'y consacrerai tout entier et con amore. 
Je resterai à Bordeaux pour cela autant qu'il sera 
utile, sans toutefois être à charge à personne ; 
je tiens d'ailleurs, dans mon juste orgueil national, 
à montrer en détail à la duchesse d'Orléans cette 
belle ville, l'une des gloires de la France. Pour at- 
teindre ce but, je compte, monsieur, laissez-moi 
vous le répéter, sur votre assistance et sur vos 
lumières; recevez-en d'avance mes remerciements 
avec l'assurance de mes sentiments. 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



LXXXVI 

AU COMTE DUCHATEL 

Barbezieux, 17 août au matin, 1839. 

Je profite, monsieur, du premier moment de répit 
qui me soit laissé depuis que j'ai reçu votre lettre 
à Poitiers, pour vous remercier de la commission 
que vous avez bien voulu me faire et que j'ai gardée 
entièrement pour moi seul. Mon expérience m'a 
d'ailleurs appris qu'il n'était permis de compter sur 



228 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

des mesures de ce genre que lorsqu'elles étaient 
publiées et insérées au Moniteur^. 

Je pars dans quelques minutes pour Bordeaux 
où je resterai jusqu'au 24 au matin ; je pense qu'il 
serait à propos que la décision du conseil ne fût 
connue qu'après mon départ, et, fût-elle favorable 
aux intérêts de Bordeaux, ainsi que cela me paraît 
très probable, qu'elle n'y fût point transmise par 
le télégraphe avant mon départ, de manière à y 
produire une émotion et des manifestations que je 
n'ambitionne point et qui me paraissent peu dési- 
rables pour ma position générale en France. Je me 
permets d'insister très fortement sur ce point, au- 
quel j'attache une importance réelle, et je vous 
demande de me citer au besoin, pour obtenir que 
mon voyage demeure étranger à la décision du conseil 
relativement à Bordeaux. Tout ce que j'apprends 
du reste de cette ville me confirme l'état profond 
de souffrance où elle est tombée. J'espère pouvoir 
demain ou après-demain vous écrire plus en détail 
sur mon voyage, qui, jusqu'à présent, s'est passé à 
merveille. Aujourd hui je n'ai que le temps bien 
eu hâte de vous renouveler l'assurance de tous les 
les sentiments avec lesquels je suis 
Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 

1. 11 s'agit de Tordonnance royale abaissant les droits de 
douane .sur les sucres des colonies. (Voir la note ci-dessus.) Cette 
ordonnance fut insérée au Moniteur du 22 août. 



19 AOUT 1830. 229 



LXXXVII 



A MADAME ADELAIDE 



Bordeaux, 19 (août 1839), 6 heures du soir. 

Ainsi que je vous l'ai promis, ma chère tante, 
je profile d'un court entr'acte entre deux fonctions 
pour vous écrire nos plans ultérieurs et plus particu- 
lièrement ceux qui se rattachent à Thospitalité que 
vous voulez bien donner à Hélène, à Randan. J'a- 
vais compté que nous nous séparerions le 9 à Port- 
Vendres, mais il devient absolument nécessaire de 
couper en deux quelques journées de trente-cinq ou 
de trente lieues et par conséquent d'allonger le 
voyage d'environ une semaine. Encore sera-t-il bien 
difficile, avec l'empressement général et les manifes- 
tations qui arrivent de toutes parts et surtout avec 
l'extrême fatigue qu'Hélène ne veut pas avouer, 
d'arriver, ainsi que je viens de le fixer, à Port- 
Vendres le 16 ou le 17. D'après cela, elle serait à 
Randan le 24 au soir. 

Je crains bien que cette époque ne vous con- 
trarie, ma chère tante, mais je compte, quelque désir 
que j'aie qu'Hélène vous retrouve à Randan, que 
vous ne vous gênerez en rien avec elle. D'ailleurs, 
il est matériellement impossible de faire les journées 



230 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

de plus de trente lieues que j'avais marquées sur 
mon itinéraire. Le jour et les forces d'Hélène flai- 
raient avant la tâche qu'il y aurait à accomplir. 

Déjà il faut voir ce que c'est que le repos de Bor- 
deaux. On fait ici les choses sur une telle échelle 
qu'il n'y a pas moyen de grapiller un instant de 
tranquillité. Pendant que je vous écris ces lignes, 
en revenant des courses, qui m'ont pris toute la 
journée et au milieu desquelles Hélène a dû rentrer 
pour se jeter sur son lit, j'entends dans la pièce à 
côté le bourdonnement des invités au dîner. 

Après le dîner, grand spectacle in fiocchiy puis, 
pendant la nuit, des musiciens donnent des séré- 
nades vocales et instrumentales dans un jardin, 
magnifique du reste, et rempli de ces belles fleurs 
qui ont tant d'odeur sous le soleil du Midi. Vers 
deux heures du matin, quand la fraîcheur vient, la 
sérénade finit. Alors, malgré tous mes efforts, un 
bataillon tout entier (c'est à la lettre vrai) de la 
garde nationale de Bordeaux vient bivouaquer dans 
le jardin, et une ligne de sentinelles tellement 
serrées qu'elles se sentent le coude, se crient à tue- 
téte : « Sentinelles, prenez garde à vous. » tout 
contre les jalousies de la chambre à coucher. 

A huit heures du matin, un officier de service de 
tous les corps spéciaux et bataillons de la garde 
arrive dans ce camp improvisé et, là. Tordre se 
donne avec un bruit effroyable comme dans une 
place de guerre. Dès ce moment, il y a une foule 



19 AOUT 1839. 231 

qui commence ces bruyantes exclamations si habi- 
tuelles aux populations du Midi et les continue 
jusque bien avant dans la nuit. A peine mettons- 
nous le nez hors de la chambre à coucher que nous 
sommes saisis par les officiers de service des corps 
spéciaux de la garde nationale et enlevés jusqu'au 
moment du dîner, en passant comme aujourd'hui, 
par exemple, par onze fonctions dont deux aqua- 
tiques et neuf terrestres et par cinq déjeuners avec 
dégustations de vins, le tout assaisonné du soleil 
que bien vous connaissez. 

En voilà, je crois, plus qu'il ne faut pour vous 
prouver que je ne puis marcher plus vite. J'écris 
au Roi sur Bordeaux. C'est la plus belle ville que 
j'aie encore vue, comme situation, construction et 
climat. La population est excellente quoique très 
malheureuse ; mais il y a moyen de tirer un grand 
parti de toutes les richesses naturelles et artifi- 
cielles qui sont accumulées dans ce beau pays. Si 
le Roi voyait Bordeaux, il y ferait de grandes choses 
et rendrait service à toute la France. 

Adieu, ma chère tante, je vais aller prendre mon 
septième repas et toujours avec un nouveau plaisir. 
Tout en poursuivant le cours de mon incognito, je 
suis, ma chère tante, 

Votre bien dévoué et respectueux neveu, 

F. o. 



232 LETTRES DU DUC D*ORLÉAXS. 



LXXXVIII 

AU MARÉCHAL SOULT* 

'Reçue le l" septembre 1839.) 

C'est au moment de monter en voiture pour 
Pau, mon cher maréchal, que je m'arrache un 
instant à la fonction pour vous remercier de la 
lettre que vous avez bien voulu m'écrire. J'ai die 
bien touché de l'approbation que vous donnez à ma 
conduite et à, mes paroles, et je m'efforcerai pen- 
dant le reste d'un voyage si intéressant pour moi 
de continuer à n'embarrasser en rien le gouverne- 
ment sur les questions dont je suis obligé de parler, 
et à reporter vers le Roi tous les témoignages que 
jo recueille sur ma route. J'espère que la partie mi- 
litaire de ma tournée s'accomplira aussi heureuse- 
ment que la partie civile, et que, surtout pour mon 
excursion en Afrique, je serai mis à même do l'en- 
treprendre dans les circonstances les plus favorables 
pour que j'en obtienne les résultats que je dois 
chercher à en tirer. 

Partout j'ai trouvé les masses parfaitement dispo- 
sées, et même de la tendance à se radoucir et à se 

1. Alors ministre des affaires étrangères, président da conseil. 



ler SEPTEMBRE 1839. 233 

rapprocher dans les opinions extrêmes, mais presque 
partout aussi j'ai vu les liens de Tautoritô bien re- 
lâchés, et lorsque je pourrai vous donner de vive 
voix les détails qui ne peuvent trouver place dans 
cotte lettre, vous serez, j'en suis sûr, frappé de tout 
ce qui reste à faire pour constituer utilement les 
rouages de l'administration civile et militaire. 

Pendant mon séjour ici, des événements assez 
importants se sont accomplis sur la frontière d'Es- 
pagne. La défection do Maroto est un des sym- 
ptômes de la lente, mais réelle désorganisation du 
parti carliste qui, d'ici à quelque temps, est hors d*état 
de donner de sérieuses inquiétudes au gouvernement 
de la Reine. D après ce que j'apprends ici, la lassi- 
tude de la guerre est extrême dans les quatre pro- 
vinces sans lesquelles la cause de don Carlos ne peut 
se soutenir un jour ; mais je ne veux pas entrer ici 
dans une discussion politique sur une question où 
je dois me méfier de mes opinions. C'est pour ce 
motif autant que pour éviter toute interprétation de 
ma conduite qui eût pu ne paç concorder avec les 
vues du Roi (ce que je regardais comme un devoir 
d'autant plus impérieux que mon opinion sur TEs- 
f)agne avait été difTérente de la sienne) que je me 
suis soigneusement abstenu de toute apparition sur 
la frontière et que j'ai fait avorter les invitations que 
l'on voulait m'adresser de Saint-Sébastien et d'irun, 
et par conséquent les fêtes qu'on m'y avait prépa- 
rées. J'ai môme renoncé, par excès de scrupule, à 



23i LETTRES DU DUC D*0RLÉANS. 

aller visiter les troupes de Saint-Jean-Pied-de-Port 
et Saint-Jean-de-Luz. 

Permettez-moi, en finissant, mon cher maréchal, 
de vous rappeler que vous avez bien voulu, avant 
votre départ, me promettre de m'envoyer la déco- 
ration pour quatre chefs arabes que le maréchal 
Valée désire que je fasse récompenser des services 
qu'ils ont rendus à la France; ce sont : les kalifas de 
la Modjanah, du Ferdjioua, du Sahel et le Cheik el 
Arab, tous les quatre de la province de Cons- 
tantine. 

Je serai reconnaissant, mon cher maréchal, si 
vous pouvez m'accorder ce que me demande le 
maréchal Valée et je vous prie de recevoir de nou- 
veau l'assurance bien sincère de tous les sentiments 
d^attachement que vous me connaissez pour vous et 
avec lesquels je suis 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



LXXXIX 

AU COMTE DUCHATEL 



Pau, le 31 août 1839. 

Ce n'est qu'ici, monsieur, que je trouve un instant 
pour vous écrire, et vous remercier des communi- 
cations si intéressantes que vous avez constamment 



31 AOUT 1839. 23S 

eu l'obligeance de me faire pendant le cours de mon 
voyage. Je suis heureux de prendre la plume dans 
le chef-lieu d'un département où votre frère est jus- 
tement aimé S pour vous dire une partie du bien 
qu'il y fait. 

J'ai trouvé ici un département modèle sous tous 
les rapports et j'ai bien joui de voir, au milieu 
d'un peuple intelligent et dévoué, l'administration 
occuper la place qu'elle devrait avoir partout. Mais, 
malheureusement, dans bien des départements, la 
négligence et l'incapacité des fonctionnaires ont fait 
tomber le pouvoir bien bas; le système trop constam- 
ment suivi d'accorder aux députés une autorité 
absolue sur leurs arrondissements a aggravé le mal, 
et déjà il est profond. Le moment serait cependant 
favorable pour y porter remède ou du moins pour 
en arrêter les progrès ; les masses sont calmes, il y 
a un retour vers des idées d'ordre et de repos ; une 
partie des opinions opposantes s'adoucit, peut-être 
bientôt ces symptômes d'apaisement auront-ils dis- 
paru et l'on regrettera alors d'avoir laissé échapper 
le moment. 

Ce n'est pas dans quelques lignes écrites à la 
hâte et sans suite, au milieu d'une course rapide 
et très occupée, que je puis essayer de vous trans- 
mettre tous les renseignements que j'ai cherché à 
recueillir et que je m'efforcerai de vous communi- 

1. Le vicomte Napoléon Duchâ tel, préfet des Basses-Pyrénées. 



236 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

quer à mon retour. Je serais d'ailleurs obligé de 
citer bien des noms propres, je ne pourrais pas tou- 
jours y joindre Téloge; je vous en parlerai plus 
librement que je n'en écrirais. 

Jusqu'à présent, mon voyage a dépassé toutes 
les espérances qu'il m'était permis de concevoir et, 
quoique je ne sois pas porté à exagérer l'importance 
des déiponstrations dont je recueille chaque jour le 
témoignage, cependant je me flatte que de cette 
tournée dans des pays où aucun membre de ma 
famille n'était connu, il pourra résulter quelque 
bien pour le Roi auquel j'ai soin de tout rapporter. 
Je commence à croire môme que la période épi- 
neuse de mon entreprise, de Toulouse à Perpignan, 
se passera d'une manière plus satisfaisante qu'on 
ne l'avait d'abord supposé; et maintenant, je me 
préoccupe surtout de mon excursion en Afrique 
pour laquelle j'espère que le conseil ne me refusera 
aucun moyen de succès. 

Mon voyage dans ce pays, mon séjour à l'armée 
d'Afrique peuvent m'étre bien utiles pour ma car- 
rière et pour mon avenir. J'ai la confiance que ce 
n'est pas le cabinet actuel qui me priverait des 
conditions sans lesquelles je ferais probablement 
fiasco. 

J'écris cette lettre au bout d'une journée fort rem- 
plie, et je suis si endormi que je crains de n'avoir 
pas même su écrire en français ; veuillez, je vous 
prie, m'excuser et croyez, monsieur, à rassurance 



il SEPTEMBRE 1839. , 237 

de tous les sentiments que vous me connaissez pour 
vous et avec lesquelles je suis 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



XG 



AU MARECHAL SOULT 



Perpignan, le 17 septembre 1839. 

Avant de me lancer dans la seconde partie du 
voyage que le Roi m'a permis d'entreprendre, je 
viens, mon cher maréchal, vous remercier des 
bonnes lettres qne vous avez bien voulu m'écrire 
et aussi des marques d'attachement et des bons con- 
seils que j'ai reçus de vous pendant la tournée que 
je viens d'accomplir. J'ai fait tous mes efforts pour 
que le Roi pût retirer quelque fruit de mon pas- 
sage dans le iMidi; j'ai cherché, a .tant que cela peut 
se faire dans nos temps et autant qu'on peut l'es- 
sayer, en n'ayant ni pouvoir ni prestige, à prendre 
possession pour le Roi de ces contrées méridio- 
nales qui jusqu'à présent avaient été plus soumises 
que ralliées. J'ai tâché de réunir et de rapprocher 
toutes les nuances de l'opinion libérale, ce qui est 
plus facile dans le Midi qu'ailleurs. 



238 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

... Je me flatte d'avoir obtenu quelques résultats à 
cet égard, et je pense que le gouvernement, en pro- 
litant des prétextes que mon passage a fournis à bien 
du monde, pourra compléter une œuvre des plus 
utiles. 

J'ai trouvé plus d'apaisement dans les esprits que 
je ne pouvais Tespérer. Que le gouvernement s'oc- 
cupe du Midi, fasse faire des travaux dont on lui 
sera plus reconnaissant que nulle part ailleurs, qu'il 
persuade bien que le Midi n'est pas traité en frère 
cadet du Nord, et avec ces armes-là il triomphera 
facilement des débris non encore ralliés des partis 
extrêmes. 

Malheureusement le pouvoir n'est pas exercé par- 
tout par des hommes capables, et l'insuffisance des 
dépositaires de l'autorité sera peut-être l'obstacle le 
plus réel à l'accroissement du parti qui nous sou- 
ti(»nt dans le Midi. 

... Mais je touche là à des questions brûlantes et 
qui ne peuvent se traiter par écrit; je les réserve 
pour mon retour et j ^espère pouvoir alors vous don- 
ner à ce sujet des détails qui se trouvant mêlés de 
noms propre» ne peuvent se communiquer que ver- 
balement. D'ici là, j'ai la confiance que tout restera 
tranquille en France et que nous continuerons ù 
marcher dans la voie paisible où nous nous main- 
tenons aujourd'hui. Je compte cependant, mon cher 
maréchal, sur la promcss<î que vous avez bien voulu 
me faire de tenir à Toulon un bateau à vapeur toujours 



17 SEPTEMBRE 1839. 239 

prêt pour aller me chercher en Afrique, si cela de- 
venait nécessaire. J'écris aussi au ministre de l'in- 
térieur pour le prier de m'envoyer tous les samedis 
soir une dépêche télégraphique pour me dire que 
tout va bien; le bateau qui part tous les dimanches 
matin de Toulon, m'apporterait ainsi des nouvelles 
de trois jours plus fraîches que celles que je recevrais 
par la poste. J'écris aussi au ministre de la marine 
pour lui demander l'autorisation de modifier avec 
l'agrément du maréchal Valée le parcours des bateaux 
de correspondance pendant mon séjour en Afrique, 
ainsi que cela s'est déjà fait lors de mon dernier 
voyage, et de faire passer par Philippeville, avant de 
toucher à Alger, le bâtiment qui partira de Toulon 
pendant la semaine que je passerai dans la province 
de Constantine. Ce changement aura lieu tout au plus 
une ou deux fois, car je ne compte pas rester sur 
chaque point de l'Afrique au delà du strict néces- 
saire. Je passe d'abord par Oran où le maréchal 
Valée m'attend et où je ne resterai que quarante-huit 
heures pour voir les routes nouvelles, les travaux 
de IVlers-el-Kébir, les troupes et Miserghin. Si le 
temps continue à être aussi beau et aussi calme qu'il 
l'est aujourd'hui, je toucherai peut-être très incognito 
à Mahon où je serai en moins de vingt-quatre heures 
et que je serais bien aise de connaître. 

Le nom de Mahon me conduit tout naturellement 
aux affaires d'Espagne, et je me réjouis de tout^ 
mon ame avec vous du grand résultat qui vient 



240 LETTRES DU DUC D'ORLÊANS. 

d'être oljtenu et auquel l'attitude du gouvernement 
français a puissamment contribué*. J'avoue que je 
ne croyais pas que l'on fût aussi près du dénoue- 
ment, et je regarde cette affaire comme devant 
avoir d'immenses résultats. C'est à mon gré Tévé- 
nement le plus important qui se soit accompli 
depuis longtemps et je vous félicite bien vivement, 
mon cher maréchal, de la part que votre ministère 
y a eue. 

Au moment de m'embarquer, je pars avec con- 
fiance en vous voyant auprès du Roi, et je ferai 
tous mes efforts pour que le Roi et vous, mon 
cher maréchal, puissiez donner toute votre appro- 
bation à ma conduite et h mes paroles en Afrique, 
où je vais trouver une armée sur laquelle il est 
bien nécessaire d'agir. 

En terminant cette lettre, je dois vous remercier 
de ni'avoir indiqué M. Perchain pour m'expliqucr 
à Toulouse le grand et magnifique fait d'armes dont 
le souvenir est encore vivant dans le Midi*; 
grâce il lui, à l'obligeance du maréchal Clauzcl 
([ui m'a accompagné dans ma tournée du champ 
de IjataïUe avec les généraux Cassagne et Lejeune, 
et à l'assistance de quelques relations imprimées, 
j'ai pu me faire une idée exacte de cet événement 

1 . La défection de Maroto et la fuite de Don Carlos sur le 
territoire français. 

2. La défense de Toulouse par le maréchal Soull, en mars 
181/1. 



18 SKPTEMDRE 1839. 241 

où tout est beau et grand : la pensée qui l'inspire; 
l'exécution de cette pensée et le lieu qui en fut 
témoin. 

Recevez de nouveau, mon cher maréchal, Tassu- 
rancc bien sincère de tous les sentiments d'atta- 
chement avec lesquels je suis pour la vie 

Votre affectionné, 

F E R D 1 N A N D - 1» IH L I P I» E D ' O U L É A N S . 

P,-S, — Veuillez excuser le décousu de cette 
lettre, mais voys savez ce que c'est que la veille 
d'un embarquement. 



XCl 



A LA HEINE DES BELGES 

Perpignan, 18 septembre 1839. 

Je t'écris un mot, ma bien chère Louise, avant 
mon embarquement pour te remercier de tes lettres 
qui me font toujours plaisir. Je m'efforcerai de 
suivre tes bons conseils pour l'Afrique ; tu peux 
étn.' sûre que je m*y soignerai bien et que je n'y 
resterai pas longtemps. D'ailleurs, mon voyage est 

1 



242 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

tout pacifique et il ne s'y tirera pas un coup de 
fusil. 

J'espère que tout sera tranquille en France pen- 
dant ce temps, et en vérité je le crois. Mais même 
dans la plus fâcheuse hypothèse, je reviendrai bien 
vite et me ferai, au besoin, mon chemin Tépée au 
poing, de Marseille à Paris. 

Il est urgent que j'agisse sur Tesprit de l'armée 
et particulièrement sur celui de l'armée d'Afrique 
qui renferme toute la sève de l'armée française; ce, 
sera un pas dans ma carrière. 

Mon voyage dans le Midi a réussi au delà de 
toute espérance, et il s'est terminé sans le plus 
petit nuage, sans le moindre incident désagréable. 
Je me flatte d'avoir pu servir de prétexte pour le 
rapprochement des dissidents et d'avoir contribué 
à amortir les passions dans ce magnifique pays 
qui, à lui seul, formerait un beau royaume et dont 
je me suis efforcé do prendre possession pour le 
Roi. 

... Les masses sont toutes dans l'opinion libé- 
rale, le clergé revient peu à peu et les hommes du 
mouvement sont fort calmes. Avec de bons préfets 
et avec une impulsion uniforme et durable, le Midi 
serait avant peu tout à nous sans exception. Mais 
les instruments du gouvernement sont pour la plu- 
part mauvais et insuffisants. 

Quoique j'aie mis, à cause de mes opinions par- 
liculières sur l'affaire d'Espagne, une grande ré- 



i8 SEPTEMBRE 1839. 243 

serve à m'approcher de la frontière et à décliner 
les ovations qu'on me préparait à Irun et à Saint- 
Sébastien, j'ai cependant vu de près le grand 
drame qui vient de s'accomplir et je puis t'affîrmer, 
par le caractère que j'ai vu à cet événement, que 
c'est peut-être le fait le plus important qui soit 
survenu depuis longtemps. Si Ton sait en pro- 
fiter et si Ton ne gâte pas les résultats obtenus, 
les conséquences en seront immenses. En atten- 
dant, j'en ai été bien heureux comme tu peux 
croire et je n'ai pu m'empêcher de bénir 
mon étoile qui m amène à point nommé aux 
portes d'Espagne pour voir se dérouler tous ces 
événements. Encore une fois nous avons été plus 
favorisés que sages. Le fait est bien heureux. J'ai 
peur que la morale qu'on en tirera ne soit funeste. 
Présente mes hommages et mes amitiés à ton 
excellent mari auquel je suis si attaché ; les com- 
l)attants de Capaheu doivent bien se réjouir aujour- 
d'hui, et si tu es encore en Angleterre, mets-moi 
aux pieds de la Reine. Hélène qui a fait merveille et 
qui m'a été bien utile te dit mille et mille amitiés. 
Tout à toi de cœur, 

F. 0. 

J'ai bien reconnu hier dans la foule « le sapeur 
du roi Léopold » qui en a été très flatté *. 

J. On lit dans un ordre du jour du général Saint-Cyr Nugues 
(9 décembre 1832) que le roi des Belges visitant les tranchées 
devant Anvers « a rencontré un sapeur du génie nommé Ausseil 



24i LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 



XCII 

AU MARÉCHAL SOULT* 

Lazaret de Marseille, 13 novembre 1839. 

J'ai bien été heureux, mon cher maréchal, de 
trouver en arrivant en France des nouvelles aussi 
satisfaisantes du Roi, de toute ma famille et de la 
marche générale du gouvernement. Revenant d'un 
pays où j'étais forcément resté étranger à toute 
idée politique, éloigné depuis deux mois du cou- 
rant des affaires journalières, j'ai peut-être pu me 
rendre plus facilement compte de l'ensemble d'une 



qu'on emportait grièvement blessé et dont la contenance et le 
langage annonçaient uuo âme ferme et intrépide ; il lui a 
adressé des paroles d'intérêt et lui a accordé la décoration 
de l'ordre de Léopold. « C'est à cet incident que le Prince fait 
allusion. — Ausseil, guéri de ses blessures, revint dans le 
Midi et fut nommé gardien de la citadelle de Curcassonnc. 
Son heure de gloire lui avait, paraft-il, quelque peu troublé 
les idées. 

1. Le duc d'Orléans s'embarqua à Port-Vendies le 19 sep- 
Icmbre 1839, arriva à Oran le 23, à Alger le 27. Le 6 octobre 
il partait par mer, visitait successivement Bougie, Djidjelli, et 
débarquait à Slora-Philippeville le 10. — Il visitait Constantine, 
Sétif, et rentrait à Alger le 2 novembre, api'ès avoir franchi le 
passage des Portes-de-Fer. — On trouvera dans le volume 
consacré à l'Algérie le journal du Prince et la correspondance 
qui s'y rattache. 



iS NOVEMBRE 1839. 245 

situation dont je jouis, car elle me paraît bonne, 
et dont je m'empresse de vous féliciter, car vous 
y avez et vous y aurez bien longtemps, j'espère, 
une grande et importante part. Quoique je n'aie 
encore que des communications assez incomplètes 
avec Marseille, j'ai cependant été frappé de l'apai- 
sement des esprits que j'avais trouvés si agités, 
il y a quelques années, et j'espère pouvoir rendre 
au Roi un compte satisfaisant de ce que j'aurai 
vu et recueilli ici. 

Les dernières nouvelles d'Afrique ont produit ici 
plus d'impression que je n'aurais osé l'espérer; le 
commerce marseillais, déjà rassuré et confiant sur 
l'Espagne et l'Orient, voit avec joie une garantie de 
paix, de force et d'extension donnée à la colonie 
d'Afrique, et lorsque je sortirai de quarantaine, je 
trouverai un terrain bien préparé. Il faut mainte- 
nant que le temps, qui m'a si bien favorisé en 
Afrique, se remette au beau, car il fait très mau- 
vais depuis quelques jours. C'est après-demain que 
finit ma quarantaine; j'espère en deux jours et demi 
achever tout ce que j'ai à faire ici, car je vous assure 
que je commence à être pressé de revoir ma famille 
et tout ce qui m'est cher; mais je dois en même 
temps profiter des bonnes dispositions et de l'em- 
pressement marqué du clergé, des troupes et du 
commerce; peut-être même, pour répondre conve- 
nablement aux démonstrations qui se préparent, me 
faudra-t-il rester un jour de plus. Eu tout cas, j'irai 

14. 



246 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

sans m'arrêter dans aucune \ille, jusqu'à Lyon, où 
je devrai séjourner quelques jours. Ce sera la fin de 
mon voyage; je m'efforcerai sur ce terrain difficile 
et agité, de mériter l'approbation du Roi et la 
vôtre, mon cher maréchal^ et d'être utile au gouver- 
nement en cicatrisant quelques plaies et en rappro- 
chant, autant que possible, des castes et des opi- 
nions bien divisées. De là, je me rendrai à Paris 
aussi promptemcnt que je le pourrai sans passer 
les nuits, et je compte être auprès du Roi le 28, 
mais les fonctions et la route me prendront tellement 
mon temps, mon cher maréchal, pendant cette 
dernière période de mon voyage, que je crains, 
dès que je vais être lancé dans le tourbillon de 
Marseille, de ne pouvoir plus vous écrire. Vous trou- 
verez donc naturel, je l'espère, que je m'adresse 
encore une fois à vous comme chef du gouverne- 
ment du Roi, en môme temps que j'écris au mi- 
nistre de la guerre en faveur des militaires de 
l'armée d'Afrique. Je m'y sens obligé par ce que 
j'ai vu en Afrique, par l'estime et l'attachement 
profond que j'ai pour ces hommes si dévoués. D'un 
autre côté, ce que vous m'avez dit le 2 novembre 
à la fin de votre lettre que je viens encore de 
relire, m'autorise pleinement à vous écrire à ce 
sujet sans même attendre les réponses aux dépêches 
expédiées lors de mon arrivée en France. 

Je crois qu'il est à propos, pour ne pas dire plus, 
qu'une ère nouvelle date pour l'Afrique, de la prise 



13 NOVEMBRE 1839. 247 

de possession solennelle que je viens d'accomplir au 
nom du Roi de tout le territoire que la France s'est 
réservé. Jusqu'à présent rien de définitif n'a été cons- 
titué en Afrique. Trop souvent on a voulu la fin sans 
vouloir les moyens ; tous les établissements militaires, 
à peu d'exceptions près, sont dans le provisoire, 
parce que tout en voulant conserver et coloniser 
l'Afrique, on n'a ni voulu ni osé demander la pre- 
mière mise qui doit précéder l'entretien et sans 
laquelle il n'y a pas de création possible. Ce sys- 
tème, dans peu d'années, serait certainement plus 
cher qu'un parti largement pris et une première 
mise une fois faite; peut-être l'est-il déjà? 

En tout cas, le moment est venu, je crois, de 
donner à l'Afrique cette forte et vigoureuse impul- 
sion de la France qui a fait faire depuis cinquante 
ans de si grandes choses dans le monde. Bien des 
questions de détail se rattachent à cette première 
base; je m'efforcerf^i de les traiter à mon retour à 
Paris, où je crois que mon devoir est de rendre un 
compte exact de ce que j'ai observé, et de me rendre 
aussi utile que je le pourrai, aux intérêts et au ser- 
vice de la France en Afrique. J'ajourne jusque-là 
la question de bien-être des troupes dont, sur plu- 
sieurs points, il faut changer la condition ; mais ce 
sont de ces améliorations qui ne peuvent ni s'opé- 
rer, ni même s'ordonner en un jour. 

Aujourd'hui, où les Hmites d'une lettre doivent 
nécessairement circonscrire le champ de mes ré- 



248 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

flexions, je me bornerai à vous parler d'un intérêt 
toul du moment : ce sont les récompenses que le 
m.iréchal Valée demande pour des militaires de 
l'armée d'Afrique, et que je me suis chargé, en 
revenant en France, de transmettre au ministre de 
la guerre et d'appuyer auprès du gouvernement du 
Roi. Quand on songe que ces récompenses étaient 
déjà toutes gagnées par des services antérieurs à 
ceux que j'ai eu l'occasion de constater ; quand 
on songe à ce que l'armée d'Afrique a fait et souf- 
fert depuis plusieurs années, et aux succès com- 
plets, aux résultats heureux qu'elle a obtenus sur 
tous les points, on ne trouve pas ces demandes 
exagérées. J'ai l'intime et consciencieuse conviction 
qu'elles sont méritées, et j'attache, permettez-moi 
de vous le dire avec efl'usion, mon cher maréchal, 
une importance extrême à leur obtention. Vous 
comprendrez facilement combien je me sentirais 
même humilié des témoignages que j'ai recueillis 
à Alger et qui m'entourent déjà ici, si tandis que je 
reçois de la population et de l'opinion publique une 
récompense bien au-dessus de mes efforts, je voyais 
ceux qui ont tant et si bien fait, déshérités du prix 
de leurs longs et pénibles travaux. 

Dans la lettre que j'ai écrite au Roi en quittant 
Alger S je me suis permis, en plaidant la môme 
cause, d'indiquer encore quelques considérations qui 

1. Elle est dans le volume consacré à PAlgérie. 



NOVEMBRE 1839. 249 

peuvent être des arguments en faveur des récom- 
penses demandées en ce moment pour Tarméc 
d'Afrique; mais je suis déjà effraye de la longueur 
de cette Kttre et je n'insisterai pas davantage sur ce 
sujet, confiant commf, je le suis, et comme je dois 
Têlre en vous, mon cher maréchal. La belle part que 
M. le ministre de la guerre a bien voulu faire h l'ar- 
mée d'Afrique dans les avancements qui eurent lieu 
cet été, m'est une garantie de sa bienveillance dans 
une occasion où je crois fermement qu'il est juste 
qu'elle s'exerce. 

Il faut, en finissant, que je vous renouvelle, mon 
cher maréchal, mes félicitations sur l'état satisfai- 
sant, où je suis heureux de retrouver, après deux 
mois d'absence, les affaires delà France; et j*y joins 
avec empressement la nouvelle assurance de tous 
les sentiments d'attachement que vous me connais- 
sez pour vous, et avec lesquels je suis 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE D'ORLÉANS. 



XCIIl 

A LA COMTESSE LALAING d'aUDENARDE 

Lazaret de Marseille, novembre 1839. 

Après trois mois d'une vie agitée et laborieuse, 
me voici tranquille pour quelques instants. J'en pro- 



230 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

file pour me recueillir et l'un de mes premiers soins 
est de vous écrire pour vous demander de vos nou- 
velles. Mon vieil et tendre attachement souffre de ne 
rien savoir de vous et mon amitié, qui bien souvent 
m'a reporte vers vous, au travers des circonstances 
si diverses où je viens de me trouver, me fera 
attendre avec impatience la réponse que je demande 
à cette lettre. Ce sera pourtant avec un sentiment 
d'inquiétude que je la recevrai, car si trois mois 
paraissent courts lorsqu'on est heureux et que la 
chance vous sourit, trois mois, lorsqu'ils sont mar- 
qués par des souffrances ou des épreuves, sont bien 
longs ! L'on est effrayé de songer combien de cha- 
^Tins et de peines peuvent trouver place dans ce 
laps de temps; et, lorsqu'en rentrant sur le sol 
de la vieille France, je cherche aujourd'hui à res- 
serrer de nouveau les Hens de dévouement qui 
m'attachent à vous pour toujours, je tremble d'ap- 
prendre que le temps écoulé depuis mon départ de 
Paris, n'ait été marqué pour vous par quelque 
peine. 4'espèrc du moins que vous me la direz 
avec une confiance que je sens que je mérite. 

Laissez-moi vous dire, en attendant votre réponse, 
que je viens de juger trop bien des pénibles surprises 
que ménage le sort lorsqu'on est transporté d'un 
pays lointain et séparé delà patrie dans une région 
rapprochée de ce qui nous est cher. En arrivant ici, 
après avoir été dix-sept jours sans nouvelles de ma 
famille, j'ai su que la duchesse d*Orléans était souf- 



NOVEMBRE 1839. 2ol 

frantc et que mon enfant avait été fort malade et 
n'était pas encore rétabli. L'isolement dans ce la- 
zaret qui n'est au fond qu'une prison, le passage 
sans transition d'une vie pleine d'action et de mou- 
vement pour le corps et de préoccupation pour 
l'esprit à une existence cloîtrée et excessivement sé- 
dentaire, tout cela rend plus pénibles encore les 
inquiétudes que l'on éprouve et vous comprendrez 
dès lors pourquoi dans ma sollicitude pour toutes 
les personnes auxquelles je suis sincèrement attaché 
je suis si pressé de savoir comment vous êtes, ce que 
vous avez fait, où vous êtes, comment se porte ma- 
dame votre nièce, en un mot de connaître tout ce 
qui vous touche en ce moment. Je me flatte de re- 
cevoir votre réponse à Lyon, et d'ici là, malheureu- 
sement, je ne puis guère vous parler que de moi. 
Je puis cependant vous dire que j'ai vu à Alger 
M. de Beaùlieu qui est fort bien sous tous les rapports 
et fort estimé de ses chefs 

Je n'entre dans tous ces détails que pour vous 
prouver combien j'ai songé exactement à ce que vous 
m'avez dit. 

Je vais maintenant rentrer à Paris et y chercher 
un repos dont j'ai besoin. 11 me tarde aussi de me 
retrouver dans mon intérieur et d'y soigner la santé 
de la duchesse d'Orléans et de mon fils qui parais- 
sent, d'après ce que j'apprends, ne pas être dans un 
«'tilt satisfaisant. Je fais d'ailleurs depuis trois mois 



:2o2 LETTRES DlJ DUC D^ORLEANS. 

un rude métier, et je puis vous assurer que Texpé- 
dilion d'un mois que je viens de faire dans des 
pays inconnus et au milieu de circonslances de guerre 
m'a moins fatigué que les réceptions et les fonctions 
de mon voyage du Midi. 

Je ne dois du reste pas me plaindre; car, par un 
concours presque inespéré de circonstances heureuses, 
toutes les chances défavorables (et elles étaient en 
majorilé) ont tourné h mon avantage. Je crois que 
ma campagne politique dans le Midi et ma cam- 
pagne militaire en Afrique auront été utiles au bien 
du service et un peu aussi à ma position que j*ai 
constamment cherché h me faire à la sueur de mon 
front. 

Je vous parle de cela avec abandon parce que je 
sais quel intérêt vous prenez à ce qui me concerne 
et que je suis certain que vous vous réjouirez avec 
moi des circonstances que la Providence à rendues 
heureuses pour moi. J'ai beaucoup travaillé et sérieu- 
sement, mais mes peines ont été récompensées et 
bien au delà. J'ose croire que, dans une carrière 
malheureusement trop vide de services rendus et 
trop pleine d'ennuis subis, les trois mois ([ue je viens 
de consacrer à la prise de possession au nom du 
Roi, du midi de la France et de tout l'intérieur de 
l'Afrique, et aussi un peu de l'armée, feront rédle- 
nicnt époque. 

Maintenant que mon heureuse étoile m'a conduit 
avé^c un bonheur véritablement insolent jusqu'au 



20 NOVEMBRE 1839. 253 

bout d'une entreprise dont le succès complet a été 
un quine à la loterie, le moment me paraît venu 
de serrer les voiles et de me tenir tranquille en dehors 
des partis, loin des intrigues, et près de mes affec- 
tions et de mes amis. 

Je serai à Paris le 28, après avoir purgé ma qua- 
rantaine, et passé quelques jours à Marseille et à 
Lyon. D'ici là pensez à moi, écrivez-moi, et comptez 
toujours sur le plus dévoué et le plus plus fidèle de 
vos amis. 

F. 0. 



XCIV 

AU UOI 



Lyon, 20 novembre 1839. 



Sire, 



Depuis le moment où j'ai reçu, en sortant du la- 
zaret, le précieux billet que vous avez eu Textrêmc 
bonté de m'écrire le 12*, jusqu'à présent, je n'ai pas 
eu un instant pour vous exprimer ma profonde re- 
connaissance. Non seulement vous avez daigné ap- 
prouver ma conduite, mais vous avez bien voulu me 
témoigner votre approbation de la manière qui devait 



1. Il est dans le volume consacré à rAlgérie. 



15 



254 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

me la rendre la plus chère, en y joignant des paroles 
d'espérance pour les troupes et de satisfaction pour 
le maréchal Valée. Votre lettre que j ai bien souvent 
relue aurait été pour moi, si j'en avais eu besoin, 
un nouvel encouragement pour tâcher d'obtenir 
les meilleurs résultais possibles de mon séjour à 
Marseille et à Lyon. 

J'ai été fort satisfait du temps que j'ai passé à 
Marseille. J'y ai été constamment entouré d'une 
foule immense, bienveillante, et dont les nombreuses 
acclamations m'ont étonné, car le fond de la popu- 
lation est loin d'être attache à votre gouvernement. 
L'éloigiiement que Marseille a pour tout ce qui 
ra[)pelle la révolution en général, dans les basses 
classes et dans tout le petit commerce, réagit même 
sur les castes qui vous sont les plus dévouées. Les 
négociants mêmes dont les maisons étaient les plus 
garnies de spectateurs lors de mon passage n'ont nulle 
part placé de drapeaux tricolores aux fenêtres, d'où 
partaient cependant les démonstrations les plus bien- 
veillantes. Cependant la grande majorité du com- 
merce est très favorable au gouvernement actuel, et 
chaque jour le système suivi acquiert de nouveaux 
adhérents dans une ville où une circonscription 
électorale moins absurde assurerait déjà un député 
dévoué de plus. 

Le parti carliste n'a véritablement d'adhérents que 
dans les classes inférieures, mais là il est très fort, 
et d'autant plus uni que les meneurs sont des plé- 



20 NOVEMBRE 1839. 255 

béiens et que leur action sur le peuple est directe et 
incessante. Marseille d'ailleurs est une ville de petit 
peuple: le commerce de détail y est très étendu; dans 
unepopulationquis'élùve aujourd'hui à centsoixante- 
dix mille âmes, on compte quatre-vingt mille ou- 
vriers auxquels viennent s'adjoindre tous les rouliers, 
marins, pécheurs qui affluent de toutes parts dans 
ce grand centre d'activité... 

Mes efforts ont tendu sans aff'ectation a détacher 
le clergé du parti carliste. L'évéque a cherché loyale- 
ment à m aider dans cette tentative que je ne crois 
pas avoir été complètement sans succès. Et c'est en 
grande partie à Faction des ecclésiastiques et des 
corporations religieuses avec lesquelles j'avais éta- 
bli des rapports pendant la quarantaine, que j'attribue 
l'excellent accueil que m'a fait pendant trois jours, 
sans interruption, une population pour laquelle une 
démonstration aussi marquée a dû être un effort et 
une contradiction avec ses sentiments. 

Je crois qu'un coup de partie serait la construction 
d'une cathédrale à Marseille : les églises sont en petit 
nombre, sales et insuffisantes pour une population 
qui s'accroît rapidement et qui est encore plus dé- 
vote que pieuse. Le conseil municipal, tout en en 
reconnaissant le besoin, emploie exclusivement les 
fonds à des spéculations destinées à ajouter à la pros- 
périté commerciale de Marseille, et se soucie fort peu 
des besoins religieux ou de l'opinion politique de ses 
administrés. Peut-être le gouvernement devrûit-il 



250 LKTTKES DU DUC d'oHLÉANS. 

prendre Tinitiative à ce sujet? L'importance chaque 
jour croissante de Marseille mérite d'ailleurs qu'on 
s'occupe spécialement des moyens de ratlaclierau 
système actuel une ville qui, avant cinq ans, sera la 
seconde ville de France. Dc\jà aujourd'hui sa popula- 
tion est égale à celle de Lyon, sa richesse plus grande, 
ses capitaux plus nombreux et mieux employés. La 
douane, qui a produit quatre millions en 181 i, en a 
donné trente en 1838. Le développement de la navi- 
gation à vapeur ouvre chaque jour, soit à l'extérieur, 
soit à l'intérieur, de nouveaux débouchés aux produits 
dont Marseille est l'entrepôt. Bientôt ce port, dans 
lequel j'ai vu neuf cent quatre-vingtshliiments aimés 
entrant ou sortant, deviendra une ville de fabriques, 
de premier ordre. Une entreprise hardie tentée avecles 
seules forces de la ville, le transport des eaux de la 
Durancc à Marseille, est déjà en voie d'exécution et 
tout fait présager un succès assez prochain. La ville 
pourra alors disposer ejitre la Visite et le Pharo d'une 
force de treize mille chevaux qui, appliquée à des 
fabriques, permettra de travailler sur place et sans 
frais de transport les matières premières importées 
par la Méditerranée, et particulièrement les cotons et 
les laines. 

Aujourd'hui les moteurs seuls manquent à Tin- 
dustrie ; la main-d'œuvre k bon marché, les 
bras, les capitaux sont là; les habitudes de com- 
merce sont fortement prises. — Déjà dans son état 
actuel, Marseille s'agrandit comme une tache d'huile 



20 NOVEMBRE 1839. 257 

sur les campagnes environnantes ; son port, les rues 
voisines, les îles de la rade, tout cela est trop petit 
pour contenir les nombreux vaisseaux qui attestent 
une vraie prospérité. Que sera-ce lorsque cette grande 
ville fabriquera elle-même une grande partie des 
produits qu'elle apporte ? La progression de la ri- 
chesse de Marseille serait encore bien plus rapide 
si les Marseillais savaient s'aider eux-mêmes; mais 
Tégoïsmc et Tavidité sont tels que la ville et le 
commerce veulent à peine contribuer à la con- 
struction des docks et des l)assins pour les bateaux 
à vapeur qui sont indispensables aujourd'hui, et 
dont ils réclament Texécution aux frais de TÉtat. 
L'amour du gain est poussé si loin que, dans les 
fonds de la ville, rien n'est consacré aux monuments 
dont Marseille manque complètement, ni aux arts ni 
aux lettres dont personne ne s'occupe, ni à l'éducation 
publique qui est fort en retard, ni aux églises qu'on 
laisse dans un état honteux, ni aux hôpitaux qui 
sont insuffisants et médiocres. 

Il n'y a aucune police dans cette ville qui renferme 
l'écume de toute la Méditerranée; tout est dépensé en 
spéculations, en affaires de commerce. Les prêtres et 
les religieuses se chargent de l'éducation du peuple; 
des associations particulières et des corporations 
exercent la bienfaisance, des compagnies essaient 
des monuments d'assez mauvais goût. Et, malgré tout 
cela, Marseille est une assez belle ville. La richesse qui 
regorge de toutes parts, l'élégance des nouveaux 



258 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

quartiers, Tactivité fébrile de toutes les rues, ce cli- 
mat si beau et si doux ; tout cela forme un ensemble 
très frappant et dont on n'a une idée complète que 
lorsqu'on estallé à Aix, à huit lieues delà, sans presque 
sortir des maisons. Toute la route du Rhône jusqu'à 
Lyon se ressent de cet élan de prospérité. Partout 
on construit ; partout des manufactures s'établissent; 
la navigation du Rhône et de la Saône, la plus belle 
ligne fluviale de la France et qui est aujourd'hui 
sillonnée par trente-six bateaux à vapeur, viviflc les 
deux rives de cette grande rivière. Lorsque le Rhône 
sera navigable jusqu'à Genève, comme il l'est déjà 
avec un canal jusqu'au lac du Bourget; lorsqu'un 
chemin de fer entre Marseille et Tarascon ou Arles, 
plus facile, plus économique et aussi utile que celui de 
Marseille à Lyon, complétera — avec quelques tra- 
vaux pour améliorer la montée du Rhône qui se fait 
déjà en deux jours et demi — ce bel ensemble de voies 
de communication, le transit de la Suisse et de la 
Savoie et l'approvisionnement de l'intérieur de la 
France ouvriront un champ illimité à la prospérité 
déjà si grande de ces belles contrées. 

C'est dans ce bassin du Rhône que se trouvent les 
mines de charbon d'Alais et de Saint-Étienne, les 
usines du Dauphiné avec des bois, des chutes d'eau 
et du minerai en abondance, les vins de la côte du 
Rhône, les soies dont la production va toujours crois- 
sant ; La Ciotat où se fabriquent de grandes 
machines à vapeur ; Vienne, dont les draps s'exportent 



20 NOVEMBRE 1839. 259 

dans la Méditerranée; Avignon, Nîmes, Annonay, 
Saint-Étienne qui sont déjà quatre grandes villes 
s'agrandissant chaque jour; et, aux extrémités de 
ce grand corridor, Lyon et Marseille. 

L'agriculture ne t'ait pas de moins rapides progrès 
que Findusirie; les mûriers se plantent partout où 
ils peuvent venir, et la culture des plantes économi- 
ques se propage partout ainsi que Télève des bes- 
tiaux. Malheureusement j'ai cru m'apercevoir déjà, 
dans mes entretiens avec des personnes de toutes les 
classes, que l'approche d'une session dont on redoute 
les orages périodiques diminue déjà la sûreté à la- 
quelle on se livrait; ces craintes seraient bien plus 
vives si la confiance générale que l'on a en vous et 
dont je recueille les incontestables témoignages n'était 
pas si profonde et si universelle. 

Le beau temps, qui a tout à fait cessé aujourd'hui, 
m'a encore favorisé hier pour ma rentrée à Lyon, 
qui a été très pompeuse et très convenable, mais 
assez froide, comme on devait s'y attendre au mi- 
lieu d'une population dont les classes inférieures 
ont été travaillées par les doctrines antisociales 
qu'elles ont plusieurs fois soutenues les armes à la 
main. Cependant il y a eu politesse et bienveillance 
générale parmi les ouvriers, ce que dans d'autres 
temps je n'avais pas vu ici. Quant à tout ce qui 
est bourgeoisie, l'accueil a été unanime et plus 
chaud peut-être que dans toutes les autres villes de 
France. Sous ce point de vue je crois avoir eu au- 



2G0 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

tour de moi les hommes les plus influents du pays 
et même des départements voisins, et, dans ce con- 
cours nombreux et dont on a été généralement étonné, 
on a remarqué des hommes de la gauche et de la 
droite qui se rapprochaient pour la première fois 
autour des hommes d'opinion modérée. Quant aux 
ouvriers, je crois qu'un grand nombre ne veut plus 
de combat, et ne demande qu'à travailler et à rester 
tranquille. Malheureusement l'hiver sera difficile à 
passer. 

Veuillez excuser, Sire, cette lettre écrite à la hâte 
entre deux fonctions. Je resterai ici demain et après- 
demain. Dieu aidant, je serai à Paris le 27, qui 
sera jJour moi un jour de grande fête, puisque je 
pourrai vous revoir après une si longue absence, et 
vous offrir do nouveau l'hommage de mon bien 
tondre attachement et de mon respect. 

F. O. 



XCV 

AÏJ r.ÉNÉHAT. SCHNEIDER* 

Tuileries, le 27 décembre 1839. 

Même après avoir appris, mon cher général, de 
manière à n'en pouvoir douter, que votre adminis- 

1. JVIinistre de la guerre. 



27 DÉCEMBRE 1839. 261 

tration venait de passer un marché pour le renou- 
vellement de tous les drapeaux de l'armée, mon cœur 
et mon esprit se refusent à croire à la possibilité 
d'une mesure qui me paraîtrait funeste. Cette con- 
viction profonde et réfléchie me détermine à sortir de 
la réserve que j'ai constamment observée vis-à-vis de 
l'administration, et je regarde comme un devoir 
pour moi de vous exposer fort succinctement quelles 
atteintes cette mesure me semblerait devoir porter à 
l'esprit et à la considération de l'armée. 

Les drapeaux sont l'emblème de la patrie au nom 
de laquelle ils ont été donnés aux troupes par le 
Roi, chef suprême de l'armée, et à laquelle s'adres- 
sent les lionneurs que le soldat leur rend chaque 
jour ; ils sont aussi le symbole de l'honneur mili- 
taire qui cesse d'être entier quand un corps perd 
son drapeau. 

Aussi, de tous temps et dans tous les pays, on n'a 
donné à l'armée de nouveaux drapeaux que lorsque 
la Patrie se transformant, son emblème dans les 
corps des troupes devait aussi se modifier; et, 
lorsque ces impérieuses nécessités ne justifiaient pas 
un acte aussi grave, on n'a retiré à des régiments 
leur drapeau que pour les punir ou les licencier. 

Rien de semblable ne peut être allégué aujour- 
d'hui; aucune de ces grandes circonstances poli- 
tiques où une solennelle distribution de drapeaux 
doit resserrer les liens de dévouement qui unissent 
l'armée au pays, aucune de ces fautes militaires 

15. 



262 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

que Ton ne peut punir qu'en brisant les drapeaux 
qui en ont été témoins ou complices, ne sont là 
pour motiver une décision à laquelle il faut donc 
chercher d autres causes. 

Les drapeaux actuels sont d'un mauvais modèle; 
un grand nombre en sont usés et détériorés : tels 
seraient les motifs apparents qu'on présente à l'ap- 
pui de cette opération. 

L'étendard ne sera-t-il donc plus qu'un eflFet d'é- 
quipement, un ornement régimentaire, sur lequel 
s'exerceront les fantaisies du bureau des modes 
militaires? A-t-on trouvé que le drapeau donné h 
l'armée par la révolution de Juillet eût mauvaise 
grâce sur les murs d'Anvers ou de Constantine? 

Les drapeaux sont vieux et usés. — Ils ne le sont 
pas au gré de notre jeune armée qui, moins favo- 
risée que ses devancières dans les chances de la 
carrière militaire, peut montrer du moins avec 
orgueil ceux dont les cicatrices restent comme le 
témoignage vivant de ses bons services, et se féliciter 
qu'ils soient vieillis avant le temps. 

Aussi l'opinion de l'armée, profondément froissée, 
cherchera d'autres causes à une opération contre 
laquelle les mots de marché et de fournisseur sou- 
lèveront d'autant plus la méfiance qu'en ne la jugeant 
même que de ce point de vue exclusif, elle sera 
tout aussi désavantageuse à l'État sous le rapport 
financier que sous tous les autres. 

Ces drapeaux dont la valeur toute morale ne 



27 DÉCEMBRE 1839. 263 

peut se payer, puisque pour les uns elle est au-des- 
sus et pour les autres au-dessous de toute évaluation, 
ces lambeaux auxquels les années de bivouac dé la 
Calle et de la Tafna n'ont rien laissé d'entier, sauf 
rhonneur, ne rapporteront certes pas lorsqu'on les 
brisera pour les vendre à Tencan, ce que coûteront 
les nouveaux étendards, à moins que, pour accroître 
encore le scandale de cette vente, on ne compte sur 
Tempressement que ne manquerait pas de mettre 
chaque régiment à racheter son drapeau. Pour moi, 
je proteste ici que je renchérirais sur tous pour con- 
server ces drapeaux qui seront toujours chers à 
l'armée. Et ne s'étonnera-t-on point de voir dépen- 
ser, pour amoindrir lesprit militaire, une somme 
considérable, lorsque tant de dépenses de première 
urgence sont ajournées ou rejetées, lorsqu'il reste 
tant ti faire pour le bien-être et la force de l'armée, 
tant à améliorer dans l'état de la cavalerie, des for- 
teresses, des arsenaux, du casernement et des 
hôpitaux ! Mais ce qui paraîtra plus affligeant 
encore, c'est qu'en rapprochant ce fait déjà si 
grave en lui même, d'autres actes, que je ne veux 
pas rappeler dans cette lettre, il sera impossible de 
ne pas y voir l'efl'et d'une tendance persévérante 
contre le commandement, l'esprit et les traditions 
militaires. 11 faut que cette tendance trouve des 
appuis bien infatigables et bien puissants pour que 
des hommes, même dévoués au bien du pays et aux 
intérêts de l'armée, n'aient pu entièrement échapper 



264 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

à une contagion d'autant plus dangereuse qu'elle se 
déguise plus habilement. 

Pour moi, je dois vous le dire sans détour, je 
vois dans la mesure dont il s agit la suite d'un 
plan dans Texécution duquel nous sommes malheu- 
reusement déjà beaucoup trop avancés, et qui a pour 
but de substituer dans Tarmée, l'esprit, les formes 
ot Faction administratives, à l'esprit, aux formes et 
à l'autorité militaires. Cette lettre, où je ne veux 
d'ailleurs qu'effleurer la question, deviendrait un 
pamphlet, si je devais signaler ici tous les pas que, 
depuis quelques années, nous avons déjà faits dans 
cette voie déplorable. 

Vous les connaissez d'ailleurs aussi bien que moi, 
mon cher général, vous qui partagez avec le soldat 
jusqu'à ses nobles préjugés. 

Aujourd'hui on en est venu jusqu'à s'attaquer au 
drapeau. C'est que, seul dans l'armée, le drapeau est 
encore purement militaire et exempt de tout con- 
tact administratif. Tandis que tout ce qui est admi- 
nistré change et se renouvelle sans cesse, chefs, 
hommes, chevaux, effets, garnisons, réglementa, 
etc., le drapeau seul est immuable; il est le signe 
de l'action militaire : il est au milieu des com- 
battants dans les campagnes, il rallie le soldat 
dans les bivouacs où ne sont guère les faiseurs de 
modèles. Les souvenirs du drapeau constituent 
l'esprit de corps, cet élément si puissant de la 
bonté deâ armées, cette force que le génie 



27 DÉCEMBRE 1839. 263 

ne suffît pas pour donner et que le temps seul peut 
créer. 

Que deviendrait avec des étendards éphémères et 
sans prestige cette religion du drapeau qui à Fon- 
tenoy, à Arcole, à Ulm, enfanta tant de prodiges 
d'héroïsme, et à laquelle la France dut toujours sa 
gloire et souvent son salut? N'en viendra-t-on pas 
ensuite à passer des inspections administratives du 
drapeau, où les éloges seraient pour Tétendard le 
mieux conservé, c'est-à-dire celui qui aurait le moins* 
servi? — Et quand un régiment perdrait son dra- 
peau, il en serait quitte pour obérer sa masse géné- 
rale d'entretien, et tout serait dit ! — De la pensée d'un 
renouvellement de drapeaux il n'y a pas loin à un 
système de fournitures régulières et périodiques, et 
alors il en serait de l'honneur comme il en fut du 
crédit avec la planche des aî^signats. 

Ceux qui ne voient dans la France qu'une ferme 
ou une maison de commerce, ceux qui substituent 
les faciles vertus du cosmopolitisme au culte exi- 
geant de la nationalité, ceux qui voudraient se rache- 
ter au jour du danger au lieu de se défendre, ceux- 
là poursuivent dans Tarmée l'expression vive et 
permanente de l'indépendance de la Patrie; ils cher- 
chent à détruire dans cet asile du dévouement cons- 
eiencieux au pays, de l'abnégation de soi-même, 
ces sentiments qui dans tous les temps ont fait la 
gloire et la sûreté de la France, et qui, malgré tout, 
ne périront pas. 



266 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

Je m'arrête, le sujet est brûlant et je ne puis que 
rindiqucr. D'ailleurs, j'en ai la confiance, mon cher 
général, vous repousserez une pensée que vous 
n'avez pas conçue. Vous n'enlèverez pas au 65* ré- 
giment le drapeau avec lequel il monta à l'assaut du 
fort Saint-Laurent, ni à tous les régiments de l'ar- 
mée du Nord les drapeaux devant lesquels la gar- 
nison d'Anvers mit bas les armes. Vous ne repren- 
drez pas au 2^ chasseurs d'Afrique un étendard 
veuf de son colonel tué h la tête du régiment *. 
Vous ne voudrez jamais séparer le 47® du drapeau 
qui porta, sur la bruche même de Constantine, le 
doLiil de son brave colonel '. Vous laisserez h l'armée 
d'Afrique ces étendards témoins de tant de courage, 
de dévouement et de résignation, vous laisserez à 
toute l'armée ces drapeaux qui lui ont été donnés 
avec une solennité digne des grandes circonstances 
où le Roi les lui confiait, ces drapeaux auxquels 
chaque soldat a prêté le serment de ne jamais leur 
survivre. Vous ne voudrez pas enfin que ces sym- 
boles de l'honneur et de la patrie, après avoir été 
arrachés h ceux dont le dévouement les a noble- 
ment portés depuis dix ans, soient traités conmie 
des effets de réforme, vendus à l'encan ou jetés au 
magasin. 

Vous penserez, comme moi, qu'enlever à un régî- 

1. Le colonel Oudinot tué le 26 juin 1835, à Muley-bmall, 
dans rexpédition qui se termina par le désastre de la Macta. 

2. Le folonel Combes. 



27 DÉCEMBRE 1839. 267 

ment son drapeau, c'est lui enlever ses souvenirs, 
son esprit militaire, son existence; que c'est là un 
patrimoine qui appartient à toute la France et dont 
le ministre de la guerre doit être un des plus zélés 
gardiens. Vous ferez résilier un marché qui serait 
onéreux pour TÉtat, funeste à un esprit de corps h 
peine créé, destructif de Thonneur militaire, humi- 
liant pour notre armée. 

J'en ai pour gage les sentiments que vous avez 
toujours manifestés dans toutes les positions que 
vous avez occupées, et Tétroite sympathie qui vous 
a toujours associé aux besoins moraux comme aux 
intérêts matériels d'une armée des rangs de laquelle 
vous êtes sorti et qui a appris à compter sur votre 
sollicitude pour elle. 

Recevez, mon cher général, la nouvelle assurance 
de tous les sentiments que vous me connaissez pour 
vous et avec lesquels je suis 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS * 



1. La protestation du Prince fût écoutée. Le ministre de la 
guerre revint sur sa décision et Tannée conserva ses anciens 
drapeaux. 



268 LETTRES DU DUC D*ORLKANS. 



XCVI 

AU PRINCE DE JOINVILLE 

(Commencement de 1840.) 

Je n*ai pu, mon cher Joinvilley répondre hier, au 
milieu du feu de toutes les fonctions, à la lettre 
du 27. Ton plaidoyer pour faire la campagne pro- 
chaine d'Afrique est fort bien fait et présente les 
choses de Ja manière la plus avantageuse à tes 
désirs, mais je dois t'avouer franchement que, 
dans les circonstances actuelles, le primo mihi me 
rend impossible de m'occuper de cette affaire. 

11 y a un tel encombrement de a Qls du Roi o 
qui veulent aller en Afrique que chacun ici 
ne s'occupe que d'assurer son départ. Le mien est 
sans doute probable, mais enfin tu connais notre 
devise et tu sais que tant qu'on n'a pas passé 
Villejuif, on n'est encore sûr de rien. J'ai déjà 
Aumale à la remorque ; tu comprendras que je 
ne veuille pas compliquer ma situation d'une nou- 
velle remorque, car trois fils du Roi absents à la 
fois! cela rendrait peut-être impossible le départ 
d'aucun, avec les brusques changements de réso- 
lution dont nous avons déjà eu des exemples, et 



1840. 269 

les revirements auxquels on est exposé. C'est un 
jeu que je n'ose jouer. 

Je crois d'ailleurs que tu ne te fais peut-être 
pas une idée parfaitement exacte de ce que va être 
la guerre d'Afrique : il n'y aura pas de grand 
coup de collier à donner, d'affaire vigoureuse après 
laquelle l'ennemi soit écrasé. Il n'y a plus de 
Constantine à prendre. Ce sera une affaire de per- 
sévérance, de petits combats journaliers, de mar- 
ches incessantes, de colonnes mobiles. Tous les 
jours on aura un peu à faire ; jamais on n'aura 
un jour de grand effort et le lendemain pour se 
reposer. 

Mais, me diras-tu, puisque cela est, pourquoi 
veux-tu y retourner? Voici ma réponse. Je sais 
parfaitement qu'il n'y a rien à gagner pour moi à 
retourner en Afrique : j'y ai fait deux campagnes, 
j'y ai fait tout ce que l'on peut y faire dans des 
circonstances absolument semblables à celles qui 
vont se présenter ; je n'y ai pas de gloire à ac- 
quérir, car je n'aurai pas de bataille à livrer ni 
de siège à faire, et j'aurai tous les jours une escar- 
mouche avec la chance d'une balle sans gloire 
dans le ventre et, qui pis est mille fois, d'une 
affaire malheureuse pour nos armes. J'aurai des 
difficultés énormes, un résultat très petit, des fa- 
tigues extrêmes de corps et d'esprit, un succès 
microscopique ou un revers que la malveillance 
rendra colossal. Pendant mon absence la France 



2 70 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

peut être agitée profondément, je peux risquer ma 
couronne et être obligé de revenir de Marseille à 
Paris Tépée au poing. 

Je sais tout cela, je le sais parraitement, et ce- 
pendant je veux aller en Afrique ; une voix d'hon- 
neur et de conscience qui ne m'a jamais trompé, 
la môme voix qui m'a fait céder à Nemours mon 
départ pour Constantine et qui me dit qu'après ce 
qui s'est passé en Afrique quand j'y étais, après 
l'accueil incroyable que m'a fait l'armée, que m'y 
ont fait toutes les classes de la population, je dois, 
lorsque la France fait un grand effort en faveur 
de l'Algérie, aller reprendre ma place dans une 
armée qui m'a adopté, dans une armée que j'aime, 
que j'estime et où j'ai des amis. 

Quand ma conscience et la voix de l'honneur ont 
ainsi parlé en moi, aucun calcul d'intérêt ne me 
retiendra jamais, et je verrais à Paris toutes les 
couronnes de la terre, à Alger la mort avec le 
point d'honneur, que j'irais à Alger ! Je te parle 
ainsi, parce que je sais qu'au besoin tu le sens 
comme moi. 

Ce n'est pas l'ambition qui me ramènera en 
Afrique: j'ai refusé un grand commandement, et 
je ne veux qu'une modeste division sous les or- 
dres du maréchal ou de tout gouverneur géné- 
ral ; ce n'est pas l'amour de la gloire : je ne 
risque que de perdre ; c'est le sentiment du devoir 
et le point d'honneur avec lequel je n'ai jamais 



2 AVRIL 1840. 271 

transigé. Le jour où je le ferais, je n aurais plus 
cette estime de moi-môme qui m'a soutenu dans 
tous les temps, qui m'a mis au dessus du qu'en-dira- 
t-on, et qui seule peut me maintenir toujours à la 
hauteur du difficile avenir que j'ai devant moi. 

Tu auras su que Nemours s'élait mis aussi sur 
les rangs pour aller en Afrique maintenant. Je 
n'aurais pu, après le sacrifice que je lui ai fait 
pour Constantine, lui laisser prendre au feu ma 
place encore chaude. Mon sacrifice d'il y a trois 
ans — qui est, je crois, une page honorable dans 
ma vie intérieure — fût devenue aux yeux du 
public une énigme et même une tache ^.. 



XCVII 

A LA REINE DES BELGES 

Tuileries, 2 avril 1840. 

Le moment est arrivé plus brusquement que je 
ne l'avais cru, ma chère Louise, d'acquitter la parole 
que j'ai peut-être imprudemment donnée. Mon départ 
a été autorisé hier soir, et je pars ce soir pour Alger. 

... Je tâcherai de rester là-bas le moins long- 
temps possible et Thiers s'est arrangé pour que je 
n'y fasse nc-à-inc que l'apparition nécessaire pour 

1 . Le dernier feuillet de cette lettre n'a pas été retrouvé. 



272 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

retirer ma parole et me dégager à la face du soleil ; 
cependant j'ai le cœur bien gros en songeant à tout 
ce qui est en jeu pour moi. Mais la voix inflexible 
de ma conscience, qui n'a pas varié un instant, me 
guide et me rassure. Je me flatte que la Providence 
qui sait, elle, quels sont mes vrais motifs, ne me fera 
pas acheter trop cher Taccomplissement d'un devoir 
sacré. Et du reste quelles que dussent être les con- 
séquences du parti que je prends, il me restera tou- 
jours ce que j'aurais perdu en restant ici : Testime 
de moi sans laquelle je ne pourrais ni comprendre 
ni rendre Taffection de ceux qui m'aiment et me 
sont chers. 

Ma conscience me juge, et Dieu la juge en dernier 
ressort. Pense toujours à moi, et crois que je t'aime 
bien tendrement. 

p. 0. 



XCVIII 

A MADAME ADÉLAÏDE 

Alger, 17 avril 1840. 

Je ne puis, ma chère tante, partir pour aller 
prendre le commandement de ma division*, sans 



1. On trouvera dans le volume consacré à rAlgérie un certaio 
nombre de documents se rapportant à cette campagne. 



80 MAI 1840. 273 

vous dire encore une fois adieu et sans me rappeler 
encore à votre souvenir et à votre affection. Vous 
savez que d'ici mon cœur est toujours au milieu de 
la famille, et que j'y pense sans cesse. Hélène m'a 
donné de vos nouvelles: j'espère que vous aurez un 
printemps qui vous fera du bien et sans vent d'est. 
Excusez, ma chère tante, le décousu de ce griffon- 
nage ; mais notre départ a été brusquement décidé 
et je n'ai que le temps de vous dire encore combien 
tous mes vœux sont pour le Roi, pour la famille 
et pour vous qui avez toujours été si bonne pour 
moi. 

F. o. 

Aumale a beaucoup de succès ici, et je veille sur 
lui avec le plus grand soin. Vous pouvez en être sûre. 

Madame de Rumigny est arrivée, mais je n'ai pas 
eu le temps d'aller la voir. 



XCIX 

A M. ACHILLE GUILHEM 

Lazaret de Marseille, 30 mai 1840. 

Je reçois en arrivant ici, mon cher ami, votre 
aimable billet, et j'y réponds poste pour poste : je 
ne doutais pas que votre vieille amitié, déjà sou- 



274 LETTRES DU DUC D*011LÉAXS. 

vent éprouvée, ne vous associât aux chances diverses 
et aux vicissudes imprévues de la campagne que je 
viens de faire. Il me tarde de causer avec vous de 
ce que j'ai vu au delà des mers. Aujourd'hui je n*ai 
le temps que de vous dire un mot de l'armée qui a 
iiLit héroïque de courage, de persévérance et d'in- 
telligence dans toutes les circonstances. 

Les chefs de corps et quelques généraux out été 
Oien beaux ; mais je vous dirai dans le tuyau de 
Toreille la véHté sur le drame sanglant et souvent 
glorieux auquel j'ai assisté. Attendez jusque-là» 
moine après avoir lu les correspondances officielles 
ou non, pour le juger. 

A bientôt donc, mon cher ami ; jusque-là : 

Suivez le cours de votre gloire : 
Vos noms chers à rhumanité 
Iront au temple de Mémoire 
Portés par rimmortalitél 

Amen. Mille amitiés. 

F. P. 



A MADAME ADÉLAÏDE 



Lazaret de Marseille, 31 mai i840« 



Je viens encore de recevoir de vous, ma chère 
tante, une lettre du 28 dont je suis bien reconiuii»- 



31 MAI 1840. 275 

sant. Il me tarde de pouvoir vous remercier moi- 
même de toutes les preuves de bonté et de tendresse 
que vous m'avez données durant mon absence, et 
de vous dire combien je suis touché de ce que vous 
avez témoigné à Hélène durant ces temps qui, de 
toutes manières, ont été durs pour elle. Le 9 juin, 
je serai enfin rentré au bercail, et je pense avec une 
bien grande joie à ce moment. 

Je ramène Aumale sain et sauf et s'étant admi- 
rablement conduit; ma satisfaction serait sans 
mélange, si ce malheureux Munster * n'était pas de 
nouveau tombé dans le plus grand danger, la veille 
de notre départ d'Alger, ou nous l'avons laissé. 

Marbot va très bien ; lorsque j'ai quitté Alger, 
lUunigny était en convalescence; Dampierre n'avait 
pas quitté son service ; Grobon était toujours extrê- 
mement souffrant, mais cependant sans donner 
d'inquiétudes réelles. Voilà pour les généraux et 
gens de connaissance, 

Mais ce qui me rend bien joyeux, c'est d'ap- 
prendre chaque jour que le Roi, que la Reine, que 
vous et toute la famille soyez aussi complètement 
bien. Quelque préparé que l*on soit (et je l'étais 
beaucoup) aux angoisses des absences du genre de 
celles que je viens de faire, les affreuses inquié- 
tudes auxquelles on eât soumis dépassent de beau- 
coup tout ce que l^on a prévu de souffrances en 

1. Le capitaine d'artillerie Munster, aide de camp du Prince^ 
blessé mortellement pendant la campagne; 



276 LETTKES DU DUC d'oRLÉAXS. 

s'enga^eant dans ces épreuves. Mais AWs wellthat 
ends well, et maintenant je ne veux plus songer 
qu'au bonheur de me retrouver au milieu de tous 
les miens. 

Je regrette bien d'apprendre que cette pauvre 
madame de Montjoye ait été aussi souffrante, et je 
vous serais bien obligé, ma chère tante, de lui dire 
combien j'espère la trouver rétablie à mon arrivée. 

Adieu, ma chère tante, veuillez agréer de nou- 
veau tous mes hommages et toute ma reconnais- 
sance pour vos soins dont je suis bien profondément 
touché. Et à bientôt donc. 

F. 0. 



CI 



A LA COMTESSE LALAING D AUDENARDE 

Lazaret de Marseille, !•' juin 1840. 

Il me tarde de vous serrer la main dès mon retour, 
Ciiv je sais que votre amitié vraie, simple et sûre, 
sur laquelle j'ai appris à compter et à laquelle j'at- 
tache tant de prix, se sera associée aux diverses 
vicissitudes du pèlerinage que je viens d'accomplir 
à la poursuite d'une parole que je rapporte, je crois, 



l«r JUIN 1840. 277 

complètement dégagée, du moins ma conscience 
me le dit. 

J'ai eu M. de Beaulicu dans ma division et j'en ai 
été 1res satisfait; zèle constant et jamais bruyant, 
homme brillant, intelligence de son métier, bons 
rapports avec ses chefs et ses inférieurs, cet officier 
réunit une foule de qualités qui me Tout fait appré- 
cier. Je lai proposé pour la décoration, mais je n*ai 
pu, dans Tartillerie, lui donner que le numéro 3, et il 
n'y en a eu que deux de maintenus sur les proposi- 
tions envoyées à Paris. Dans ma conscience, ces 
deux militaires étaient plus méritants encore, et j'ai 
dû équitablement les classer avant. C'était un vieux 
lieutenant qui avait un grand nombre de campagnes, 
et un pauvre soldat qui déjà avait été plusieurs fois 
blessé, avait fait des actions d'éclat, et qui reçut 
encore sous mes yeux une grave blessure. Je ne 
vous donne ces détails que pour vous prouver tout 
l'intérêt que j'ai apporté à faire valoir les titres de 
M. de Beaulieu, mais je n'ai pu m'écarter des règles 
de rigoureuse justice, que je pense donner à mes 
demandes de récompenses. Si je peux obtenir plus 
qu'on ne m'a promis, je n'oublierai pas votre pro- 
tégé qui est devenu le mien, et, s'il y a une croix de 
plus, elle sera pour lui. J'y ferai tout mon possible, 
et tout de suite, et môme chaque fois que l'occasion 
se prési'utera. 

Adieu, donnez-moi de vos nouvelles; j'y tiens 
extrêmement, car tout ce qui vous touche est senti 

16 



278 LETTRES DU DUC D ORLEANS. 

par attachement profond et à toute épreuve que 
vous retrouverez toujours en moi. 

F. 0. 



Cil 

AU 6ËNÉHAL SCHRAMM 

Toileries, 29 juillet 1840. 

Je veux vous annoncer moi-même, mon cher 
jifénéral, que le président du conseil vient de me 
promettre enfin de présenter à la signature du Roi 
Tordonnance qui vous conférera le grand cordon 
que vous avez déjà plus d'une fois gagné sur le 
champ de bataille et que vous ne porterez aujour- 
d'hui que teint du sang que vous venez de verser 
encore une fois pour la France ^. Vous connaissez 
trop, mon cher général, tous les sentiments que 
je vous porte pour ne pas être certain de la joie 
bien vive que j'éprouve de voir récompenser par le 
Roi dos services constants et distingués du général 
qui déjà, dans plus d*une occasion, fut et mon cama- 



1. Le général Sciirainm avait été blessé le 15 juin précé^ 
(lent, dans une affaire d'arrière-garde, en repassant le ool de 
Mousaïai 



29 JUILLET 1840. 279 

rade et mon compagnon d'armes. Je regarde que 
c'est une faveur personnelle qui m'a été accordée, 
ot j'éprouve le besoin de vous Tex primer dans 
toute l'expansion de ma satisfaction. 

Je me suis associé de tout mon cœur aux nou- 
veaux succès de l'armée d'Afrique auxquels vous 
avez pris tant de part. Pendant que le maréchal 
Valée luttait glorieusement contre les Arabes, nous 
combattions ici pour la cause de la vérité et pour 
les intérêts bien entendus de la France. Nous avons 
aussi vaincu la résistance qui nous était opposée. 

Je me consacre tout entier à plaider la cause de 
tous les braves pour lesquels le maréchal a sollicité 
des récompenses. Cette cause est juste, elle est 
belle, je me regarde comme indissolublement lié 
aux intérêts de l'armée d'Afrique, et je n'épargnerai 
aucun effort pour la faire triompher. J'espère réussir, 
7nen ne me rebutera ni ne me découragera.^ Je tra- 
vaillerai pour tous; je sortirai pour cela de ma 
retraite; je surmonterai tous les dégoûts et soyez 
certain que je n'oublierai pas votre fidèle de...*, 
dont j'apprécie le zèle et les sentiments. 

Adieu, mon cher général, je pense bien souvent 
à l'Afrique que j'aime, à l'armée que j'aime encore 
plus, et à vous. 

F. 0. 



1. Nom illisible. 



280 LETTRES DU DTC d'cUILÉANS. 



GUI 



Août 1840». 
(Après réchauffourée de Boulogne.) 

Si tu crois à propos de montrer mon billet ci- 
joint au Roi, je t'y autorise. Je n'envoie pas toutes 
les pièces, parce que Uémusat me dit qu'il les 
expédie. Voisin ne mourra pas de ses trois balles *. 
— La scène a été d'un ridicule fabuleux\... Que 
j'en aurais long à te dire! mais je crois mieux de 
rester ici i)Our le quart d'heure. 

J'ai bien peur que le voyage de Vivien n'ait 
donné une fausse impulsion à toute l'affaire. 

F. 0. 



J'ai eu peur pour Eu, et vraiment si cette bande 
de flibustiers s'était jetée sur le Tréport, un jour 
où le Roi y était, ils pouvaient l'enlever : c'est à 
Taire dresser les cheveux sur la tête! 



1. Destinataire inconnu, probablement un des frères da 
Prince. 

2. Le colonel Voisin était un des officiers qui accompagnaient 
le prince Napoléon. 



18 AOUT 1840. 281 



CIV 



A LA REINE 



Saint-Cloud, 18 août 1840. 
5 heures du soir. 

J'avais été déjà cruellement tourmenté, chéris- 
sime Majesté, en voyant le temps affreux d'hier, 
lorsque les deux dépêches télégraphiques de Calais 
sont encore venues confirmer mes inquiétudes. J'ai 
bien songé à tout ce que vous avez dû souffrir 
lorsque vous étiez à Boulogne pendant que le Véloce 
ne pouvait pas y entrer, et il me tarde d'avoir 
des détails sur ce pénible voyage dont nous ne savons 
pas encore l'issue*. En attendant j'y songe constam- 
ment, et, quoique fort peu écriturier de ma nature, 
surtout maintenant que j'ai mal aux yeux, j'ai pris 
la plume pour vous dire combien je suis préoccupé 
et combien j'espère que le retour se sera heureuse- 
ment effectué par terre, au milieu d'un accueil qui 
puisse faire oublier au Roi tout ce que cette course 
a dû avoir de désagréable. 



1. Le 17 août 1840, le Roi se rendait sur le vapeur le Véloce 
(lu Tivport à Boulogne. Surpris par le mauvais temps, le na- 
vire dut prendre la haute mer et chercher un refuge à Calais. 
Kn enti-ant dans le port il toucha et s'arrêta enfoncé dans 
Testacade qui est à rexlrémité de la jetée. Le sauvetage des 
passage i*s ne fut pas sans péril. 



LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

Ici, Tefifet n'a pas été bien bon ; l'on trouve Tab- 
sence du Roi longue, et le moment peu favorable 
pour prendre des vacances. Je ne sais rien de nou- 
veau, je vis en dehors de tout, ne voyant en fait 
de ministres que Thiers, que j'entrevois à peine de 
loin en loin, au milieu du tourbillon dans lequel il 
se meut, ou, pour mieux dire, dans lequel il pe se 
meut pas, car il fait plus de bruit que de besogne ; 
et je suis vraiment alarmé de voir aussi peu de 
résultat aux mesures prescrites pour mettre notre 
état militaire sur un meilleur pied^. Je le prêche 
à outrance sur les fortifications de Paris que je 
désire avec passion; mais cela ne sera qu'utile et 
cela peut devenir impopulaire : aussi y crois-je peu 
de chances. 

Adieu, chérissime Majesté, puisse cette course ne 
pas vous avoir trop agitée! Veuillez présenter mes 
hommages au Roi, à qui je n'ai rien de particulier 
à mander, si ce n'est qu'il ferait bien de lire les 
lettres parties d'Alger le 8 août... 

J'espère que le temps va se remettre au beau, 
chérissime Majesté et que vous fK)urrez profiter encore 
de la villégiature. Hélène va assez bien et vous 
présente ses hommages. 

F. 0. 



1. La France était alors sous le coup de rémotion produite 
par la nouvelle du traité du 14 juillet 1840. On sait que pen- 
dant près de trois mois la guerre fut immioeote. 



19 SEPTEMBRE 1840. 283 



cv 



AU ROI 



Saint-Cloud, mercredi 19 août 1840. 
4 heures. 
Sire, 

J'apprends à l'instant les dangers que vous avez 
courus à bord du Véloce, et j'éprouve le besoin 
d'aller moi-même sur-le-champ vous dire combien 
Hélène et moi sommes heureux de vous savoir de 
retour à Eu, consolé, par l'enthousiasme des popu- 
lations, des contretemps de ce pénible voyage. 

Je suivrai d'une heure cette lettre que j'écris au 
moment où me parviennent les nouvelles d'Eu. 

Daignez agréer. Sire, le nouvel hommage de mon 
bien tendre attachement et de mon respect. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



CVI 

A LA REINE DES BELGES 
Saint-Cloud, samedi soir, 19 septembre 1840« 

Quoique je sois accablé de besogne, ma chère 
amie, et que je n'aie pas un moment à moi, je ne 
veux cependant pas liie coucher bfe soir sans te re- 



284 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

mercier, du fond du cœur, d«i rexccllente lettre que 
j'ai reçue de toi aujourd'hui. J'y ai bien reconnu 
toute ton affection. Tu sais si j'y réponds par mon 
attachement à toute épreuve. Grâce à Dieu, mon fils 
est hors de danger, et Hélène n'a jamais soupçonné 
la gravité du mal qui, pendant vingt-quatre heures, 
me paraissait sans remède. Je ne puis penser à ce 
qui m'a menacé, car un premier malheur, dans 
l'état où se trouve Hélène, n'eût été que le premier 
anneau d'une chaîne de catastrophes qui eût boule- 
versé le bonheur sans mélange que je lui dois. 

Je te prie de présenter mes hommages et mes 
amitiés à ton Roi. Il a agi noblement à Londres en 
tentant de rapprocher deux pays entre lesquels la 
malveillance de la Russie et l'aveuglement coupable 
de lord Palmerston creusent chaque jour un fossé 
sur lequel il ne sera peut-être pas possible, un jour, 
de jeter un pont. Je regarde notre situation comme 
très grave, et je crois qu'il faut nous mettre en 
mesure à tout événement. Thiers, selon moi, se 
conduit fort bien, et la vigueur avec laquelle il fait 
appel aux forces du pays l'absout, à mes yeux, de 
tous ses péchés passés et même futurs ^ 

1. On remarquera combien ce jugement diffère de celui que 
le duc d'Orléans portait sur le président du conseU un mois 
auparavant. Dans cet intervalle le Prince avait enfin triomphé 
des résistances et obtenu l'exécution des mesures qu'il regar- 
dait comme nécessaires dans la situation où se trouvait la 
France. Il venait notamment de faire décider la constioiction 
imméiiiate des fortifications de Paris qu'il considérait depuis 
ongtemps comme la base de tout système de guerre défensive. 



19 SEPTE7JBRE 1840. 283 

Je pioche comme un malheureux pour aider 
Thiers à Texécution de son magnifique plan mihtaire; 
nous faisons le moins de bruit possible, mais nous 
faisons de la besogne. Si tu n'es plus Française, tu 
es toujours pour la cause dont la France porte le 
drapeau; aussi, à toi, je te dirai que d'ici à trois 
mois nous serons prêts à tout événement. Nous au- 
rons cinq cent mille hommes sous les armes ; l'orga- 
nisation, l'armement et le matériel pour une armée 
de neuf cent cinquante mille hommes, y compris la 
garde nationale dont les préfets font déjà toutes les 
désignations, d'accord avec le ministre de la guerre, 
toutes nos places fortes remises en état et Paris à 
couvert. Alors nous serons libres de faire ce qui 
nous plaira à l'égard de ceux qui font la carte du 
monde d'après leur passion aveugle et qui rêvent 
une Europe sa.is la France. 

Mon cœur, cruellement froissé dans ma 

passion pour la France, déborde, et j'aurais besoin 
de m'épancher auprès de toi qui sens si droit et si 
bien ; mais le temps me manque. 

F. o. 

Dans un mémoire considérable, malheureusement inachevé, il 
développait brillamment cette thèse. Les événements de 1840 
le trouvèrent donc prêt à coopérer efficacement à la « Défense 
de. la France ». Tel est le titre de l'ouvrage, qui, ses conclu- 
sions ayant été en grande partie adoptées, ne lui parut plus 
devoir être continué. 



286 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 



CVIl 

a la duchesse de talleyrand 
(née princesse de gourlande) 

Compiègne, 30 septembre 1840. 

Le dévouement, comme tous les sentiments du 
cœur, s'éprouve plus fortement sur la brèche et 
pendant la lutte qu'au milieu des jouissances et de 
Toisiveté... 

Vous m'avez trop habitué à compter sur votre 
intérêt pour que, de mon côté, je ne croie pas que 
vous vous associerez, de loin comme de près, aux 
phases du combat où nous sommes si étroitement 
et si profondément engagés. Votre absence sera 
longue dans un temps où tout passe excepté le 
danger et rattachement. A votre retour, il y aura 
beaucoup de terrain de gagné ou de perdu, selon 
que nous recevrons avec inertie un choc inévitable 
ou que nous irons résolument au-devant pour briser 
la lime qui finirait par nous ronger si nous conti- 
nuions à être paralytiques et stériles. Bien qu'à re- 
gret, je renonce, madame, h parler avec vous de 
cette situation à laquelle nos forces et notre énergie 
sauront être mesurées, et à laquelle un certain 
danger imprime un caractère de gravité qui a son 
charme dans ce temps de mesquinerie et d'abaissé- 



^'' OCTOBRE 1840. 2S7 

ment universel. Mais je crois qu'une lettre est un 
cadre trop insuffisant pour de tels sujets et je me 
borne à vous prier d'agréer, madame, le nouvel 
hommage... 



CVllI 

AL MARÉCHAL SOULT 

Saint-Cloud, 1" octobre 1840. 

C'est vous qui, le premier, mon cher maréchal, 
avez proposé l'introduction dans l'armée de corps 
munis de fusils de précision, et votre rapport de 
1833 sur la réserve, en traitant de la création des 
francs-tireurs a fait faire un grand pas k cette im- 
portante question. Ce sont vos idées qui ont servi de 
bases à la lettre que je viens d'écrire au ministre de 
la guerre *, en le remerciant de la mission qu'il m'a 
confiée et en lui exposant quelles me semblent de- 
voir être les conditions de cette formation nouvelle. 
C'est là ce qui m'enhardit h vous en adresser une 
copie, et je serais bien heureux si les développements 
que j'ai cherché h donner aux principes posés par 
vous recevaient votre approbation et concordaient 
avec vos vues. 

Désirant vivement ne pas rester oisif au milieu du 
grand armement qui s'exécute, j'ai sollicité la mis- 

1 ; Le général Despaiis-Cubiéres« 



288 LETTRES DU DUC D^OULÉAiNS. 

sion qui occupe aujourd'hui tous mes instants et 
dont je suis heureux, car vous savez avec quelle pas- 
sion j'aime à servir et h m'occuper de mon métier. 
J'ai bien regretté, mon cher maréchal, de ne pas 
avoir eu depuis longtemps le plaisir de vous voir et 
de causer avec vous : j'aurais bien des choses à vous 
dire, bien des conseils h demander h l'amitié que 
vous m'avez toujours témoignée; mais aujourd'hui 
je ne puis que vous renouveler de tout mon cœur 
l'assurance des sentiments d'attachement que vous 
me connaissez pour vous et avec lesquels je suis 

Votre affectionné, 

FERDIKAKD-PHILIPPE D'ORLÉANS. 



CIX 



A LA KEIISE DES BELGES 

Saint-Cloud, jeudi 15 octobre 1840*. 
8 h. 1/2 du soir. 

J'arrive h l'instant à Saint-Cloud, ma bien chère 
amie, mon premier besoin, en apprenant cette af- 
freuse tentative, ayant été de venir embrasser le Roi 
si heureusement échappé encore à ce cruel danger. 
J'apprends que la Reine t'écrit, et, dans la première 
émotion, œuvre de cette terrible secousse, mon cœur 

1 . Après l'attentat de Darmès. 



3 NOVEMBRE 1840. 289 

e reporte vers toi ma chère Louise, et te dit : La 
protection qui entoure le Roi a encore veillé sur lui 
lans cette circonstance critique ; que Tamertume pro- 
bnde du moment soit au moins compensée par la 
x)nliance de l'avenir ! 

Cet événement va exercer une influence consi- 
iérable sur Tétat des esprits en France et à Tétran- 
çer. J'aurais bien à t'en dire sur ce point, mais je 
;uis tout entier à Témotion de savoir le Roi sain 
;t sauf. Qui peut souffrir plus que moi dans ces 
iffreux moments? 

Adieu, tout à toi de cœur et d'âme; il semble que 
orsqu'on est ainsi remué, on aime encore plus ceux 
|ui nous sont chers. Présente mes hommages et 
nés amitiés à ton excellent mari, et embrasse lesen- 
ants pour moi. Puissent-ils avoir moins d'épreuves 
jue nous ! 

F. 0. 



ex 

a la duchesse de talleyrand 
(née princesse de courlande) 

Saint-Omer, 3 novembre 1840. 

Chaque jour, en me révélant davan- 
tage la vanité de bien des illusions, m'attache plus 
vivement à ce que je sais être sûr, réel et éprouvé ; 

17 



290 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

chaque jour aussi, en soumettant à de nouvelles 
épreuves une vie aussi agitée que la mienne, donne 
plus de valeur aux seules compensations que (en 
dehors de l'estime de moi, de mon bonheur domes- 
tique et du triomphe de mes croyances) je puisse 
espérer à Tamertume de ma carrière. 

Depuis quelque temps, les chagrins ne m'ont 
point laissé de repos. Les angoisses sans cesse 
renaissantes et de tous les instants que commandent 
la fureur des partis contre le Roi, la santé bien 
compromise de mon enfant et la situation politique 
de mon pays, ne m'ont pas quitté un seul instant. 
Profondément atteint dans mes affections privées et 
dans mes convictions politiques, menacé dans la 
source de mon bonheur intérieur, froissé dans mes 
sentiments pour ma patrie, j'ai eu de mauvais jours 
à passer, et l'avenir, môme le plus prochain, ne me 
semble pas devoir dissiper mes inquiétudes. Mais la 
conscience d'avoir rempli tous mes devoirs et la 
volonté de continuer à les remplir tous, en plaçant 
en première ligne ceux que j'ai à l'égard du Roi, 
seront pour moi une consolation réelle. 

Je vous demanderais pardon, madame, de vous 
parler avec cet abandon, si je ne m'y sentais auto- 
risé par votre bienveillante amitié. ....... 



30 DÉCEMBRE 1840. 291 



CXI 



A LA REINE DES BELGES 

Tuileries, 2 heures, 9 novembre 1840. 

Je ne t'écris qu'un mot, ma chère Louise, pour 
te dire qu'Hélène vient d'accoucher heureusement 
d'un fils qui a été nommé Robert-Philippe-Louis- 
Eugène-Ferdinand d'Orléans, duc de Chartres. 

On est heureux d'avoir passé ces crises, et je ne 
puis dire à quel point je me sens soulagé. Hélène 
n'est pas mal. Tu sais ce que c'est en ce moment. 

Je t'embrasse de tout mon cœur. 

F. 0. 



CXII 

AU COMTE BRESSON 

Tuileries, 30 décembre 1840. 

En faisant mon examen de conscience à la fin de 
l'année, mon cher comte, je me reproche de n'avoir 
pas répondu à la lettre que vous m*avez écrite à 



292 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

l'occasion de la naissance de mon second fils. C'est 
un remords que je ne veux pas conserver en 1841, 
et je me hâte de profiter (pour vous remercier de 
tout mon cœur) du peu qu'il nous reste encore à 
parcourir de cette triste année 1840, dont les pro- 
fondes amertumes ont été du moins adoucies, pour 
moi, par un nouvel accroissement de bonheur do- 
mestique. Vous savez combien je compte sur la 
part que vous prenez à tout ce qui me touche, et 
la duchesse d'Orléans, qui sait que je vous écris, me 
charge d'un souvenir pour vous. Sa santé est tou- 
jours chancelante; cependant elle supporte Thiver 
mieux que je n'osais l'espérer, et mes fréquentes 
absences de Paris, mes séjours prolongés à Saint- 
Omer ont du moins l'avantage de lui fournir un 
prétexte pour se soustraire aux fatigants devoirs et 
aux très pénibles plaisirs de cette saison. 

Je ne reviendrai me fixer à Paris que vers le 
1" de mai, où, pour la fête du Roi, le Comte de 
Paris sera baptisé à Notre-Dame, en même temps 
que les corps de nouvelle formation recevront leurs 
drapeaux de la main du Roi. A cette époque, la 
politique vous permettra-t-elle de venir passer quel- 
que temps auprès de nous? Vous savez le plaisir 
avec lequel vous serez toujours reçu dans un heu- 
reux et paisible intérieur où il est souvent question 
de vous et où votre nom n'est prononcé qu'avec 
satisfaction et amitié. 

Adieu, mon cher comte, pensez souvent à nous. 



4 AOUT 1841. 293 

comme nous pensons à vous à travers tous les inci- 
dents de notre vie agitée et croyez à la nouvelle 
assurance de mes sentiments d'amitié. 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



CXIII 



À LA COMTESSE LALAING d'aUDENARDE 



Tuileries, 4 août 1841. 

Non certes, ce n'est ni de l'indifférence, ni de l'ou- 
bli, ni une distraction, c'est tout simplement un 
vilain défaut dont je suis bien loin de me corriger, 
la paresse pour écrire, et qui fait de moi un fort 
mauvais correspondant. N'allez pas conclure de cela 
que je suis un mauvais ami. Mon cœur qui n'est 
pas si inerte que ma plume, me dit le contraire, et, 
si je n'écris point, du moins je pense bien souvent 
à Châlons*, et surtout au moment où ce triste exil 
ne sera plus pour vous qu'un souvenir et où nous 
en causerons ensemble à Paris, au coin de votre 

1. Le comte Lalaing d'Audenarde commandait comme lieute- 
nant général la 2" division militaire, à Châlons. 



294 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS*. 

feu, comme d'une de ces épreuves dont la mémoire 
rend le présent moins lourd. 

Vous me parlez de la solitude de Châlons : je vous 
Tenvie, car là du moins on est Tabri des gens que 
l'on ne veut point voir; et dans ce Paris fort vide 
pour moi maintenant, il n'est guère que des fâcheux. 
Je pars demain pour Eu avec la duchesse d'Orléans ; 
mon fils aîné se met en route aujourd'hui, le cadet 
reste à Paris. Ma petite famille va se trouver divisée, 
ce dont la duchesse d'Orléans ne prend pas facile- 
ment son parti. Quant à moi, il me sufQt d'avoir 
près de moi tous les jours celle qui tous les jours 
m'est plus chère et à qui je dois tant! 

Quand j'écris le nom de Châlons, malgré moi je 
plonge dans le passé et je vois quel chemin les 
choses, les hommes, le temps et mes sentiments ont 
parcouru depuis que, dans cette ville, mon bonheur 
intérieur, le plus grand de tous, celui qui compense 
l'absence des autres et qui ne dépend de personne, 
s'est décidé. Quand je m'y reporte je ne reconnais 
plus l'homme pour qui, il y a quatre ans et demi, 
à Châlons, tout était incertain et obscur. Aujourd'hui 
je sais à quoi m'en tenir sur ce qui m'est acquis de 
bien-être et de satisfaction, et je fais du reste la 
la part du feu. 

Elle est grande, car elle comprend ma carrière, 
l'avenir de mes enfants et douze heures sur vingt- 
quatre tous les jours. Mais la lutte ennoblit tout, 
même ce qui est fort sale, et, avec une ferme et 



4 AOUT 1841. 295 

persévérante résolution et la volonté de ne jamais 
s'irriter, quoi qu'il advienne, on va bien loin et bien 
longtemps. 

Je ne sais pas combien de jours nous resterons au 
château d'Eu ; cela dépend, comme tous nos projets, 
d'une foule de circonstances dont nous devons 
attendre avec patience la solution. Un projet de traité 
d'union de douanes avec la Belgique et une visite à 
Eu du roi des Belges pour traiter cette très épi- 
neuse, très incertaine et très ominous affaire, sont 
les incidents qui décideront le plus probablement 
l'époque de notre retour. A moins que quelque 
nouvelle levée de boucliers des Toulousains ou 
quelque acte d'héroïsme des fonctionnaires si prompts 
à sacrifier... leur gouvernement et leurs devoirs 
(autrefois on disait : leur vie et leur place) ne nous 
rappellent plutôt. Mais je n'y crois pas; si mal finie 
que soit cette affaire, je la crois terminée pour le 
moment, les parodies ne durant pas longtemps, et 
je crois que cette burlesque contrefaçon de capitale 
et des barricades touche à sa fin *. 

J'ai vu le général Durocheret qui part pour 
Châlons. Si le camp qu'il va y commander et dont 

1. Le gouvernement ayant, en vue d'arriver à une répartition 
plus équitable de Timpôt, prescrit un nouveau recensement des 
personnes et des matières imposables, cette mesure souleva de 
nombreux conflits entre Tadministration centrale et les muni- 
cipalités. A Toulouse, en juillet 1841, l'agitation tourna en sédi- 
tion, et les autorités capitulèrent devant l'émeute. Le gouver- 
nement dut révoquer les fonctionnaires défaillants. 



296 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

la conception me paraît étrange avait été plus con- 
sidérable, j'aurais avec bien de Tardeur saisi une 
occasion et un prétexte d'aller vous voir. Mais cette 
réunion de troupes me paraît microscopique, et Ton 
ne s'expliquerait pas ma visite dans un camp qui 
ne fera rien, qui ne peut rien faire et où il n'y a rien 
à donner, surtout que des plaintes à recueillir. 

Vous savez sans doute que le général Durocheret 
est le filleul du Roi, fort bien vu de lui et, dit-on, 
l'un des mieux placés pour être prochainement lieu- 
tenant p;énéral, ce dont il est passablement pressé; 
il sait très bien son métier et peut être utile dans 
les armées. 

La nouvelle du jour est que M. Guizot ajourne 
toute nomination diplomatique jusqu'après la for- 
mation du nouveau ministère anglais, c'est4i-dire à 
deux mois ! Jugez du désappointement de tous les 
intéressés, grands et petits, obligés de ronger leur 
frein encore si longtemps et de vivre en suspens 
pendant soixante et quelques jours! J'en connais 
qui ont trouvé le moyen de maigrir encore quand 
ils ont connu la nouvelle. 

Mais, à mon sens, le plus malheureux doit être le 
ministre qui s'est gratuitement infligé deux mois de 
plus d'obsessions, réclamations, sollicitations, in- 
trigues, etc., au lieu de prendre bravement son 
parti et d'avoir recours à la grande recette de 
Louis XIV (toujours de plus en plus vraie), et de 
faire quelques ingrats et beaucoup de mécontents. 



4 AOUT 1841. 297 

Puisse tout ce gâchis vous paraître moins laid, vu de 
Châlons que d*ici où nous pataugeons au beau 
milieu ! La province n'eût-elle que ce privilège-là, 
il compenserait bien des avantages de la capitale! 
Je m'arrête: d'abord parce qu'il est peu charitable 
d'abuser de votre amitié en ne mettant que des 
images sombres sous vos yeux déjà attristés ; ensuite 
parce que je ne veux plus que vous me compariez à 
ces ennuyeuses mécaniques qu'on ne peut pas mettre 
en train et puis qu'on ne peut plus faire finir, quand 
une fois elles sont lancées. Donnez-moi, je vous le 
demande, fréquemment de vos nouvelles ; mon cœur 
est bien souvent auprès de vous, et ce sont de mauvais 
jours pour moi que ceux où mon amie la plus sûre 
et la plus vraie est éloignée de moi et pour une cause 
si triste. J'espère que votre mère se trouve bien 
maintenant de l'air de la Champagne, et que le mou- 
vement forcé de l'inspection aura distrait M. d'Aude- 
narde de son affligeant état de santé. 

Il faut encore que je vous dise que mon frère 
Aumalc, à peu près guéri, est arrivé à Marseille, où 
la vue du beau et brave régiment qu'il a commandé 
devant l'ennemi et qu'il ramène à Paris a produit 
une grande sensation sur les populations toujours 
impressionnées par le spectacle des troupes qui ont 
glorieusement lutté contre l'ennemi et contre la mi- 
sère. Il revient à cheval, à travers la France, jusqu'ici, 
à la tête de ce régiment vraiment remarquable qui, 
pendant six années, a vaillamment combattu eu 

17. 



298 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

Afrique, et qui y laisse, avec le souvenir et 
l'exemple de ce qu'il a fait; les sépultures de deiix 
mille officiers ou soldats ! Ce sera un souvenir pour 
toute la vie de mon frère que ce retour triomphal 
dont je jouis bien profondément. 

Adieu. Je vous ai parié plus de moi que de vous; 
mais vous le voulez ainsi, et vous savez combien il 
m'est doux de confier à votre amitié éprouvée tout ce 
qui me touche. Adieu encore une fois, donnez-moi 
de vos nouvelles, et ne me punissez pas par où j'ai 
péché. Soyez généreuse, et n'infligez pas la peine 
du talion à un très mauvais et très paresseux cor- 
respondant, qui veut toujours être un très fidèle et 
très dévoué ami pour la vie. 

F. o. 



CXIV 



A LA REINE DES BELGES 



Saint-Cloud, 7 novembre 1841. 



Notre intérieur va toujours de même, et il n'y 
aura rien de nouveau jusqu'aux Chambres, quoique 
le radoucissement subit et l'eflEacement des journaux 



7 NOVEMBRE 1841, 299 

hostiles me fasse craindre qu'il ne se brasse dans 
l'ombre quelque coup fourré dont ils espèrent mer- 
veille. Ce que Ton sait et ce que Ton voit est déjà 
suffisant pour donner à réfléchir. 

Quoique l'intérieur dût être la seule préoccupation 
de tout le monde, jusqu'à ce qu'il soit remis en ordre, 
le ton est d'en faire très peu d'état et d'être tout 
feu et flamme sur les affaires d'Espagne. Les fu- 
rieux de modération rêvent une campagne contre 
Espartero. On s'attendait aux premières ouvertures 
qui m'ont été faites, à me voir donner en plein 
collier dans cette affaire où l'on a besoin de moi, 
et l'on a été fort désappointé de me trouver con- 
traire à toute guerre en Espagne. On comptait 
sur mon goût des aventures, mais je n'aime que 
les aventures amusantes et qui tournent bien, et je 
ne me soucie pas de celles au bout desquelles il n'y 
a, dans tous les cas, que des pertes à éprouver et 
peut-être des regrets. 

D'ailleurs, je suis certain que l'on déchantera, et 
je ne veux pas suivre ceux qui se ménagent d'inu- 
tiles reculades en s'avançant au delà de ce que leur 
courage, ou leurs alliés, ou leurs électeurs leur per- 
mettront de soutenir... Il n'y aurait dans une que- 
relle avec le gouvernement espagnol que du gâchis 
très cher, très dangereux pour l'état des partis en 
France, très stérile pour la France, très fécond pour 
nos adversaires à qui Vétranger, le Français, ser- 
virait de point de ralliement négatif, et en tout cela. 



300 LETTRES DU DUC D'ORLÉANS. 

un gouvernement à Paris qui n aurait pas Ténergie 
d'aller jusqu'au bout tête baissée, sans regarder 
derrière soi, et qui se retirerait honteusement d'une 
entreprise étourdiment commencée. 

Mais tous ces propos pourfendeurs tomberont 
bientôt ; je m'en réjouis pour mon pays, car il n'y 
a rien de bon à faire en Espagne. Cependant si 
jamais le malheur veut qu'une collision ait lieu sur 
les Pyrénées, je veux en être, quelle que soit mon 
opinion sur les inconvénients de la chose, parce 
que le sentiment du bien et du mal est tellement 
éteint maintenant qu'au bout de quelque temps on 
oublie pourquoi vous avez tiré l'épée, et il en reste 
que vous avez été à votre poste de danger. L'extrême 
gauche ne préfére-t-elle pas aujourd'hui les mili- 
tau'cs qui ont fait la campagne de 18:23 à ceux qui, 
])ar opinion politique, sont restés au coin de leur 
fuu? Mais je crois que je puis empêcher the whole 
concern, car lorsque je suis dans la position où je 
me trouve sur cette affaire, je suis très fort et on le 
sent bien. 

F. 0. 



9 MAI 1842. 301 



cxv 



Tuileries, 2 janvier 1842*. 



Les années, qui se suivent et dont le poids se fait 
sentir pour tous, mais plus particulièrement pour 
ceux qui vivent beaucoup, les années sont autant 
de couches qui se superposent sur les sentiments 
vrais, les fortifient et les consolident; tandis qu'elles 
écrasent tout ce qui est factice et léger. On se trouve 
donc encore plus sûr de ses affections ou de ses 
haines, quand un an de plus leur a servi d*épreuves, 
et l'on a plus le droit d'y compter et d'en parler. 



CXVI 

AU GÉNÉRAL ACHARD, A METZ 

Tuileries, 9 mai 1842. 

Le ministre n'ayant pas cru possible cette année, 
mon cher général, de distraire de leur commande- 
ment les lieutenants généraux commandant les divi- 

1. Destinatjire inconnu. 



302 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

sions territoriales pour leur confier des fonctions tem- 
poraires dans le corps qui doit opérer sur la Marne, 
j'ai éprouvé le regret de ne pas vous voir compris 
dans l'organisation de ce corps où votre expérience, 
votre vigueur et vos talents eussent été si utiles. Mais 
•les raisons qui m'ont été alléguées pour n'éloigner 
aucun lieutenant général de son poste m'ont paru 
concluantes et j'ai dû les adopter. Je vous les dirai 
verbalement lorsque j'aurai le plaisir de vous voira 
Metz dans le courant de juillet pour une tournée 
d'inspection. 

D'ici là, mon cher général, recevez la nouvelle 
assurance de mes sentiujents d'estime et d'attache- 
ment . Si ceci eût été une affaire de guerre au heu 
d'un simulacre, je pense bien que vous savez que 
je n'eusse pas pris mon parti de votre absence. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 



CXVII 

A LA COMTESSE LALAIN6 d'aUDBNARDE 

Plombières, 6 juillet 1842. 

Je viens d'installer ici la duchesse d'Orléaus, et, 
avant de repartir pour Paris, je profite des premiers 
instants de repos que j'aie eus depuis le commence- 



6 JUILLET 1842. 303 

ment de mon voyage pour vous lemercier, d'abord, 
de votre bien bonne lettre d'adieu en quittant Paris, 
et puis ensuite pour vous donner de nos nouvelles. 

Je suis fort triste de laisser la duchesse d'Orléans 
seule, malade, au milieu d'inconnus, en dehors de 
toutes les routes et de tous les télégraphes, à cent 
lieues de moi. J'ai tâché de lui organiser toutes 
choses ici le moins mal possible, mais je sais que 
rien ne suppléera à mon absence, ni pour elle, ni 
surtout pour moi. Mais je ne puis interrompre plus 
longtemps l'inspection que je fais et que j'ai déjà 
retardée de six jours pour amener ici ma chère 
malade ! 

Nous nous rejoindrons h Lunéville le 23 de ce 
mois, lorsqu'elle interrompra par un petit voyage en 
Alsace la cure d'eau qui doit être divisée en deux 
saisons. J'espère auparavant vous avoir revue à 
Châlons. J'y suis passé l'avant-veille de votre retour 
et en revenant cette fois à Paris je me serais détourné 
pour aller vous serrer la main, si je n avais pas sé- 
journé ici à Plombières un jour de plus, ce qui 
m'oblige à aller droit à Paris afin d'y arriver avant 
les élections, pendant lesquelles on ne veut pas, et 
avec raison, que je sois en route. Mais je compte que 
le 19, en allant en Lorraine, j'irai vous voir, et, lais- 
sez-moi vous le dire sans phrases, ce sera un grand 
et véritable plaisir pour moi. 

Dites-moi si ce jour-là vous convient. Je dois le 
croire, car malheureusement la triste monotonie des 



304 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

journées de Châlons ne fournit ni prétexte, ni cause 
d'occupation ou d'empêchement d'aucun genre. 

J'ai encore pensé à vous tout à l'heure en rencon* 
irant madame de N*** que je ne savais pas être arrivée 
ici. Nous nous promenions à pied le long de je ne 
sais quelle vallée où il y avait un pavillon lorsque 
nous voyons de loin une robe rose toute pimpante 
avec un mantelet des plus coquets. La dame était 
seule, assise sur un banc, au centre d'un bosquet ; 
à dix pas les lorgnons se braquent de part et d'autre, 
et tombent aussitôt brusquement dès que la recon- 
naissance est faite. On se donne ensuite un maintien: 
madame de N*** se lève sur pied, marche trois pas, fait 
front et exécute une de ces belles révérences comme 
on n'en voit plus. Le salut est rendu et chacun s'en 
va, le plus vite qu'il peut, en sens inverse. Madame de 
]\*** est seule ici en fait de personne de la société ; 
tout le flot n'arrivera qu'après les élections. J'espère 
qu'il n'envahira pas la duchesse d'Orléans qui a bien 
besoin de repos. 

Vous voyez que je vous parle de nous, parce que 
je sais que votre cœur est avec nous, comme le mien 
vous suit, vous suivra et vous aimera toujours. Je 
finis mon griffonnage, et garde les cancans pour le 
moment où je vous re verrai. 

F, o. 



7 JUILLET 1842. 305 



CXVIII 

AU COMTE BRESSON 

Saint-Dizier, 7 juUlet 1842. 

Au milieu du tourbillon dans lequel je vis, mon 
cher comte, depuis que j'ai commencé mon inspec- 
tion, je n'ai que le temps de vous écrire une 
ligne, en courant, sur une table d'auberge, pendant 
une courte halte. 

Ce n'est qu'avant-hier à Plombières, où j'ai été 
installer la duchesse d'Orléans, que j'ai reçu votre 
bonne et intéressante lettre. Avant de l'avoir reçue, 
j'avais chargé votre cousin de quelques messages 
pour vous. Je vous répondrai en détail plus tard. 
D'ici là, mon cher comte, recevez tous mes remer- 
ciements et l'assurance de tous les sentiments 
d'amitié que vous me connaissez pour vous et 
avec lesquels je suis 

Votre affectionné, 

FERDINAND-PHILIPPE d'ORLÉANS. 

Veuillez présenter mes hommages à madame 
Bresson. 



306 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 



CXIX 



AU COMTE BllESSON 



Tuileries, 12 juillet 1842. 

C'est à Paris où je suis venu passer quarante- 
huit heures avant d'aller à Saint -Orner que je reçois, 
mon cher comte, votre lettre du 7, et j'y réponds 
à la hâte. 

Les manœuvres qui auront lieu cette année en 
Champagne commenceront le 25 août et finiront le 
10 septembre. L'armée partira des rives de la 
Seine autour de Troyes, où est mon quartier géné- 
ral, et s'arrêtera à Sainte-Menehould où le Roi la 
passera en revue. 11 y aura trente-deux bataillons, 
soixante-quatre escadrons, douze batteries, etc. ; en 
tout trente-six mille hommes. Cette opération ne 
peut avoir d'intérêt qu'autant qu'on la suivra 
dans son ensemble, car l'élément stratégique y tient 
autant de place que l'élément tactique. 

J'ai l'habitude de recevoir les officiers étrangers 
avec la politesse due à des frères dans le métier 
des armes. Si le major d'Olberg vient, je lui offri- 
rai un cheval passable, une bonne table et de 
mauvais logements, vu que nous parcourrons un 
pays pauvre; mais il aura mon cheval, ma table 



12 JUILLET 1842. 307 

et ma maison. Cela dit, je ne fais point d'invitation, 
mais lorsqu'on vient, je tâche de faire bon accueil. 
Voilà la réponse pour M. d*01berg et pour d'autres. 

J'ai vu à Luxembourg et à Metz un colonel 
Kaiser, du 39®, qui m'a paru un officier très remar- 
quable et que je regrette de n'avoir pu connaître 
davantage. Après le général de Halleben que 
j'aime beaucoup, c'est un des officiers étrangers 
pour lesquels je me sens le plus d'attrait. 

Excusez, mon cher comte, le décousu de cette 
lettre écrite au moment presque où je vais monter 
en voiture. Veuillez piésenter mes hommages à 
madame Bresson, et croyez à l'assurance de tous 
mes sentiments d'amitié. 

F. o. 



Vous apprendrez avec plaisir que la duchesse 
d'Orléans paraît se bien trouver des eaux de 
Plombières. 



TESTAMENT 



DU DUC D'ORLÉANS 1 



Si le devoir sacré que je vais remplir doit être le 
dernier acte d'une carrière sans éclat, mais sans 
tache, je suis certain que toute ma famille ne verra 
dans l'expression de mes derniers vœux qu'une 
manière de plus de lui témoigner l'affection et la 
reconnaissance dont je suis pénétré, en fournissant 
à tous les miens, lorsque je ne serai plus au milieu 
d'eux, le moyen de réaliser quelques-unes des pen- 
sées que j'aurai emportées avec moi. Mais avant 
d'indiquer ces vœux que je ne consigne peut-être 
pas ici sous la forme légale, sachant qu'entre nous 
cette précaution est inutile, j'éprouve le besoin de 



1 . Quoique cette pièce date du 9 avril 1840 (plus de deux 
ans avant la mort du duc d'Orléans) son caractère spécial Ta 
l'ait placer à la fin du volume. Une copie, distraite en 1848, 
a déjà été imprimée à cette époque et reproduite depuis lors 
dans diverses publications* 



310 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

faire agréer ma respectueuse reconnaissance au Roi 
qui a toujours été si bon pour moi, à la Rdne 
à qui je dois tant, et à ma tante, Madame Adélaïde, 
qui m'a toujours traité comme un fils. 

Quoique je sois certain que toute ma famille, dont 
je connais l'union indissoluble, fera pour moi ce que 
j'aurais fait en pareil cas pour chacun de ses 
membres, et se regardera comme associée inti- 
mement à toute mon affection pour ma chère 
Hélène, cependant j'ose croire qu'en recommandant 
de nouveau au Roi, à la Reine, à mon frère Nemours, 
à ma tante et à tous mes frères et sœurs, celle qui 
m'a rendu si heureux, j'établirai encore un lien de 
plus entre elle et une famille dont je me flatte 
qu'elle partagera en tous points les destinées. 

J'ai la confiance que, lors même que ses devoirs 
vis-à-vis des enfants que je lui aurais laissés ne 
l'enchaîneraient plus au sort de notre famille, le 
souvenir de celui qui l'a aimée plus que tout au 
monde l'associerait à toutes les chances diverses de 
notre avenir et de la cause que nous servons. -* 
Hélène connaît mes idées ardentes et absolues à cet 
égard, et sait ce que j'aurais à soufifrir de la sa- 
voir dans un autre camp que celui où sont mes 
sympathies et où furent mes devoirs* 

C'est cette confiance si pleinement justifiée jus- 
qu'à présent par le noble caractère, l'esprit élevé 



TESTAMENT DU DUC d'oRLÉANS. 311 

et la faculté de dévouement d'Hélène, qui me fait 
désirer qu'elle demeure, sans contestation, exclu- 
sivement chargée de l'éducation de nos enfants. 

Mais je me hâte d'ajouter que si, par malheur, 
l'autorité du Roi ne pouvait veiller sur mon fils 
jusqu'à sa majorité, Hélène devrait empêcher que 
son nom fût prononcé pour la régence, et dé- 
savouer hautement toute tentative qui se couvri- 
rait de ce dangereux prétexte pour enlever la 
régence à mon frère Nemours, ou à son défaut à 
l'aîné de mes frères. En laissant, comme c'est son 
devoir et son intérêt, tous les soins du gouverne- 
ment à des mains viriles et habituées à manier 
l'épée, Hélène se dévouerait tout entière à l'édu- 
cation de nos enfants, comme elle s'est dévouée à 
moi. 

C'est une grande et difficile tâche que de pré- 
parer le Comte de Paris à la destinée qui l'attend, 
car personne ne peut savoir dès à présent ce que 
sera cet enfant, lorsqu'il s'agira de reconstruire sur 
de nouvelles bases une société qui ne repose aujour- 
d'hui que sur les débris mal assortis et chaque jour 
mutilés de ses organisations précédentes. Mais que 
le Comte de Paris soit un de ces instruments brisés 
avant qu'ils n'aient servi, ou qu'il devienne l'un 
des ouvriers de cette régénération sociale qu'on 
n'entrevoit encore que de bien loin à travers de 



312 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

grands obstacles et peut-être des .flots de sang; 
qu'il soit roi ou qu'il demeure défenseur obscur 
et méconnu d'une cause à laquelle nous appartenons 
tous, il faut qu'il soit avant tout un homme de 
son temps et de sa nation : qu'il soit catholique et 
serviteur passionné, exclusif de la France et de 
la Révolution. 

Je suis certain que, tout en restant personnellement 
fidèle à ses convictions religieuses, Hélène élèvera 
scrupuleusement nos enfants dans la religion de 
leurs pères, dans cette religion catholique qui fut 
de tout temps celle que la France a professée et 
défendue, et dont le principe est si parfaitement 
d'accord avec les idées sociales nouvelles au 
triomphe desquelles mon fils doit se consacrer. 

Sans vouloir ni pouvoir tracer d'avance un plan 
d'éducation pour mon fils, j'indiquerai ici quelques 
points principaux dans la route qu'il suivra. 

Je tiens à ce qu'il commence de bonne heure 
l'étude des langues étrangères; plus tard celle de 
l'histoire, qu'il faudra lui faire scrupuleusement appro- 
fondir. Les talents d'agrément ne devront Toccuper 
que très accessoirement, surtout pendant qu'il parta- 
gera l'éducation publique de ses contemporains. — 
J'espère que d'ici là une réforme sérieuse de l'en- 
seignement universitaire l'aura mis plus en harmo- 
nie avec les besoins de la société; mais, quoi qu'il 



TESTAMENT DU DUC d'ORLÉANS. 313 

en soit, je demande formellement que mon fils soit 
soumis à cette épreuve de Tinstruction publique 
qui peut seule, dans un siècle où il n'y a d'autre 
hiérarchie possible que celle de l'intelligence et 
de l'énergie, assurer en lui le développement com- 
plet de ces deux facultés. Je désire même, sans vou- 
loir faire entrer mon fils à l'École polytechnique, 
qu'il subisse l'examen public d'admission à cette 
école. 

Lorsqu'il commencera sa carrière et ses travaux 
militaires, que ses premiers services soient dans 
l'infanterie, dans cette arme nationale des Français 
depuis tant de siècles, et dans les rangs de laquelle 
le peuple tout entier devra entrer le jour où l'on 
tentera d'exécuter contre la France, contre ses idées 
et sa dynastie, la sentence depuis longtemps rendue 
contre ces illustres contumaces. 

Mais ce que je recommande surtout à ma chère 
Hélène, ce pourquoi j'ose compter aussi beaucoup 
sur la Reine, c'est la direction morale à donner à 
l'éducation de mon fils; ce sont les impressions 
qu'il ne trouvera ni dans les livres, ni dans les 
leçons de ses maîtres, et qu'on ne saurait lui 
donner de trop bonne heure. — Hélène sait que 
ma foi politique m'est encore plus chère que mon 
drapeau religieux, mes convictions étant après 
mes affections ce que j'ai de plus précieux au 

J8 



314 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

monde; je tiens à les léguer à mon fils, non par le 
sot orgueil de me croire infaillible, mais par un 
sentiment profond et raisonné de fidélité. 

C*est d'ailleurs le seul héritage que je puisse 
laisser à mon fils, n'ayant à lui transmettre ni for- 
tune, ni un nom que je me suis fait, ni une épée 
dont je me suis servi. Mais je lui léguerai mieux 
que cela; je lui laisserai ce qui doit le plus tenter 
une âme élevée : de grands devoirs k remplir, et 
d'immenses obstacles à surmonter pour les accom- 
plir. — En lui léguant la défense d'un pays et d'un 
principe menacés, je dois lui léguer en même temps 
ma foi dans leur bon droit et leur triomphe final. 
— Que ces pensées et ce dévouement morts en moi 
sans avoir été appliqués, germent dans le cœur de 
mon fils; que, dans son affection pour la France, 
à laquelle il doit tout, il sache être toujours son 
complice et jamais son gardien ; qu'il ne pense à 
ses aïeux que pour sentir combien la grandeur de 
sa race ajoute encore à l'étendue de ses devoirs; 
qu'il apprenne qu'il n'est de la première famille du 
monde que pour être fier et digne de tenir un jour 
dans ses mains les destinées de la cause la plus 
belle qui, depuis le christianisme, ait été plaidée 
devant le genre humain ; qu'il soit l'apôtre de cette 
cause et au besoin son martyr. 

Voilà ce qu'Hélène répétera à mon second fils, 



TESTAMENT DU DUC d'ORLÉANS. 315 

si c'est un fils auquel elle doit bientôt donner le 
jour^ S'il en est ainsi, sans exprimer ici un vœu 
arrêté, je dois dire que j'ai quelquefois songé à 
donner à cet enfant les noms de Robert-Philippe 
et à prier le roi de lui accorder le titre de Prince 
d'Alger. Si, au contraire; je devenais père d'une fille, 
je désire qu'elle porte les noms de Marie-Amélie- 
Auguste-Hélène, et que le jour de sa naissance, 
elle reçoive le livre d'heures que j'ai fait faire et au- 
quel il n'y aurait qu'à ajouter ses armes dans les 
écussons. 

J'arrive maintenant à la disposition de ce qui 
m'appartient. Je n'ai ni dettes, ni économies, ne 
possédant que ma dotation qui est viagère. Je n'ai 
point de fortune à laisser à mes enfants . Les seules 
valeurs dont je puisse disposer sont des objets mobi- 
liers ; je laisserai tous mes tableaux, armes et objets 
d'art au Comte de Paris, sauf les exceptions indi- 
quées dans cet écrit. Si, après avoir liquidé mes 
comptes, il se trouvait quelque boni dans ma caisse, 
je désire que cette somme, quelle qu'elle soit, soit 
employée à acheter une rente à Hélène ; je sais qu'elle 
me tiendra compte, non de la valeur, mais de l'in- 
tention. S'il devenait nécessaire de vendre une partie 
de mes chevaux ou de mes voitures, le produit de 

1. Le duc de Chartres. 



316 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

cette vente serait également ajouté au capital que je 
voudrais laisser h ma chère Hélène. 

Quant au haras de Meudon, dont le Roi m'avait 
donné la jouissance, il serait désirable que cet éta- 
blissement vraiment beau et utile pût être conservé; 
et la meilleure manière me paraîtrait être que le 
Roi, en prenant la moyenne des dépenses des six 
dernières années, affectât une subvention annuelle 
à Tentretien du haras en en confiant la gestion à mon 
frère Nernours. R s'y entend fort bien, administre 
avec beaucoup d'ordre, et je lui conseillerais de garder 
comme directeur du haras M. de Cambis, qui a toutes 
les traditions et qui s'est occupé avec succès de cet 
établissement qu'il ne faut pas laisser périr. Comme 
j'y ai (ait de grandes dépenses, que j'ai renouvelé 
la presque totalité des chevaux, peut-être serait-il 
juste que la nouvelle administration payât à ma 
succession une somme pour la plus-value ; cette 
somme devrait, comme tout ce que j'aurais d'argent 
comptant, s'ajouter au capital que je voudrais laisser 
à Hélène. 

L'état de ma fortune ne me permettant point de 
faire des pensions aux personnes qui m'ont étt^ 
attachées, je ne saurais trop les recommander au 
Roi, à la Reine et à toute ma famille, pour que leur 
avenir ne souffre pas de mon absence d'au milieu 
d'elles. Je compte d'ailleurs qu'Hélène fera tout ce 



TESTAMENT DU DUC d'ORLÉANS. 317 

qui dépendra d'elle pour en conserver le plus pos- 
sible autour de mon fils ; il ne peut avoir d'amis 
plus éprouvés que les officiers qui m'ont été attachés 
et M. de Boismilon qui m'a élevé. Quoique je 
désire qu'un souvenir de moi soit donné à chacun 
d'eux, c'est-à-dire au général Baudrand, au général 
Marbot, au colonel Gérard, à MM. de Monguyon, de 
Chabaud-Latour, d'Elchingen, Bertin de Vaux, 
Munster % Pasquier, de Cambis, de Boismilon, je 
recommanderai cependant particulièrement à ma 
famille MM. de Chabaud-Latour et d'Elchingen 
comme étant (parmi les hommes auxquels j'ai de 
grandes obligations et auxquels* je tiens à 
exnrimer ici ma reconnaissance) ceux avec qui je 
suis le plus étroitement lié. Je ne puis du reste 
indiquer ce qu'il y a à faire pour chacun d'eux, 
mais je m'en rapporte entièrement au cœur 
de tous les miens pour récompenser les dévoue- 
ments dont chacun de nous a pu apprécier la sin- 
cérité et la constance. Je recommande aussi Holder 
ot Escoyer qui m'ont servi fidèlement en toute 
circonstance, et Holder surtout, avec un courageux 
attachement. 

Si je n'avais pas écrit aussi à la hâte cette note 
que je n'aurai pas le temps de recopier, j'aurais dû, 

1 . Mort en 18^0. 

18. 



318 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

avant de parler de qui que ce soit, dire que, n'osant 
rien laisser au Roi ni à la Reine, je les prie de choi- 
sir dans tout ce qui m'aura appartenu, sans excep- 
tion môme des objets auxquels j'aurais donné une 
autre destination, le souvenir de moi qui leur 
plaira le plus; je serai heureux qu'ils veuillent bien 
le garder. 

Quant à tous les autres membres de ma famille 
à qui j'éprouve le besoin de léguer un gage quel- 
conque de mon dévouement sans bornes pour eux, 
je charge Hélène de désigner dans ce qui m'aura 
appartenu, ce qui pourra convenir à chacun d'eux 
et je ne les nommerai ici que pour kur dire adieu 
du fond du cœur et leur répéter encore combien 
leur destinée m'est chère. 

Je commence par Nemours parce qu'il sera le 
chef de la jeune famille; je l'ai aimé encore plus 
qu'on aime un frère : c'est avec la confiance que 
m'inspire son loyal caractère que je le vois chargé 
d'un avenir aussi grand que celui qui s'ouvre de- 
vant lui, et je sais qu'il justifiera la devise : Uno 
avulso non déficit alter . — Je remercie encore ma 
tante de toutes ses bontés et de son afiEection pour 
moi, et je ne doute pas qu'elle ne les reporte sur 
Hélène et sur nos enfants. — Je dis adieu à ma 
sœur Louise, qui a toujours été une amie si tendre 
et si sûre pour moi, et je lègue à son fils Philippe, 



TESTAMENT DU DUC d'ORLÉANS. 319 

mon filleul, le petit monument que m'a sculpté 
Triquety ; — à ma sœur Clémentine, si digne d'être 
heureuse et qui retrouvera dans nos frères l'appui 
qu'elle eût eu en moi; — à mon frère Join ville, à 
qui je recommande de joindre de l'aplomb et 
de l'esprit de travail et de conduite aux nobles 
qualités qui me l'ont rendu si cher ; — à mon 
frère Aumale qui, s'il développe par des travaux 
sérieux et élevés tout ce dont il a le germe en lui, 
pourra rendre de bien grands services à la France; 

— à mon frère Montpensier qui doit aussi se 
« rendre utile » au service commun de la famille ; 

— à mon beau-frère le roi des Belges dont le conseil 
et l'amitié m'ont été précieux ; — à mon beau-frère 
le duc de Wurtemberg que j'aime pour le bonheur 
qu'il a donné à ma sœur Marie S et à cette occa- 
sion je dirai que je tiens à la continuation de 
la pension que je faisais à mon beau- frère et à 
mon neveu Philippe de Wurtemberg. — Je le de- 
mande à Hélène. — Je dis adieu à l'excellente 
grande-duchesse^ que j'aime beaucoup, et je laisse 
à Hélène le soin de. dire si j'ai répondu à la 

1 . Morte, comme on l'a vu plus haut, le î2 janvier 1839. 

2. La grande-duchesse de Mecklembourg qui avait élevé la 
duchesse d'Orléans, sa belle-fiUe, avec le dévouement et la 
tendresse d'une mère. 



320 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 

confiance qu'elle m'a témoignée en me donnant sa 
fille. 

Je demande à toute la famille, si la grande-du- 
chesse désirait s'établir en France auprès d'Hélène, 
de l'adopter comme une des nôtres. Si la princesse 
Victoire^ est au milieu de la famille, comme je le 
souhaite pour le bonheur de mon frère chéri, je 
lui dis aussi adieu, et je désire que le premier 
enfant de cette union (jue j'ai tant désirée reçoive 
d'Hélène une marque de l'affection que je lui aurais 
portée. 

Je recommande à tous mes frères et sœurs de 
tout se sacrifier mutuellement k la conservation de 
l'union étroite qui règne entre nous, et que j'aurais 
tant cherchée à maintenir. Que tout soit commun 
entre eux, bourse, genre de vie, plaisirs, peines, pen- 
sées et émotions de tout genre ; qu'ils ne soient que 
les différents membres d'un même corps animé par 
une seule âme ; que leur principe soit : « Tous pour 
un, un pour tous » ; et qu'ils ne songent plus désor- 
mais à moi que pour remplacer ce que la famillle 
aura perdu de force, en ajoutant à leur valeur indi- 
viduelle par leur travail et leur honorable conduite. 

Après les membres de ma famille que je viens de 
nommer, les personnes qui ont contribué au mariage 
qui a fait le bonheur de ma vie, sont celles à qui je 

1. La duchesse de Nemours. 



TESTAMENT DU DUC d'ORLÉANS. 321 

dois le plus. Je ne sais si j'ose prononcer ici le nom 
du roi S à qui je suis personnellement attaché; 
Hélène jugera ce qui sera convenable, mais je nom- 
merai MM. le prince de Wittgenstein, de Schilden, 
de Rantzau; mesdames de Bassewitz et Bontems; 
M. Thiers qui a entamé la négociation; le comte 
Bresson que je regarde comme un ami éclairé, le 
duc de Broglie qui a pris aussi part à cette affaire, 
et le comte Mole qui Ta conclue. Comme c'est lui 
qui m'a marié ; qui a reçu mon fils aîné à sa nais- 
sance; comme il a rattaché à mon mariage le grand 
acte de l'amnistie, ce premier pas vers la fusion de 
tous les Français par l'oubli du passé et un intérêt 
commun dans l'avenir, je veux lui léguer un témoi- 
gnage spécial de mes sentiments et je le prie d'ac- 
cepter les deux tableaux de Mignon, de mon ami 
M. Scheffer, qui sont parmi ceux de ma galerie que 
j'aime le mieux. 

Je désire qu'Hélène donne un souvenir de moi à 
M. Scheffer, au général Aupick, à MM. Guilhem, 
Leroy, Bocher, à M. et madame de Flahault, au duc 
de Coigny, à M. Asseline qui m'a rendu de grands 
et réels services et qui sera utile à mon fils, et à 
madame d'Audenarde qui, depuis onze ans, a été 
pour moi une amie vraie, et qui m'a toujours donné 

1. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume lU, Il mourutau mois 
de juin 1840. 



322 LETTRES DU DUC d'oRLÉANS. 

les meilleurs conseils. Si, dans cet écrit rédigé à la 
hâte, j'oubliais quelques personnes auxquelles j'eusse 
voulu laisser un souvenir, Hélène, qui connaît 
toutes mes relations d'amitié, suppléerait à cette 
omission. Je serais bien aise que le maréchal Soult, 
qui a toujours été si bien pour moi, et que les 
maréchaux Gérard, Clauzel et Valée, sous les 
ordres desquels j'ai eu l'honneur de servir, vou- 
lussent bien accepter un souvenir de moi. Je dé- 
sire que toutes les notes et les mémoires que j'ai 
rédigés soient, autant que possible, brûlés et 
détruits. 

Enfin, puisqu'il faut arriver à dire un mot de 
moi, je désire que mon enterrement ait lieu sans 
pompe : j'ai évité pendant ma vie, autant que je 
l'ai pu, les comédies, et je ne voudrais ni ennuyer 
le monde après ma mort, ni surtout faire servir 
mon cadavre à une mascarade posthume dont le 
seul résultat serait de faire bâiller les indifférents 
et amuser les oisifs. Mes vrais amis sauront bien où 
me trouver. 

La dernière ligne de cet écrit sera pour demander 
pardon aux personnes que j'aurais pu offenser, et 
pour dire encore adieu à ma famille à laquelle je 
lègue mon esprit d'union, trésor précieux qui les 
mènera loin s'ils savent s'en servir, pour expri- 
mer mes vœux ardents pour le triomphe de Ja 



TESTAMENT DU DUC d'ORLÉANS. 323 

cause française dans le monde, et mon dernier 
mot sera pour mes enfants et pour ma chère 
Hélène. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oIILÉANS. 
Toulon (Var), le neuf avril mil huit cent quarante. 



J'ai omis, dans la précipitation avec laquelle j'ai 
rédigé, à Toulon, ma note du 9 avril 1840, d'y 
indiquer que je désirais laisser un souvenir aux 
duchesses de Massa et de Talleyrand, à M. Guérard, 
et un objet d'art ou une arme à mon filleul, le fils 
de lady Seymour. 

FERDINAND-PHILIPPE d'oRLÉANS. 

Alger, le treize avril mil huit cent quarante 



3 

il 

à t 

> 



' J . 



TABLE 



Préface i 

Avant-propos ix 

1825. 

I. — A Alfred de Musset Juillet .... 1 

1826. 

II. — A Alfred de Musset 8 juin ... 2 

m. — A M. Ferdinand Leroy 13 juillet. . . 5 

IV. — A Afred de Musset 14 septembre. 7 

1828. 

V. — A madame Graham 27 juin. ... 10 

VI. — A M. Ferdinand Leroy 2 septembre. 11 

1829. 

VII. — A Madame Adélaïde 30 août ... 12 

VIII. — Au colonel Marbot 17 septembre. 13 

19 



TABLE. 327 

XXXVl. — A la même décembre . 90 

XXXVn. — A la même 8 décembre . 92 

XXXVIII. — Au comte Alexis de Saint-Priest . 16 décembre. 106 

XXXIX. — A la Reine 25 décembre . 107 

1833. 

XL, — Au maréchal Soult .17 juillet. . . 117 

XLI. — A Madame Adélaïde 28 août ... 119 

XLII. — Au comte Alexis de Saint-Priest . 15 septembre. 121 

1834. 

XLin. — A la Reine de Belges 21 avril ... 123 

XLIV. — A la même 18 mai. ... 130 

XLV. — A la même 131 

XLVI. — Au comte Alexis de Saint-Priest . 24 mai. ... 132 

XL VII. — A la Reine des Belges 2 juin. ... 136 

XLVIII. — Au maréchal Soult 18 août ... 137 

XLIX. — Au même 10 septembre. 139 

L. — Au même 26 novembre . 141 



1835. 

LI. — A la Reine des Belges 17 mars . 

LU. — A la même 29 mai. . 

LUI. — A Madame Adélaïde Juin. . . 

UV. — A la Reine des Belges 28 juillet. 

LV. — A la duchesse de Talleyrand (née 

princesse de Courlande) ... 28 juillet. 

LVI. — A la Reine des Belges Août. . . 

LVIl. — A la duchesse de Talleyrand (née 

princesse de Courlande) ... 25 août . 

LVIII. — Au prince de Joinville Novembre 

LIX. — A Madame Adélaïde. ...... 15 novembre 

LX. — A la comtesse Lalaing d'Audenaixle 19 décembre 



147 
148 
150 
153 

152 
157 

163 
164 
168 
169 



328 LETTRES DU DUC d'ORLÉANS. 



1836. 

LXI. — Au comte Alexis de Saint-Priest . 18 mars ... 172 

LXII. — Au maréchal Soult 29 avril ... 176 

LXllI. — A Madame Adélaïde 28 juin ... 177 

LXIV. — A la duchesse de Talleyrand (née 

princesse de Gourlande) . . . Juillet. ... 178 

LXV. — Au général Schramm 8 septembre . 180 

LXVI. — Au même 21 septembre. 181 

1837. 

LXVII. — A Alfred de Musset 1" janvier . . 182 

LXVlll. — A la Reine des Belges 2 mars ... 183 

LXIX. — A un destinataire inconnu .... 2 juin. ... 184 

LXX. — A M. de Chabaud-Latour 31 juillet. . . 185 

LXXl. — Au comte de Saint- Aulaire. ... 12 août ... 187 

LXXII. — A M. de Chabaud-Latoui 22 août ... 190 

LXXIli. — A la Reine des Belges 24 août ... 196 

LXXIV. — Au général Damrémont 31 août ... 198 

LXXV. — Au Roi 31 août ... 206 



1838. 

LXXV 1. — A M. Achille GuUhem 26 janvier . . 208 

LXXVII. — A la Reine des Belges 24 août ... 209 

LXXVllI. — A la duchesse de Talleyrand (née 

princesse de Gourlande) . . . Août ... 210 

1839. 

LXXIX. — Au maréchal Valée 6 janvier . . 211 

LXXX. — A la duchesse de Talleyrand ... 29 janvier . . 214 

LXXXI. — A la Reine 25 avril ... 215 



TABLE. 



329 



LXXXII. 

LXXXIII. 

LXXXIV. 

LXXXV. 

LXXXVI. 

LXXXVIl. 

LXXXVIII. 

LXXXIX. 

XC. 

XCI. 

XCII. 

XCIII. 

XCIV. 

xcv. 



Au comte Alexis de Saint-Priest . 

Au comte Duchatel 

Au comte Bresson 

Au baron Sers 

Au comte Duchatel 

A Madame Adélaïde 

Au maréchal Soult 

Au comte Duchatel 

Au maréchal Soult 

A la Reine des Belges 

Au maréchal Soult 

A la comtesse Lalaing d'Audenarde 

Au Roi 

Au général Schneider 



6 juillet. . 




216 


15 juillet. . 




219 


l"août . . 




221 


4 août . . 




224 


17 août . . 




227 


19 août . , 




229 


Août. . . . 




232 


31 août . . 




234 


17 septembre. 


237 


18 septembre. 


241 


13 novembre . 


244 


Novembre . . 


249 


20 novembre. 


253 


27 décembre . 


260 



1840. 



XCVI. 

XCVII. 

XCVllI. 

XCIX. 

c. 

CI. 

eu. 
cm. 
civ. 
cv. 

CVI. 
CVII. 

CVIII. 
CIX. 

ex. 

CXI. 
CXII 



Au prince de Joinville 

A la Reine des Belges 

A Madame Adélaïde 

A M. Achille Guilhem 

A Madame Adélaïde 

A la comtesse Lalaing d'Audenarde. 

Au général Schramm 

A un destinataire inconnu .... 

A la Reine 

Au Roi 

A la Reine des Belges 

A la duchesse de Talleyrand (née 

princesse de Courlande) . . . 

Au maréchal Soult 

A la Reine des Belges 

A la duchesse de Talleyrand (née 

princesse de Courlande) . . . 

A la Reine des Belges 

Au comte Bresson 







268 


2 avril . 




271 


17 avril . . 




272 


30 mai. . 




273 


31 mai. . 




274 


l«'juin . 




276 


29 juillet. 




278 


Août. . . 




280 


18 août . 




281 


19 août . . 




283 


19 septembre. 


283 


30 septembre. 


286 


1«' octobre . . 


287 


15 octobre 


> • 


288 



3 novembre. 289 

9 novembre. 291 

30 décembre . 291 



;33() LETTRES OU DUC d'ORLÉANS. 



1841. 

CXIII. — A la comtesse Lalaingd'Audenarde. 4 août . . . 293 

CXIV. — A la Reine des Belges 7 novembre. 298 

1842. 

CXV. - A un destinataire inconnu .... 2 janvier . . 301 

ex VI. — Au général Achard, à Metz. ... 9 mai. ... 301 

ex VII. — A la comtesse Lalaingd'Audenarde. 6 juillet. . . 302 

ex VI 11. — Au comte Bresson 7 juillet. . . 305 

CXIX. — Au môme 12 juillet. . . 306 

Testament du duc d'Orléans 309 



CORRESPONDANTS 



AU ROI 

1" décembre 1831 52 

31 août 1837 206 

20 novembre 1839 253 

19 août 1840 283 



A LA REINE 

!•' août 1830 17 

!•' décembre 1832 73 

5 décembre 1832 90 

8 décembre 1832 92 

25 décembre 1832 107 

25 avril 1839 215 

18 août 1840 , 281 



A MADAME ADÉLAÏDE 
30 août 1829 12 



f 



332 LETTRES DU DUC D*ORLÉANS. 

7 octobre 1829 15 

24 juillet 1830 16 

13 novembre 1830 18 

19 juin 1831 28 

19 août 1831 41 

27 octobre 1831 48 

2 décembre 1831 54 

21 juin 1832 58 

26 juin 1832 59 

23 septembre 1832 ^ 67 

24 novembre 1832 ' 70 

28 août 1833 119 

Juin 1835 150 

15 novembre 1835 168 

28 juin 1836 177 

19 août lh3J 229 

17 avril 1840 . 272 

31 mai 1840 274 



A LA REINE DES BELGES 



21 avril 1834 123 

18 mai 1834 130 

? 1834 131 

2 juin 1834 135 

17 mars 1835 147 

29 mai 1835 148 

28 juillet 1835 152 

Août 1835 157 

2 mars 1837 183 

24 août 1837 196 

24 août 1838 209 

18 septembre 1839 241 

2 avril 18*0 271 

19 septembre 18^0 283 



TABLE. 333 

bre 1840 . . 288 

mbre 1840 291 

jmbre 1841 298 



AU PRINCE DE JOINVILLE 

>re 1835 164 

icement de 1840 268 



A ALFRED DE MUSSET 

1825 1 

1826 2 

ambre 1826 7 

ier 1827 182 



A M. FERDINAND LEROY 

2t 1826 5 

îmbre 1828 11 

3re 1831 47 



A MADAME GRAHAM 
1828 10 



# ^ 



AU GENERAL MARBOT 

smbre 1829 13 

1831 24 

1831 30 



334 LETTRES DU DUC d'ORLÉàNS. 



A M. EUGÈNE DE LABORDERIE 



24 septembre 1820 14 



AU COMTE ALEXIS DE SAINT-PRIEST 

29 avriJ 1831 20 

8 mai 1831 21 

27 juin 1831 38 

16 décembre 1832 106 

15 septembre 1833 121 

24 mai 1834 132 

18 mars 1836 172 

6 juiUet 1839 216 



AU MARÉCHAL SOULT 

9 septembre 1831 43 

2 juin 1832 55 

16 juillet 1832 62 

17 juillet 1833 117 

18 août 1834 136 

10 septembre 1834 139^ 

26 novembre 1834 141 

29 avril 1836 176, 

Fin août 1839 231 

17 septembre 1839 23î< 

13 novembre 1839 M 

1«' octobre 1840 287 






AU COLONEL POZAC 
20 septembre 1832 Ù^ 



TABLE. 335 



AU MARÉCHAL GÉRARD 

)vembre 1832 68 

lovembre 1832 72 

k DUCHESSE DE TALLEYRAND (nÉE DE COURLANDE) 

iUet 1835 152 

►ût 1835 163 

t 1836 178 

1838 210 

nvier 1839 214 

ptembre 1840 286 

)vembre 1840 289 

AU GÉNÉRAL SCHRAMM 

ptembre 1836 180 

ptembre 1836 181 

illet 1840 278 



A LA COMTESSE LALAING d'aUDENARDE 



membre 1835 169 

mbre 1839 249 

in 1840 276 

ût 1841 293 

iUet 1842 302 



A M. DE CHABAUD-LATOUR 

iUet 1837 185 

ût 1837 190 



336 LETTRES DO DUC d'oRLÉANS. 



AU COMTE DE SAINT-AULAIRE 
12 août 1837 

AU GÉNÉRAL DAMRÉMONT 
31 août 1837 

A M. ACHILLE GUILHEM 

26 janvier 1838 

30 mai 1840 

AU MARÉCHAL VALÉE 
6 janvier 1839 



AU COMTE DUGHATEL 



15 juillet 1839. 
17 août 1839 . 
31 août 1839 . 



AU COMTE BRESSON 

1" août 1839 

30 décembre 1840 

7 juillet 1842 

i2 juillet 1842 

AU BARON SERS 
4 août 1839 



TABLE. 337 



AU GÉNÉRAL SCHNEIDER 
léœmbre 1839 260 

AU GÉNÉRAL ACHARD 
oai 1842 301 

A DES DESTINATAIRES INCONNUS 

uin 1837 184 

It 1840 280 

anvier 1842 301 



PAhis. " IMi'RIMKhIECHAiX, 2U> hUE bERQEBE. — 0108'6-0.